Épisode 1 :the message
Je déteste les nuits où Vesper City semble trop calme.
Ce n’est jamais vraiment calme ici.
Même à deux heures du matin, la ville respire.
Les voitures glissent sur l’asphalte humide. Les enseignes des bars éclairent les trottoirs. Une sirène retentit quelque part, puis une autre lui répond plusieurs rues plus loin.
Mais cette nuit-là, quelque chose était différent.
Je le sentais.
Assise derrière mon bureau, je fixais depuis presque vingt minutes la même phrase sur mon écran.
Une jeune femme de vingt-quatre ans est portée disparue depuis vendredi soir.
J’effaçai la phrase.
Je la réécrivis.
Une jeune femme de vingt-quatre ans n’est jamais rentrée chez elle après avoir quitté son lieu de travail.
Je la relus.
Trop froide.
Trop journalistique.
Je soupirai et passai une main sur mon visage.
Mon café était froid depuis longtemps.
Évidemment.
Je regardai l’heure.
00 h 18.
Je devrais dormir.
Au lieu de ça, je travaillais sur une disparition qui n’était même pas officiellement devenue une affaire criminelle.
Pas encore.
La police parlait d’une personne majeure qui pouvait simplement avoir décidé de partir.
La famille parlait d’un enlèvement.
Moi, je pensais qu’ils avaient tous les deux tort.
Quelque chose clochait.
Je repris mes notes.
Nom : Sofia Reed.
Vingt-quatre ans.
Assistante dans une galerie d’art du Velvet District.
Dernière présence confirmée : vendredi, 22 h 41.
Dernier appel : 23 h 07.
Téléphone retrouvé : 23 h 52.
Sac retrouvé : 00 h 13.
Aucune trace de Sofia.
Je fronçai les sourcils.
Pourquoi laisser son téléphone derrière elle ?
Pourquoi son sac ?
Pourquoi rien d’autre ?
Je pris mon téléphone et ouvris la photographie que j’avais reçue quelques heures plus tôt d’une source policière.
Le sac de Sofia était posé sur un banc.
Ouvert.
Son portefeuille était à l’intérieur.
Ses clés aussi.
Son rouge à lèvres.
Tout.
Sauf elle.
Je zoomai sur la photographie.
Puis encore.
Un détail attira mon attention.
Une petite carte noire dépassait du portefeuille.
Je me redressai.
Je connaissais cette carte.
Je l’avais déjà vue.
The Velvet Room.
Le club privé le plus difficile d’accès de Vesper City.
Et probablement l’endroit où je trouverais la dernière personne à avoir vu Sofia.
Je souris malgré moi.
Enfin.
Une piste.
Je saisis mon manteau.
Je déteste enquêter seule.
Enfin…
Ce n’est pas exactement vrai.
J’adore enquêter seule.
Je déteste simplement les moments où je réalise que personne ne sait où je suis.
Il était presque une heure du matin lorsque je garai ma voiture devant le Velvet Room.
Le bâtiment ressemblait davantage à un hôtel particulier qu’à un club.
Façade noire.
Portes immenses.
Vitres teintées.
Deux agents de sécurité devant l’entrée.
Je sortis de ma voiture et avançai vers eux.
Le plus grand me regarda arriver.
— Bonsoir.
— Je viens voir quelqu’un.
— Qui ?
— Le propriétaire.
Il eut un sourire poli.
— Monsieur Thorne ne reçoit personne à cette heure-ci.
— C’est dommage.
Je sortis ma carte de presse.
— Parce que je ne suis pas venue lui demander la permission.
Le deuxième garde étouffa un rire.
Le premier me regarda longuement.
— Vous êtes journaliste.
— Ça arrive.
— Vous avez rendez-vous ?
— Non.
— Alors vous ne rentrez pas.
Je rangeai ma carte.
— Très bien.
Je me tournai.
Fis deux pas.
Puis revins.
— Il sait que Sofia Reed a disparu ?
Les deux hommes échangèrent un regard.
Très rapide.
Mais suffisant.
Je souris.
— Bonne soirée.
Je n’eus pas besoin d’entrer.
Je venais déjà d’obtenir ma première information.
Ils connaissaient son nom.
Je m’éloignai de l’entrée.
— Vous êtes toujours aussi discrète ?
Je me figeai.
Cette voix venait de derrière moi.
Je me retournai.
Un homme se tenait à quelques mètres.
Costume sombre.
Chemise légèrement ouverte au niveau du col.
Une main dans la poche.
Un verre dans l’autre.
Je l’avais déjà vu sur des photographies.
Mais les photographies ne lui rendaient pas justice.
Caelian Thorne.
Il avait cette manière agaçante de regarder les gens comme s’il connaissait déjà la réponse aux questions qu’ils s’apprêtaient à poser.
— Et vous êtes toujours aussi accueillant ?
Son sourire s’élargit.
— Seulement avec les journalistes qui essaient de pénétrer dans mon établissement sans invitation.
— Je n’essayais pas de pénétrer.
— Non ?
— J’essayais de vous parler.
— Vous auriez pu appeler.
— Vous auriez refusé.
— Probablement.
Je levai les yeux au ciel.
— Sofia Reed.
Son expression changea.
À peine.
Mais je le remarquai.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
Mensonge.
Je le savais.
Il le savait.
Et probablement que nous savions tous les deux qu’il mentait.
— Une jeune femme disparue vendredi soir. Elle avait une carte de votre club dans son portefeuille.
Caelian but une gorgée.
— Beaucoup de personnes possèdent une carte de mon club.
— Mais toutes ne disparaissent pas.
Silence.
Son regard resta posé sur moi.
Je soutins son regard.
— Vous aimez beaucoup poser des questions, dit-il.
— C’est mon métier.
— Et vous aimez toujours obtenir des réponses ?
— Encore plus.
Il sourit.
— Alors vous allez être déçue.
Je fis un pas vers lui.
— Vous étiez ici vendredi soir ?
— Oui.
— Sofia aussi ?
Il ne répondit pas immédiatement.
Et ce silence fut plus intéressant que n’importe quelle réponse.
— Je ne me souviens pas de tous mes clients.
— Elle n’était pas une cliente ordinaire.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle a disparu.
Il inclina légèrement la tête.
— Ce n’est pas une réponse.
Je sentis mon téléphone vibrer dans ma poche.
Je l’ignorai.
— Vous la connaissiez.
— Peut-être.
— Vous avez couché avec elle ?
Son sourcil se leva.
Je n’avais pas prévu de poser la question aussi directement.
Mais son expression me donna presque envie de sourire.
— Vous êtes toujours aussi directe ?
— Seulement quand les gens me font perdre mon temps.
— Et si je réponds oui ?
— Alors je vous demanderai quand.
Il eut un petit rire.
— Vous êtes dangereuse, Elara.
Je me figeai.
Je ne lui avais pas donné mon nom.
Il vit immédiatement ma réaction.
— Votre carte de presse, expliqua-t-il.
Je baissai les yeux vers ma main.
Merde.
Je l’avais encore sortie.
Il sourit.
Je détestai ce sourire.
Pas parce qu’il était arrogant.
Parce qu’il avait compris exactement ce que je pensais.
— Bonne nuit, journaliste.
Il se détourna.
— Caelian.
Il s’arrêta.
— Vendredi soir. À quelle heure Sofia est-elle partie ?
Il regarda par-dessus son épaule.
Cette fois, son sourire avait disparu.
— Elle n’est pas partie.
Mon cœur rata un battement.
— Quoi ?
Mais il était déjà entré dans le club.
Je restai immobile.
Puis mon téléphone vibra de nouveau.
Je le sortis.
Un numéro inconnu.
Un message.
Tu viens de parler à la mauvaise personne.
Je regardai les portes du Velvet Room.
Puis le message suivant apparut.
SHHH…
Je ne bougeai plus.
Pour la première fois depuis le début de cette enquête, je n’avais plus envie de savoir ce qui était arrivé à Sofia.
J’avais envie de savoir…
qui me regardait.
Et surtout…
depuis combien de temps.








