Chapitre 1: Ce que l'on nous avait appris
Kaélys était assise au bord du ruisseau, les genoux ramenés contre sa poitrine, le menton posé sur ses bras.
L’eau coulait doucement devant elle, claire comme du verre, faisant danser les rayons du soleil entre les pierres couvertes de mousse. Autour d’elle, la forêt s’étendait à perte de vue.
C’était une forêt ancienne.
Immense.
Vivante.
Les arbres y étaient si hauts que leurs branches semblaient toucher le ciel. Des fougères poussaient au pied des troncs, épaisses et luxuriantes. Des fleurs sauvages parsemaient les clairières de petites touches de couleur. Des papillons virevoltaient entre les herbes hautes et, au loin, on pouvait entendre le chant mélodieux de quelques oiseaux cachés dans les feuillages.
Kaélys avait toujours aimé cet endroit.
Ici, personne ne lui disait quoi penser.
Personne ne lui disait qui elle devait être.
Pourtant, aujourd’hui, même la forêt ne parvenait pas à calmer les pensées qui se bousculaient dans son esprit.
Elle fixa son reflet dans l’eau.
Ses cheveux roux, mi-longs et bouclés, encadraient son visage pâle. Ses grandes oreilles de renard, d’un orange éclatant, dépassaient de sa chevelure indisciplinée. Quelques mèches rebelles venaient chatouiller son nez couvert de taches de rousseur.
Ses yeux verts se plissèrent.
Elle avait toujours entendu les mêmes choses.
Depuis qu’elle était enfant.
Les autres espèces étaient dangereuses.
Il fallait s’en méfier.
Ne jamais s’aventurer trop loin du territoire des Renards.
Ne jamais faire confiance à un étranger.
Et surtout...
Ne jamais approcher les Loups.
Kaélys avait grandi avec ces histoires.
On lui avait raconté que les Louves étaient des créatures brutales, incapables de ressentir autre chose que la faim, la colère et le désir de dominer.
Des carnivores sans pitié.
Des êtres dépourvus d’empathie.
Des bêtes qui considéraient toutes les autres espèces comme inférieures.
Lorsqu’elle était petite, sa mère avait même pris son visage entre ses mains pour lui faire promettre de ne jamais suivre un Loup dans la forêt.
Kaélys avait promis.
Évidemment qu’elle avait promis.
À six ans, on ne remet pas en question les paroles de ses parents.
On les croit.
À dix ans, elle les croyait encore.
À quinze ans, elle avait commencé à poser des questions.
Et aujourd’hui...
Elle ne savait plus quoi croire.
Elle ferma les yeux.
Parce qu’une image revenait sans cesse.
Deux yeux gris.
Profonds.
Troublants.
Des yeux qui l’avaient regardée comme si, pour la première fois de sa vie, elle n’était ni une Renarde, ni une étrangère, ni une créature appartenant à une autre espèce.
Simplement Kaélys.
Elle ouvrit brusquement les yeux.
— Non...
Le mot lui échappa dans un souffle.
Sa queue orange, immense et touffue, se replia contre elle.
Elle secoua la tête.
C’était ridicule.
Complètement ridicule.
Elle ne connaissait même pas cette Louve.
Elle ne connaissait même pas son nom.
Enfin...
Elle connaissait son nom.
Elle se mordilla légèrement la lèvre.
Azalya.
Pourquoi ce nom lui revenait-il sans cesse ?
Kaélys soupira et regarda à nouveau le ruisseau.
Elle aurait dû avoir peur.
C’était ce qu’on lui avait appris.
Une Louve était dangereuse.
Une Louve était son ennemie.
Une Louve n’avait rien à faire près d’une Renarde.
Alors pourquoi, lorsqu’elle repensait à leur rencontre, son cœur se mettait-il à battre plus vite ?
Pourquoi n’avait-elle pas vu de cruauté dans ce regard gris ?
Pourquoi n’avait-elle pas vu de sauvagerie ?
Elle avait vu de la curiosité.
De l’hésitation.
Et quelque chose qu’elle n’arrivait pas encore à nommer.
Kaélys laissa échapper un petit rire nerveux.
— Charmante, en plus...
Elle se couvrit immédiatement le visage de ses mains.
— Je suis vraiment stupide.
Mais elle savait que ce n’était pas la beauté d’Azalya qui l’avait troublée.
Certes, la Louve était magnifique.
Grande.
Svelte.
Élégante.
Ses longs cheveux noirs encadraient son visage pâle et ses oreilles de louve lui donnaient une allure sauvage qu’elle aurait dû trouver intimidante.
Mais ce n’était pas cela.
C’était sa façon de parler.
Sa façon d’écouter.
Sa façon de réfléchir avant de répondre.
Et surtout...
C’était cette étrange impression qu’Azalya avait été aussi surprise qu’elle de découvrir quelqu’un derrière les histoires.
Kaélys avait passé toute sa vie à entendre que les Louves étaient des bêtes.
Et la première Louve qu’elle avait rencontrée lui avait donné l’impression d’être l’une des personnes les plus intelligentes qu’elle ait jamais croisées.
Elle se souvenait encore de la première fois où leurs regards s’étaient croisés.
Et, malgré elle, son esprit retourna à cet instant.
Tout avait commencé par une erreur.
Une simple erreur.
Du moins, c’était ce que Kaélys avait cru.
Elle s’était aventurée trop loin.
Elle connaissait pourtant les limites du territoire.
Elle les connaissait parfaitement.
Mais un petit renard avait traversé le sentier devant elle, et Kaélys, curieuse, l’avait suivi.
Quelques minutes plus tard, elle avait compris qu’elle s’était perdue.
— Parfait...
Elle avait regardé autour d’elle.
Les arbres étaient tous identiques.
Les chemins se ressemblaient.
Et son sens de l’orientation, dont elle était pourtant si fière, semblait avoir décidé de prendre congé.
— Je suis brillante.
Elle avait continué à marcher.
Puis elle avait entendu un grondement.
Kaélys s’était figée.
Son cœur s’était arrêté.
Pas un bruit de forêt.
Pas le grognement d’un animal ordinaire.
Un grondement profond.
Tout près.
Elle avait lentement tourné la tête.
Entre deux arbres se tenait une louve.
Grande.
Imposante.
Son pelage sombre se confondait presque avec les ombres de la forêt.
Ses yeux jaunes l’observaient.
Kaélys avait reculé.
Un pas.
Puis un autre.
Elle s’était préparée à courir.
La louve avait avancé.
Kaélys avait fermé les yeux.
Puis...
Un claquement sec avait retenti.
La louve s’était précipitée.
Kaélys avait poussé un cri.
Mais la morsure n’était jamais venue.
À la place, quelque chose avait bondi depuis les buissons.
Un énorme sanglier sauvage avait chargé.
La louve s’était interposée.
Le choc avait été brutal.
Kaélys avait trébuché et était tombée dans l’herbe.
La louve, elle, avait roulé sur plusieurs mètres avant de se relever.
Elle avait grondé.
Le sanglier avait chargé une seconde fois.
Cette fois, Kaélys avait réagi.
Elle avait tendu les mains.
Une illusion était apparue.
Trois silhouettes de renards avaient jailli autour de l’animal.
Le sanglier s’était arrêté, complètement désorienté.
La louve avait compris immédiatement.
Elle avait bondi.
Quelques secondes plus tard, le sanglier avait fui dans les bois.
Le silence était revenu.
Kaélys était toujours au sol.
La louve s’était approchée.
Elle avait repris forme humaine.
Et c’était là que Kaélys l’avait vue.
Pour la première fois.
Azalya.
Ses longs cheveux noirs étaient légèrement ébouriffés par le combat. Quelques mèches retombaient devant son visage pâle.
Ses oreilles de louve étaient dressées.
Une petite coupure marquait son bras.
Et ses lunettes rondes avaient glissé jusqu’au bout de son nez.
Kaélys l’avait fixée.
Azalya avait fait de même.
Pendant quelques secondes, aucune des deux n’avait parlé.
Deux espèces qui auraient dû se détester.
Deux femmes qui auraient dû être ennemies.
Deux regards qui venaient de se rencontrer pour la première fois.
Et quelque chose avait changé.
Pas dans la forêt.
Pas dans le ciel.
En elles.
Azalya avait lentement remis ses lunettes en place.
— Tu es blessée ?
Kaélys avait cligné des yeux.
Elle s’était attendue à un grondement.
À une menace.
À une remarque méprisante.
Pas à ça.
— Je...
Elle avait baissé les yeux vers son bras.
Une petite égratignure.
— Non.
Azalya avait hoché la tête.
— Bien.
Elle s’était tournée pour partir.
Kaélys avait froncé les sourcils.
— Attends.
Azalya s’était arrêtée.
— Quoi ?
— Tu... tu viens de me sauver.
La Louve avait haussé légèrement les épaules.
— Il allait te tuer.
— Oui.
— Je n’allais pas le laisser faire.
Kaélys l’avait regardée avec incrédulité.
— Pourquoi ?
Azalya avait hésité.
Elle avait regardé les grandes oreilles orange de la Renarde.
Puis sa queue.
Puis son visage couvert de taches de rousseur.
Et enfin ses yeux verts.
— Parce que tu avais besoin d’aide.
La réponse était si simple que Kaélys en était restée silencieuse.
Toute son enfance venait de se heurter à quatre mots.
Tu avais besoin d’aide.
Elle avait baissé la tête.
— Je suis Kaélys.
La Louve avait semblé surprise.
Comme si elle ne s’attendait pas à ce qu’une Renarde lui donne son nom.
— Azalya.
Kaélys avait souri.
— Je sais.
Les oreilles d’Azalya s’étaient légèrement abaissées.
— Comment ?
— Les Louves parlent beaucoup plus fort qu’elles ne le pensent.
Un silence.
Puis, contre toute attente...
Azalya avait souri.
À peine.
Un petit sourire discret.
Mais Kaélys l’avait vu.
Et son cœur avait fait quelque chose d’étrange.
Quelque chose qu’elle n’avait absolument pas prévu.
— Tu es toujours aussi imprudente ? avait demandé Azalya.
Kaélys avait relevé un sourcil.
— Seulement quand je suis curieuse.
— C’est une mauvaise qualité.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Tu es toujours aussi sérieuse ?
Azalya avait remis ses lunettes en place.
— Oui.
Kaélys avait souri.
— Dommage.
— Pourquoi ?
— Je pensais pouvoir t’enseigner à rire.
Cette fois, le sourire d’Azalya avait été un peu plus visible.
Et Kaélys avait compris.
La légende disait que les Louves n’avaient pas d’humour.
Elle venait pourtant d’en trouver une.
À plusieurs kilomètres de là, Azalya était assise devant l’entrée de la tanière principale de sa meute.
Le village des Louves s’étendait entre les arbres.
Contrairement au territoire des Renardes, les habitations étaient construites autour des énormes racines des vieux arbres, certaines directement dans les troncs. Des passerelles de bois reliaient les différentes maisons. Des lanternes suspendues aux branches éclairaient les chemins lorsque le soleil disparaissait.
Tout autour, la forêt était dense.
Sauvage.
Magnifique.
Les Louves avaient appris à vivre avec elle plutôt qu’à la dompter.
Azalya regardait pourtant sans vraiment voir.
Quelqu’un parlait près d’elle.
— Azalya ?
Aucune réaction.
— Azalya.
Toujours rien.
Une Louve lui donna finalement un petit coup de coude.
— Azalya !
Elle sursauta.
— Quoi ?
Plusieurs membres de la meute la regardaient.
— Je te parle depuis cinq minutes.
— Désolée.
— Tu n’écoutes rien.
Elle baissa les yeux.
— J’étais distraite.
Ce n’était pas entièrement vrai.
Elle n’était pas distraite.
Elle était ailleurs.
Dans une autre partie de la forêt.
Avec une Renarde.
Azalya passa une main dans ses longs cheveux noirs.
Elle avait entendu les mêmes choses que Kaélys.
Toute son enfance, on lui avait répété que les autres espèces étaient inférieures.
Les Louves étaient les plus fortes.
Les plus disciplinées.
Les plus capables de survivre.
Et les Renards...
Les Renards étaient particulièrement méprisés.
Son père disait souvent :
« Je ne comprends même pas pourquoi les autres peuples disent être rusés comme des renards. Il n’y a rien de rusé chez eux. »
Sa mère ajoutait :
« Ils sont incapables de construire quelque chose de durable. Ils passent leur temps à tromper les autres parce qu’ils n’ont pas la force de les affronter. »
Azalya avait grandi avec ces paroles.
Elle les avait répétées.
Elle y avait cru.
Jusqu’à Kaélys.
Parce que cette Renarde avait utilisé une illusion en quelques secondes.
Elle avait analysé la situation.
Compris le comportement du sanglier.
Et surtout...
Elle avait compris ce qu’Azalya allait faire avant même qu’elle ne bouge.
Ce n’était pas de la stupidité.
C’était de l’intelligence.
Une intelligence différente de la sienne.
Et Azalya avait trouvé cela fascinant.
Elle se souvenait du regard vert de Kaélys.
De ses taches de rousseur.
De ses cheveux roux qui semblaient presque prendre feu sous le soleil.
De cette énorme queue orange qui avait remué nerveusement lorsqu’elle avait été surprise.
Et surtout de son rire.
Azalya ferma les yeux.
Elle avait passé toute sa vie à croire qu’elle savait exactement ce qu’était une Renarde.
Et en quelques minutes, Kaélys avait réduit cette certitude en poussière.
— Tu la connais ?
Azalya ouvrit les yeux.
La question venait de la Louve assise à côté d’elle.
Son cœur rata un battement.
— Qui ?
— La Renarde.
Azalya se raidit.
— Quelle Renarde ?
La Louve fronça les sourcils.
— Celle que tu regardes depuis tout à l’heure dans cette direction.
Azalya tourna lentement la tête.
Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle fixait l’endroit où elle avait rencontré Kaélys.
Elle détourna le regard.
— Je ne connais aucune Renarde.
C’était un mensonge.
Et elle le savait.
Elle connaissait son nom.
Elle connaissait son rire.
Elle connaissait la couleur de ses yeux.
Elle connaissait même la façon dont ses oreilles se redressaient lorsqu’elle était intriguée.
Et ce qui l’effrayait le plus...
C’est qu’elle avait envie d’en savoir davantage.
Elle se leva.
— Je vais marcher.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Elle s’éloigna avant que quelqu’un puisse lui poser une autre question.
La forêt l’accueillit.
Les arbres se refermèrent derrière elle.
Et presque immédiatement, son esprit retourna au même endroit.
À la même rencontre.
À la même paire d’yeux verts.
Elle aurait dû avoir honte.
Une Louve ne devait pas penser à une Renarde de cette façon.
Une Louve ne devait pas être attirée par une Renarde.
Une Louve ne devait pas trouver une Renarde intelligente.
Encore moins drôle.
Et certainement pas...
Charmante.
Azalya soupira.
Elle ajusta ses lunettes.
Puis elle sourit malgré elle.
Parce qu’elle savait désormais une chose que personne ne lui avait jamais enseignée.
Les histoires qu’on raconte aux enfants ne sont pas toujours la vérité.
Parfois, elles ne sont que des peurs anciennes que l’on transmet de génération en génération jusqu’à ce que plus personne ne pense à demander pourquoi.
Et peut-être que leur rencontre n’était pas seulement une erreur.
Peut-être que ce jour-là, dans cette forêt, quelque chose avait commencé.
Quelque chose qu’aucune des deux n’avait cherché.
Quelque chose qu’aucune des deux n’aurait dû ressentir.
Quelque chose qui, pourtant, était déjà là.
Entre deux regards.
Entre deux souffles.
Entre une Louve et une Renarde.
Azalya ne connaissait pas encore le nom de ce sentiment.
Kaélys non plus.
Mais toutes deux allaient bientôt découvrir qu’il existait des liens plus forts que les frontières qu’on impose.
Des liens plus anciens que les préjugés.
Et parfois...
L’amour naît précisément là où tout le monde vous a appris qu’il était impossible.








