Prologue
Lorsqu'il y pensait, c'était toujours beaucoup trop chaud.
Comme si le feu n'était pas seulement resté dans les murs du bâtiment.
Comme s'il s'était glissé sous sa peau, dans sa mémoire, dans le rythme irrégulier de sa respiration quand il essayait de s'endormir le soir.
Ce soir-là, il avait quatorze ans.
Il avait voulu prouver quelque chose. À eux. À lui-même. À personne en particulier, au fond. Juste ce besoin étrange d'exister dans les yeux des autres, même si c'était sous la forme d'un défi stupide.
- Ce n'est qu'un squat, avait dit en ricanant la personne à sa droite.
- Personne ne vit là-dedans, surenchéri un autre.
Il avait voulu y croire.
Parce que c'était plus simple que de poser les questions qu'il avait ignorées pendant toute la soirée.
Les murs du bâtiment étaient sales, couverts de graffitis superposés comme si des dizaines de voix anonymes avaient essayé d'exister sur la même surface de béton. Il se souvenait du bruit de ses baskets sur les morceaux de verre cassé qui craquaient sous ses pas.
Il se souvenait surtout du silence.
Un silence étrange, presque vivant, comme si le bâtiment lui-même retenait sa respiration.
- Tu vas le faire ou pas ? avait demandé l'un de ses amis.
Il avait haussé les épaules.
Arrogance. Nervosité. Fausse confiance.
Il ignorait se mélange désagréable de sentiments. Il voulait être accepté.
C'était toujours la même histoire.
Alors il avait sorti le briquet.
Le premier contact avec l'essence avait été presque trop facile. Le liquide s'était étalé sur le vieux tissu et le bois comme s'il attendait déjà la flamme.
Il avait hésité.
Une seconde. Peut-être deux.
Puis quelqu'un avait ri derrière lui.
Un rire qu'il avait voulu ignorer.
Il avait craqué la roue du briquet.
La flamme avait semblé minuscule au début. Fragile. Presque timide. Puis le tissu s'était enflammé avec une rapidité qui l'avait surpris.
Comme si le feu avait été impatient.
Comme si le feu avait déjà faim.
Ils étaient partis en courant après ça.
En riant un peu trop fort.
Parce que rire rendait les choses moins réelles.
Dans la rue, l'air de la nuit était froid contre sa peau en sueur. Il avait l'impression que son cœur frappait trop fort contre sa cage thoracique, comme s'il essayait de lui dire quelque chose qu'il refusait d'entendre.
- C'était juste un squat, avait répété quelqu'un.
Oui.
Juste un squat.
Il s'était convaincu que les bâtiments abandonnés étaient comme des coquilles vides.
Que personne n'y vivait vraiment.
Que les histoires tragiques appartenaient aux journaux, pas aux adolescents qui voulaient simplement être courageux pendant quelques minutes.
Il avait regardé en arrière une seule fois.
Juste une.
Le feu montait déjà le long des fenêtres comme des doigts lumineux cherchant à s'accrocher aux étages supérieurs.
Et pendant une fraction de seconde - une toute petite fraction - il avait cru voir quelque chose derrière la fenêtre du troisième étage.
Une forme immobile.
Quelque chose qui ne ressemblait pas vraiment à une ombre.
Pas vraiment à une personne non plus.
Il avait détourné le regard presque immédiatement.
Parce qu'il ne voulait pas savoir.
Parce que savoir aurait rendu les choses irréversibles.
Aujourd'hui, des années plus tard, il essayait encore de se convaincre qu'il n'avait rien vu.
Que la mémoire invente parfois des choses quand la culpabilité commence à parler trop fort.
Qu'il n'y avait personne à l'intérieur.
Jamais.








