Chapitre 1 — Deux messages
À deux heures treize du matin, Chloé n’était plus vraiment capable de tenir son téléphone.
Elle l’avait pourtant gardé à la main pendant presque toute la soirée, comme si sa vie en dépendait. Elle avait pris des photos, répondu à des messages, changé trois fois la musique et montré à au moins cinq personnes la même vidéo d’un chien qui tombait d’un canapé.
Puis, sans prévenir, elle me l’avait tendu.
— Commande-moi un Uber, s’il te plaît.
J’ai regardé son téléphone, puis elle.
— Tu veux rentrer ?
— Je veux mourir.
— Donc rentrer.
— Voilà.
Elle avait posé sa tête sur mon épaule avec un soupir dramatique.
— T’es vraiment une bonne amie, Léa.
J’ai ri.
— Oui, surtout quand il faut te ramener chez toi parce que tu ne sais toujours pas t’arrêter après quatre verres.
— Cinq.
— Ce n’est pas mieux.
— Ça dépend de ton point de vue.
C’était Chloé.
Même complètement ivre, elle trouvait encore le moyen d’avoir le dernier mot.
Je connaissais cette version d’elle depuis sept ans.
La Chloé qui disait qu’elle ne voulait pas sortir et qui, vingt minutes plus tard, dansait sur une table.
La Chloé qui pouvait arriver en retard à un cours, sourire au professeur et ressortir avec moins de problèmes que moi quand j’arrivais avec trente secondes de retard.
La Chloé qui connaissait le prénom du serveur avant même que j’aie fini de choisir ma boisson.
Elle avait toujours eu ce truc.
Cette facilité avec les gens.
Moi, j’avais besoin de temps.
Chloé, elle, entrait quelque part et dix minutes plus tard, on avait l’impression qu’elle avait organisé la soirée.
C’était probablement une des raisons pour lesquelles on était devenues amies.
Elle parlait quand je n’avais rien à dire.
Je réfléchissais quand elle parlait trop vite.
Elle me traînait dehors.
Je lui rappelais ses deadlines.
Elle présentait nos projets.
Je corrigeais ce qui risquait de ne pas fonctionner cinq minutes avant qu’elle les présente.
Ça marchait.
Ça avait toujours marché.
— Léa.
— Quoi ?
— Mon Uber.
— Oui.
J’ai baissé les yeux vers son téléphone.
Il n’était même pas verrouillé.
J’ai ouvert l’application.
— Tu rentres bien chez toi ?
— Non, je vais à Mexico.
— Chloé.
— Oui, maman. Chez moi.
J’ai commencé à entrer l’adresse.
Elle s’était déjà détachée de moi pour dire au revoir à quelqu’un qu’elle venait probablement de rencontrer deux heures plus tôt.
J’ai souri malgré moi.
Puis le téléphone a vibré.
Une notification s’est affichée en haut de l’écran.
Nathan
Elle est toujours là ?
Mon doigt s’est arrêté.
Pendant une seconde, je n’ai rien pensé.
Vraiment rien.
J’ai juste regardé les mots.
Elle est toujours là ?
Il y avait forcément un contexte.
C’est la première chose que je me suis dite.
Nathan connaissait Chloé.
Évidemment qu’il lui écrivait parfois.
On sortait souvent ensemble.
Ils étaient devenus amis.
Grâce à moi.
Le téléphone a vibré une deuxième fois.
Même prénom.
Nathan
J’ai envie de toi.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée immobile.
Peut-être deux secondes.
Peut-être dix.
Autour de moi, la musique continuait.
Quelqu’un riait beaucoup trop fort près de la cuisine.
Un verre est tombé.
Une fille que je ne connaissais pas criait les paroles d’une chanson.
Tout continuait exactement comme avant.
Sauf que je ne comprenais plus ce que j’avais devant les yeux.
J’ai envie de toi.
J’ai relu.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Les mots ne changeaient pas.
Mon premier réflexe aurait dû être d’ouvrir la conversation.
Je pouvais le faire.
Le téléphone était dans ma main.
Déverrouillé.
Il suffisait de toucher la notification.
J’aurais peut-être eu une réponse immédiatement.
Depuis quand ?
Combien de fois ?
Qu’est-ce qu’ils s’étaient dit avant ?
Qu’est-ce qu’ils avaient fait ?
Mon pouce s’est approché de l’écran.
Puis je l’ai retiré.
Non.
Je n’allais pas fouiller dans le téléphone de Chloé.
C’était absurde.
Il devait y avoir autre chose.
Une blague.
Une conversation sortie de son contexte.
Quelque chose.
Nathan n’aurait pas écrit ça à Chloé.
Pas sérieusement.
Et Chloé…
J’ai levé les yeux.
Elle était à quelques mètres de moi.
Elle riait avec un garçon près de la porte, une main posée sur son bras pour garder l’équilibre.
Ses cheveux étaient un peu défaits. Son rouge à lèvres avait presque disparu. Elle avait cette expression légère, insouciante, que je lui connaissais par cœur.
Ma meilleure amie.
La fille qui avait passé une nuit entière avec moi aux urgences quand je m’étais ouvert la main en deuxième année.
La fille qui connaissait le code de mon téléphone, le prénom de mon premier copain, mes notes avant mes parents et exactement quel chocolat acheter quand j’avais passé une journée horrible.
La fille à qui j’avais présenté Nathan.
Non.
Il devait y avoir une explication.
— T’as réussi ?
Chloé était revenue devant moi.
J’ai sursauté.
— Quoi ?
— L’Uber.
Elle a froncé les sourcils.
— Ça va ?
J’ai regardé son visage.
Pendant une seconde, j’ai pensé à lui tendre le téléphone.
Simplement.
Lui montrer l’écran.
Lui demander :
Tu veux m’expliquer ?
Mais quelque chose m’a arrêtée.
Je ne saurais même pas dire quoi.
La peur, peut-être.
Pas la peur qu’elle me mente.
La peur qu’elle ne mente pas.
Parce que si ces deux messages voulaient vraiment dire ce qu’ils semblaient vouloir dire, je ne perdais pas seulement Nathan.
Je perdais Chloé aussi.
Les deux.
D’un coup.
— Léa ?
J’ai verrouillé son téléphone.
— L’appli bugue.
— Sérieux ?
— Attends.
J’ai sorti mon propre téléphone.
Mes mains étaient froides.
Nathan était tout en haut de mes conversations.
Son dernier message, envoyé moins d’une heure plus tôt, était toujours là.
Amuse-toi bien ❤️
J’ai fixé le petit cœur.
Puis j’ai écrit :
Je dors chez Chloé ce soir ❤️
Je n’ai pas réfléchi.
J’ai appuyé sur envoyer.
— Qu’est-ce que tu fais ? a demandé Chloé.
J’ai relevé les yeux.
— Je vais dormir chez toi.
Elle s’est immobilisée.
À peine.
Si je n’avais pas été en train de la regarder, je ne l’aurais probablement jamais remarqué.
— Chez moi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
J’ai haussé les épaules.
— T’es complètement bourrée. Je vais pas te laisser rentrer toute seule.
Elle m’a regardée une seconde de trop.
Puis son sourire est revenu.
— T’es sérieuse ?
— Oui.
— Je t’aime.
Elle s’est jetée contre moi.
Je l’ai laissée faire.
Son parfum était le même que d’habitude.
Ses bras autour de moi aussi.
Tout était exactement comme d’habitude.
Mon téléphone a vibré dans ma main.
Nathan.
Je n’ai pas regardé tout de suite.
Chloé s’est reculée.
Ses yeux ont glissé vers mon téléphone.
Une fraction de seconde.
Puis vers moi.
— C’est lui ?
— Qui ?
— Nathan.
J’ai senti quelque chose se serrer dans mon ventre.
— Pourquoi tu penses que c’est Nathan ?
Elle a cligné des yeux.
Puis elle a ri.
— Parce que ton mec t’écrit toutes les cinq minutes ?
Elle avait répondu trop vite.
Ou peut-être que j’avais commencé à entendre des choses qui n’existaient pas.
J’ai regardé l’écran.
Bonne nuit mon amour ❤️
Je suis restée quelques secondes à regarder le cœur.
Moins d’une minute plus tôt, il avait écrit à Chloé :
J’ai envie de toi.
Et maintenant :
Bonne nuit mon amour ❤️
J’ai relevé les yeux.
Chloé me regardait.
Et pour la première fois depuis que je la connaissais, je n’ai pas réussi à savoir ce qu’elle pensait.








