🪴Le commencement
Cette histoire ne commença pas par « il était une fois » comme dans les contes de Charles Perrault ou de Madame d'Aulnoy. Non, son origine était totalement différente des autres récits. Elle était bien plus profonde et intense. Ce récit vous conduisit, chers lecteurs, dans un univers inédit. Un univers qui naquit dans le néant. Il n'y avait aucune lumière aux alentours. Ce n'était pas encore une question de ténèbres car cette notion n'existait tout simplement pas à ce moment-là.
C'était simplement le vide sans fin. Ce néant perdura durant des milliards d'années sans qu'aucune modification ne survienne. Ginnungagap — c'était ainsi que les habitants de cet univers appelèrent bien plus tard ce gouffre profond — était l'obscurité la plus totale. Certaines personnes vont dire que la couleur noire la plus profonde n'existe pas vraiment et pourtant c'était la pure vérité. Ce genre de chose allait continuer si l'avenue d'une mystérieuse créature aviaire n'apparaissait en traversant un portail.
C'était un immense oiseau qui avait l'apparence d'un hibou des neiges. Il voltigeait et dansait sans se préoccuper de sa solitude. Il s'appelait Buri. Le hibou majestueux continua de s'envoler en faisant des pirouettes. Toutefois un moment donné à force de battre des ailes. Il fut emprunt d'une immense fatigue. En observant pour la première fois son environnement.
Ce monde est vide. Mais grâce à mon pouvoir et ma volonté il sera rempli de vie. Je suis le monarque de cette dimension et même si ce monde est jeune. Je ferai de mon mieux pour la conserver et la protéger.
Buri examina pour la première fois avec intensité l'endroit où il venait d'atterrir, car dans ce vide absolu régnait le néant. Il ne pouvait ni se poser ni trouver de repos. Il comprit rapidement le problème. Il s'arracha une plume de son aile et la projeta. La plume se contorsionna et se métamorphosa. Elle devint une planète tout aussi désolée que l'espace environnant. Le hibou réalisa en accostant sur ce monde qu'il manquait cruellement de beauté. Il n'y avait ni eau, ni montagne, ni ciel. C'était un spectacle bien trop désolant pour cette créature mythique. Elle se mit à pleurer de chagrin. Ce fut grâce à l'une de ces larmes qui toucha le sol que quelque chose se produisit. C'est ainsi que les océans jaillirent de la terre.
Le hibou était très surpris et découvrit par la suite qu'il possédait le pouvoir de transformer ce monde à sa volonté. De sa salive naquit l'eau du ciel, et grâce à cette humidité, de nouvelles pousses s'épanouirent sur la terre et dans les océans. Les premières espèces animales firent leur apparition sur la planète autrefois déserte et sans vie. Le ventre de la créature se mit à grogner et le rapace nocturne eut une faim de loup. Buri s'approcha d'un point d'eau.
Dans cet étang nageaient deux poissons. Le premier était blanc comme la neige. Le hibou se pencha et attrapa hors de l'eau sa proie. L'animal s'agitait dans tous les sens mais finit par être dévoré. Ensuite le rapace recracha ses restes et à la place une bulle jaune monta dans le ciel.
Buri continua de manger il dévora le second poisson qui était particulièrement jaune comme une carambole. En régurgitant le surplus de la même manière qu'il l'avait fait précédemment, une nouvelle bulle s'éleva vers les cieux. Celle-ci était blanche. Les deux bulles se divisèrent : l'une incarnait le « jour », l'autre symbolisait la « nuit ». La créature ailée les ordonna de voyager autour de la planète pour être les maîtres des saisons et de la floraison des espèces végétales.
Mais les deux bulles qui désignèrent le Soleil et la Lune n'écoutèrent pas le hibou. Un sentiment de rébellion les envahissait et ils décidèrent de faire ce qu'ils leur chantèrent. Le hibou n'était pas content. Il était si furieux qu'il décida de créer un gardien.
Buri s'amputa une griffe puis creusa un immense trou où il l'enterra. De cette griffe naquit un gigantesque loup sombre, plus noir que la nuit elle-même. Si colossal qu'il dépassait les falaises, il s'appelait Fenrir. La créature bondit vers le sol avec une telle violence que son impact fendit un continent en deux parties. Fenrir se lança à la poursuite de la Lune et du Soleil. Cependant ces deux astres rebelles échappèrent à sa rage. Il finit par s'épuiser et s'effondra, détruisant les autres terres émergées de la planète pour n'en laisser qu'une seule.
Il s'appellera la Norvège.
Fenrir s'arracha deux crocs de sa gueule béante. Ces défenses sacrées se métamorphosèrent en loups redoutables : l'un, aux flancs gris comme l'acier forgé — Hati le Chasseur — et l'autre, au pelage brun tel la terre brûlée — Skoll le Dévoreur. Dès leur avènement en ce monde, ils héritèrent de la mission titanesque de leur géniteur et s'élancèrent dans leur quête éternelle, traquant sans relâche la Lune argentée et l'Astre solaire. Par leur intervention divine, les deux astres rebelles se soumirent enfin et accomplirent leur destinée cosmique.
Buri exultait de félicité. Enfin, ce nouveau monde allait connaître un âge d'or légendaire. Tel était l'ordre voulu par les dieux. Mais cette harmonie parfaite ne pouvait perdurer. Des abysses d'un autre portail, surgit une entité abominable d'une hideur sans nom. Ymir le Titan primitif venait de faire son apparition — ce dévoreur de mondes dont la seule passion était d'anéantir les univers. Le hibou ancestral ne permettrait point à cette aberration de réduire en cendres son œuvre divine.
La créature mythique prit son envol dans un élan gracieux. D'un mouvement habile, elle exécuta une pirouette pour esquiver la main du colosse et fonça vers le visage d'Ymir, lui arrachant un œil. Le géant poussa un hurlement de douleur et, chancelant, frappa le créateur de la planète en plein ventre. Buri hulula et bascula, s'écrasant près d'une rivière. Se relevant, il lança un nouvel assaut contre son adversaire. Ses serres délogèrent le second œil, aveuglant la monstruosité titanesque qui trébucha dans une crevasse. L'ignoble créature semblait sur le point de rendre son dernier souffle. La victoire paraissait acquise. Pourtant Ymir n'avait pas dit son dernier mot : de sa main, il saisit l'oiseau et le projeta violemment contre le sol. Les deux adversaires périrent de leurs graves blessures.
Leurs dépouilles se décomposèrent peu à peu. Néanmoins, ce n'était point là l'épilogue. Cette conclusion marquait simplement la renaissance et l'aube d'un nouveau récit. Une minuscule fourmi s'approcha des deux dépouilles et savoura une abondante quantité du fluide vital du colossal titan Ymir. Immédiatement, elle se métamorphosa en une colossale fourmi — nommée Bør — qui s'empara du cadavre d'Ymir et le dévora entièrement par énormes bouchées. Fenrir surgit à temps pour préserver le corps inerte de son créateur en le hissant sur son robuste dos. Il déposa ensuite son défunt maître dans les flots. La dépouille de Buri fusionna avec l'eau salée de l'océan et se mua en une imposante montagne, devenant ainsi la seconde terre émergée de la planète.
Bør poursuivit de son côté sa vorace consommation du cadavre — indifférente à l'odeur nauséabonde et aux insectes bourdonnants qui irritaient ses sensibles antennes. Elle grossissait si démesurément qu'elle ne pouvait plus effectuer le moindre mouvement. Ce n'était pas comme si cette situation la préoccupait véritablement. Elle ne songeait plus qu'à son estomac plutôt qu'à sa condition physique. D'ailleurs, elle n'était plus réellement maîtresse d'elle-même.
Son instinct primitif et sa conscience corrompue l'incitèrent à céder aux tentations de la voracité. Ayant achevé de dévorer la dépouille d'Ymir, il quêta une nouvelle victime. Cette créature insondable engloutit, ravagea, anéantit tout sur son chemin ! Fenrir accompagné de ses deux héritiers — Skoll et Hati — tentèrent de le repousser et de le bannir. Hélas, l'abjecte créature poursuivit ses atrocités.
Durant d'interminables jours et nuits, la meute lupine se battit avec la bravoure de nobles guerriers. Malheureusement leurs vaillants efforts demeurèrent vains car l'entité refusait obstinément de plier. Au fil des années, elle enfanta d'innombrables abominations, incarnant désormais son rôle d'ancêtre primordial des monstres : des trolls redoutables, le perfide nokk, les géants de glace, créatures des abîmes...
Ils vinrent tous de lui. Bør termina sa longue existence en périssant de vieillesse. Ces nombreux descendants peuplèrent la Norvège en accroissant leurs rangs. La planète était hostile et inhabitable. Aucune espèce ne pouvait survivre harmonieusement sur ces terres périlleuses. Fenrir et ses deux louveteaux étaient les seuls êtres sages qui dirigèrent ce monde. Ils chassèrent, combattirent et repoussèrent les monstres effroyables, créant un équilibre entre le chaos et la sécurité.
Skoll s'éloigna de son congénère et choisit de forger sa propre destinée, délaissant ainsi son frère dans l'abandon. Hati sombra dans une anxiété profonde et une angoisse dévorante. Il exécrait ce monde cruel et s'interrogeait sur les raisons qui avaient poussé son frère à le laisser dans la solitude. Hati, fidèle à son nom, vit naître en lui une haine immense et une colère ardente. Le second loup se lança seul à l'assaut des enfants de Bør et risqua sa vie et périt et tomba sur les champs de bataille. Skoll revint après quelques semaines d'isolement, ayant trouvé la sérénité intérieure. Il découvrit alors un spectacle si atroce que les guerriers les plus vaillants et les héros les plus braves et les hommes les plus téméraires auraient tremblé comme feuille au vent et auraient renoncé au combat. Skoll contempla le corps de son frère transpercé de lances dans les yeux et dans la gueule et dans le ventre.
Une immense mélancolie s'abattit dans son esprit, et cette mélancolie le consuma tout entier. Le dernier loup, lugubre et lamentable, s'en voulait énormément et amèrement et douloureusement. Il hurla vers la lune comme un enfant pleure sa mère, déplorant sa morosité noire et sa faute funeste. Il resta, là, gisant sur le sol glacé, et n'attendit que son heure, cette heure ultime qui le libérerait de son chagrin.








