Chapitre 1 — Le village oublié
Le soleil se levait doucement sur Valombre.
Perché entre deux montagnes, le petit village semblait encore endormi. Une fine brume recouvrait les toits de pierre et les cheminées fumaient déjà. Au loin, les cloches de l'ancienne chapelle résonnèrent trois fois.
Lina ouvrit les yeux.
Elle resta quelques secondes à fixer le plafond de sa chambre avant de se redresser.
Une nouvelle journée commençait.
Elle se leva, ouvrit les volets et respira l'air frais du matin.
Valombre n'était pas un grand village. Une centaine d'habitants y vivaient depuis des générations. Lina y avait grandi. Elle connaissait chaque ruelle, chaque maison, chaque sentier menant à la forêt.
Elle connaissait également presque tous les habitants.
Pourtant, depuis quelque temps, une étrange sensation l'accompagnait.
Une absence.
Quelque chose manquait dans ses souvenirs.
Pas son enfance.
Elle se souvenait de tout.
Des étés passés à courir dans les champs avec les autres enfants.
De sa mère lui apprenant à lire.
De son père lui montrant comment tenir une épée.
De sa première fête du village.
De son premier départ vers les montagnes.
Tout était clair.
Tout...
Sauf une période.
Les Cendres de Minuit.
Lina ignorait pourquoi ces mots lui venaient parfois à l'esprit.
Elle ne savait même pas exactement ce qu'ils désignaient.
Elle savait seulement qu'un événement important avait eu lieu.
Un événement qui avait changé sa vie.
Et dont elle ne gardait aucun souvenir.
Elle avait essayé de se rappeler.
Encore et encore.
Mais chaque fois qu'elle approchait de cette période, son esprit devenait vide.
Comme une porte fermée à clé.
— Lina !
La voix de sa mère la tira de ses pensées.
— J'arrive !
Elle enfila rapidement une veste et descendit au rez-de-chaussée.
Sa mère préparait le petit déjeuner.
— Tu as encore passé la matinée à rêver ?
Lina sourit.
— Seulement quelques minutes.
— Tu dis ça tous les jours.
Lina s'assit à table.
Sur le mur, une vieille horloge indiquait sept heures.
Elle observa machinalement les aiguilles.
Puis son regard se posa sur une petite cicatrice au creux de sa main.
Elle l'avait depuis plusieurs années.
Elle ne savait plus exactement comment elle l'avait obtenue.
Une autre chose qu'elle avait cessé de chercher à comprendre.
— Tu vas encore aller près de la forêt ? demanda sa mère.
— Probablement.
— Évite d'y rester trop longtemps.
Lina leva les yeux.
— Pourquoi ?
Sa mère hésita.
— Parce que je n'aime pas cet endroit.
Lina sourit légèrement.
— Tu me dis ça depuis que je suis enfant.
— Et je te le répéterai jusqu'à la fin de ma vie.
Lina ne répondit pas.
Elle connaissait cette inquiétude.
Mais ce matin-là, quelque chose était différent.
Lorsqu'elle sortit de la maison, elle remarqua immédiatement que plusieurs habitants s'étaient rassemblés sur la place du village.
Les conversations étaient basses.
Inquiètes.
Lina s'approcha.
— Qu'est-ce qui se passe ?
Personne ne répondit immédiatement.
Le vieux Edran, l'un des anciens de Valombre, se tourna vers elle.
Son visage était grave.
— Tu n'as pas entendu ?
— Entendu quoi ?
Il désigna la forêt.
— Cette nuit.
Lina regarda les arbres.
— Il s'est passé quelque chose ?
Edran hocha lentement la tête.
— Trois maisons ont retrouvé leurs portes couvertes de cendres.
Lina fronça les sourcils.
— Des cendres ?
— Noires.
Un murmure parcourut la foule.
— Et ce n'est pas tout, ajouta Edran. Le vieux chemin a été retrouvé couvert d'empreintes.
— Des empreintes de quoi ?
Le vieil homme ne répondit pas.
Son regard se posa sur Lina.
Et pendant une seconde, elle vit quelque chose dans ses yeux.
De la peur.
Puis il détourna le regard.
— Nous ne savons pas.
Lina sentit un frisson lui parcourir le dos.
Elle regarda de nouveau la forêt.
Une étrange sensation lui serra la poitrine.
Elle avait déjà vu ces cendres.
Elle en était certaine.
Mais où ?
Elle ferma les yeux.
Une image apparut.
Une nuit.
Un ciel rouge.
Des flammes.
Quelqu'un courait.
Puis une voix.
Une voix d'homme.
— Lina !
Elle ouvrit brusquement les yeux.
Tout avait disparu.
— Lina ?
Elle se retourna.
Edran la regardait.
— Ça va ?
— Oui.
Elle mentait.
Son cœur battait beaucoup trop vite.
— J'ai simplement eu un vertige.
Le vieil homme continua de l'observer.
— Tu es certaine ?
— Oui.
Il hésita.
Puis murmura :
— Les Cendres de Minuit...
Lina se figea.
Ces mots.
Elle les connaissait.
Elle ne savait pas pourquoi, mais elle les connaissait.
— Qu'est-ce que vous venez de dire ?
Edran pâlit.
— Rien.
— Non. Vous avez dit quelque chose.
— Oublie ça.
Il s'éloigna.
Lina resta immobile.
Pourquoi ces trois mots lui faisaient-ils aussi peur ?
Elle regarda autour d'elle.
Les villageois avaient repris leurs conversations, mais certains l'observaient discrètement.
Comme s'ils savaient quelque chose.
Quelque chose qu'elle ignorait.
Elle retourna chez elle à la tombée de la nuit.
Cette nuit-là, elle dormit mal.
Puis le rêve revint.
Elle se trouvait dans une immense plaine.
Le ciel était noir.
Des cendres tombaient autour d'elle comme de la neige.
Quelqu'un se tenait devant elle.
Un homme.
Elle ne distinguait pas son visage.
Il lui tendait la main.
— Lina...
Elle voulut répondre.
Mais aucun son ne sortit de sa bouche.
Puis une lumière apparut derrière eux.
Une immense porte.
Noire.
Couverte de symboles anciens.
L'homme se retourna.
— Tu dois oublier.
Lina sentit la peur monter en elle.
— Pourquoi ?
La silhouette se rapprocha.
Elle allait enfin voir son visage.
Mais avant qu'elle puisse le reconnaître—
Lina se réveilla.
Elle était assise dans son lit.
Sa respiration était rapide.
La chambre était plongée dans l'obscurité.
Elle porta une main à son visage.
Puis elle remarqua quelque chose.
De la cendre noire recouvrait ses doigts.
Lina resta immobile.
Elle regarda la fenêtre.
Elle était pourtant fermée.
Et dehors, dans la brume de Valombre, une silhouette se tenait devant sa maison.
Un homme.
Il leva lentement la tête vers sa fenêtre.
Lina ne le connaissait pas.
Mais au fond d'elle-même, une certitude s'imposa.
Elle l'avait déjà rencontré.
Et lui...
se souvenait de tout.