Celui qui ne s'est pas encore éveillé
La poussière avait un goût atroce.
Kael en était arrivé à cette conclusion après l’avoir mangée quatre fois en moins de dix minutes.
Il resta étendu quelques secondes, le visage à moitié enfoui dans la terre sèche du terrain d’entraînement de Lunaris. Il passa une main lasse dans ses cheveux châtains et indisciplinés pour en extirper la terre sèche, mais une mèche rebelle revint immédiatement lui barrer le front. Quelque part au-dessus de lui, un oiseau chantait avec une insouciance franchement insultante.
– Mort, dit une voix.
La sentence de Tomas tomba avec autant d’émotion qu’une pierre qui s’écrase au fond d’un puits. À soixante-trois ans, l’ancien Gardien imposait toujours un respect absolu. Massif, les cheveux gris coupés court et le regard gris acier perçant, il se tenait droit, une vieille cape élimée flottant sur ses épaules larges.
Kael leva un doigt poussiéreux sans décoller le nez du sol.
– Je conteste.
– Tu es à terre.
– Stratégie défensive.
– Tu es sur le ventre, Kael.
– Stratégie défensive avancée.
Un silence pesant s’installa sur le terrain.
– Et ton arme est à trois mètres de toi.
Kael tourna péniblement la tête. Son bâton d’entraînement en chêne reposait effectivement bien trop loin de ses mains calleuses pour soutenir son argument. Ses bandes de tissu usées autour des poignets étaient trempées de sueur.
– …Je travaillais encore sur cette partie.
Un petit rire étouffé lui parvint de derrière la clôture en bois. Kael plissa ses yeux ambrés, agacé.
Soren était assis sur l’une des vieilles barrières, une jambe repliée sous l’autre avec une grâce presque aristocratique. Ses cheveux bleu foncé, mi-longs et lisses, encadraient parfaitement son visage calme. D’un geste fluide, il referma délicatement son petit carnet noir relié de cuir dans un bruissement sec, une plume d’encre à la main.
Soren écrivait tout, chaque détail, chaque mouvement, pour être sûr de ne jamais rien oublier.
– Content que ça t’amuse, grogna Kael en se redressant péniblement pour épousseter sa tunique en toile grossière déjà bien déchirée.
Soren lui offrit son sourire habituel, ce sourire doux et rassurant qui masquait toujours la clarté inhumaine de ses yeux sombres.
– Pas particulièrement, répondit Soren. J’ai cru, une fraction de seconde, que tu allais réussir à effleurer sa cape.
Kael lui adressa un regard noir. Soren se contenta de sourire de plus belle, ouvrant à nouveau son carnet pour y consigner une nouvelle ligne.
Soren sauta de la clôture avec une légèreté déconcertante. Ses bottes de cuir touchèrent le sol sans soulever la moindre volute de poussière, contrastant cruellement avec l’atterrissage désastreux de Kael quelques minutes plus tôt. Il s’approcha, le carnet noir grand ouvert dans sa main gauche, parcourant ses propres lignes d’un œil rapide.
– Tu confonds vitesse et précipitation, commença Soren en pointant le bout de sa plume vers Kael. Tomas n’utilise pas la Voie Veyra pour alourdir son corps, il utilise simplement le transfert de masse. À la troisième seconde de ton assaut, ton pied d’appui a glissé de quatre centimètres vers la droite. C’est là qu’il t’a cueilli.
Kael soupira en ramassant son bâton d’entraînement. Il passa une main sur ses poignets bandés, sentant ses muscles protester.
– Quatre centimètres ? Tu as vraiment mesuré ça à l’œil nu ?
– Je note tout pour ne pas avoir à le deviner, répondit Soren avec un demi-sourire mystérieux. Si tu ne stabilises pas ta posture, le mannequin d’évaluation de demain va te projeter au sol exactement de la même manière. Et là, ce ne sera pas de la poussière que tu vas manger, mais ta fierté devant tout le village.
Tomas, qui était resté silencieux à observer ses deux élèves, laissa échapper un grognement qui ressemblait presque à un rire étouffé. Il planta son lourd bâton de chêne dans la terre.
– Soren a raison, Kael. Sans éveil magique, ton corps est ton unique arme. Tu ne peux pas te permettre la moindre approximation.
Un sourire en coin étira les lèvres de Kael, balayant la frustration qui lui pesait sur les épaules. Il resserra ses doigts sur le bois poli de son arme.
– Quatre centimètres, hein ? Très bien. Regarde bien ton carnet, Soren, parce que je ne compte pas refaire la même erreur.
Kael fit tourner son bâton d’un geste sec avant de se replacer au centre du terrain. Face à lui, Tomas ne bougea pas d’un poil. L’ancien Gardien se contenta de redresser sa lourde silhouette, ses yeux gris acier rivés sur les mouvements du jeune homme. La brise de fin d’après-midi fit légèrement osciller sa vieille cape grise.
– Un dernier assaut, Tomas, lança Kael en fléchissant les genoux, abaissant son centre de gravité pour ancrer fermement ses pieds dans la terre sèche.
– Viens, répondit simplement le vieil homme.
Kael s’élança. Cette fois, il ne fonça pas tête baissée. Il avança par petits pas vifs, feignant une attaque sur le flanc droit pour forcer Tomas à pivoter. Au moment de porter le coup, il se souvint du conseil de Soren. Il verrouilla son pied d’appui, stabilisa sa posture au millimètre près, et fit pivoter ses hanches pour libérer toute la puissance de son bâton vers l’épaule gauche du Gardien.
Le choc fut brutal. Un craquement sec résonna sur le terrain d’entraînement.
Pour la toute première fois de la journée, le bâton de Kael ne rencontra pas le vide, mais percuta violemment celui de Tomas qui s’était interposé à la dernière fraction de seconde. La force de l’impact fit reculer Kael de deux pas, les bras vibrants sous l’onde de choc, mais il resta debout. Fier. Stable.
Tomas baissa lentement son arme, un lueur d’approbation brillant dans son regard d’ordinaire si sévère.
– Mieux, concéda le vieil homme avec un hochement de tête pragmatique. Beaucoup mieux.
Derrière la clôture, le bruit d’une plume grattant frénétiquement le papier rompit le silence. Soren écrivait déjà, les yeux fixés sur la marque laissée par le choc dans la poussière.
Le soleil basculait désormais derrière les crêtes de la vallée, étirant de longues ombres violettes sur le village. La fraîcheur de la nuit commençait à chasser la chaleur étouffante de la journée.
– Si vous continuez à soulever autant de poussière, vous allez finir par gâcher le ragoût.
Les trois hommes se tournèrent vers l’entrée du terrain. Mira se tenait là, les bras croisés sur sa longue tunique de toile azur. À trente-huit ans, la mère adoptive de Kael dégageait une sérénité douce mais ferme qui suffisait à faire obéir n’importe qui au village. Ses yeux noisette balayèrent les visages fatigués des deux adolescents avant de se poser sur Tomas.
– Tu les pousses encore trop fort, Tomas, dit-elle d’un ton faussement réprobateur, bien qu’un léger sourire étire ses lèvres. L’évaluation n’a lieu que demain matin. S’ils arrivent épuisés devant les examinateurs, ils ne feront honneur à personne.
– Kael avait besoin de corriger ses appuis, grogna l’ancien Gardien en rangeant son lourd bâton de chêne dans un râtelier en bois. Mais tu as raison. Pour aujourd’hui, c’est assez.
Soren referma son carnet noir d’un coup sec et le glissa dans la poche intérieure de sa veste avec sa plume. Il salua Mira d’un hochement de tête respectueux.
– Merci pour l’invitation, Mira. Je commençais justement à manquer d’encre.
Kael, quant à lui, laissa retomber ses bras, sentant la fatigue accumulée engourdir ses muscles. Il s’approcha de sa mère, un sourire fatigué aux lèvres, tandis qu’elle passait une main affectueuse dans ses cheveux châtains pour en retirer les derniers brins d’herbe.
– Allez, venez manger, dit Mira en faisant demi-tour vers la maison dont les fenêtres commençaient à s’allumer dans le crépuscule. Nessa a déjà dressé la table.
– Allez, venez manger, dit Mira en faisant demi-tour vers la maison dont les fenêtres commençaient à s’allumer dans le crépuscule. Nessa a déjà dressé la table.
Kael laissa retomber ses bras, sentant la fatigue accumulée engourdir ses muscles. Il emboîta le pas à sa mère adoptive, tandis que Soren les suivait en silence, sa plume glissée derrière l’oreille.
À peine Kael eut-il poussé la porte en bois qu’une tornade de cheveux clairs vint le percuter de plein fouet.
– Tu as encore perdu ? demanda une voix espiègle.
Nessa, douze ans, venait de s’accrocher fermement à la taille de son grand frère. Elle n’avait pas une once d’Éther en elle, mais une énergie débordante qui suffisait à illuminer la pièce. Ses yeux noisette, identiques à ceux de Mira, brillaient de malice.
– Je n’ai pas perdu, je peaufinais ma stratégie, répliqua Kael en feignant l’indignation tout en ébouriffant affectueusement la tête de sa petite sœur.
– C’est ce qu’on dit quand on mange de la poussière, se moqua-t-elle en s’éloignant vers la table. Bonsoir Soren !
– Bonsoir, Nessa, répondit poliment le garçon aux cheveux bleu foncé.
Soren s’installa calmement sur l’une des chaises en bois. Avant même que Mira n’apporte la soupière fumante, il rouvrit discrètement son carnet noir sur ses genoux. Sous la lueur vacillante de la bougie, sa plume courut sur le papier pour y graver l’odeur du ragoût, le rire de la petite et la lassitude de son ami. Ne rien oublier, se répéta-t-il une fois de plus.
Le repas se déroula dans une ambiance chaleureuse, rythmée par les bavardages de Nessa, mais le silence s’installa lorsque Mira posa son regard sur les deux adolescents de seize ans. Son visage, d’ordinaire si serein, s’assombrit légèrement.
– Le temps presse, mes garçons, dit-elle doucement, une pointe d’anxiété masquée dans la voix. L’examen d’entrée de l’Académie Asterion a lieu dans neuf jours à la capitale. On ignore encore combien de temps il vous faudra pour faire toute la route depuis notre village, mais vous allez devoir partir très bientôt.
Elle marqua une pause, fixant Kael.
– Soren, ton Éther Aetheris est déjà bien avancé, tu sais te défendre. Mais Kael... Je sais que tu t’entraînes dur au bâton avec Tomas, mais promets-moi de rester prudent. Le voyage et le concours seront rudes pour un garçon dont l’Éveil ne s’est pas encore produit.
Kael serra les poings sous la table, sentant le poids de ses seize ans sans le moindre signe de magie. Plus que neuf jours avant le grand départ vers l’inconnu. Il regarda sa mère, puis fixa Soren qui venait de lever ses yeux sombres vers lui.
– Je serai prêt, mère, répondit Kael avec assurance. On trouvera un moyen d’arriver à temps. Avec ou sans magie, je réussirai à entrer à Asterion.
Mira hocha la tête avec un sourire tendre, mais son regard dériva rapidement vers la fenêtre close. Dehors, la nuit était totale, et le vent commençait à souffler contre les volets, comme le présage de la tempête qui se préparait en secret, bien loin de leur village.








