Les cartes du début
On entre dans une histoire comme on tire une carte d'un jeu obscur : chaque figure dévoile son rôle, son énergie et ses secrets avant que la partie ne commence vraiment. Touff était le Joker de la bande, inépuisable, reconnaissable entre mille à son imposante touffe de cheveux — sculptée parfois en crête punk — et à son fameux kilt écossais qu'il endossait avec un sens de la dérision bien à lui, un véritable ovni. Blond figurait la carte du silence et du repli, grand, la peau claire, les longs cheveux blonds et une aversion totale pour l'alcool; avec lui, la règle ne variait jamais, deux ou trois verres, et il s'effondrait dans un sommeil de plomb, victime idéale de nos voyages en train où nos feutres s'empressaient de redécorer son visage et les parois du wagon avant qu'on ne lui recale l'outil entre les doigts. Et enfin moi, Jonathan, planté sur le plateau comme « Stewart urbain » pour mon tout premier job d'insertion professionnelle, à l'époque où les journées se partageaient entre la manette de PlayStation et les CD de Papa Roach tournant en boucle, avec en ligne de mire une bonne frite bien grasse pour éponger les excès.
C'est dans ce décor un peu brut, entre potes, que la donne allait changer. Lors d'une soirée de plein hiver où je ne voulais pas sortir, Touff insista par message pour que je le rejoigne avec Blond. Après la sortie, sur la route, je vois Mathias accompagné d'une jolie fille, brune aux grands yeux remplis d'amour. Ils m'invirent à boire un verre. Je leur réponds que j'ai la dalle. Manon me répond : « Je t'offre des cacahuètes. » Je lui rétorque : « Il me faut plus que ça. » Après cette soirée, le courant a pris, on s'est échangé les numéros. Elle avait 17 ans, et moi 22. On a commencé à se connaître vers octobre ou novembre, alors qu'il faisait déjà froid. C'est avec elle que j'ai commencé à beaucoup bouger en Belgique, surtout en Flandre, mais aussi en Wallonie, soit à pied, soit par train. Elle était du signe de la Balance comme moi, donc de ce côté-là, ça se passait bien au niveau du mouvement et des sorties. C'est ma toute première copine.
Avant même de clore ce chapitre de ma vie chez les Stewart, Manon et moi avions décidé de célébrer notre complicité naissante et notre désir d'avenir. Nous nous étions offert nos toutes premières vacances en Espagne, un périple que nous avions choisi de réaliser entièrement en bus. Logés dans un hôtel en semi-pension où l'on ne mangeait que le soir, nous organisions nos journées au rythme de la chaleur et du repos : on grignotait sur le pouce, on roupillait pour échapper aux fortes températures, et on profitait surtout des soirées. Comme le bus ne coûtait presque rien, on ne tenait pas en place et on s'amusait à explorer les environs comme on le faisait en Belgique, partant à la découverte des marchés de Reus, de Tarragone et de plein d'autres petits villages alentour. C'était vraiment fun. Sur place, la station balnéaire de Salou offrait un contraste saisissant : au centre-ville et sur la plage, on ne voyait que des touristes bien sous tous rapports, mais dès qu'on s'enfonçait un peu dans la ville, le décor changeait, avec ces chats errants étonnamment maigres comparés à ceux de chez nous en Belgique, qui affichent toujours un embonpoint bien de chez nous. D'ailleurs, sur la plage de Salou, un épisode a marqué les esprits : alors qu'on posait un peu, débarquent deux jeunes Néerlandaises. Il y en a une sur qui j'ai un vrai flash ; elle enlève son haut et me lance un regard d'une intensité folle, un regard profond qui ne pouvait pas laisser indifférent, ce qui m'a immédiatement valu les foudres de Manon ! J'en profitais aussi pour apprendre un peu d'espagnol entre deux lignes, et nous avions sympathisé avec des voisins flamands avec qui je rigolais bien, Manon faisant la traductrice grâce à ses origines. Mais rétrospectivement, ce beau voyage laissait déjà deviner, en filigrane, les premiers frottements de notre quotidien.
À cette époque, il arrivait que nous discutions, entre collègues Stewart, de ce que nous allions faire après. La plupart avaient choisi la police ou gardien de la paix. L'armée, c'était le pied parce que c'est du déplacement et que tu fais énormément de sport, sans compter le tir à l'armement. Quand ils m'ont demandé ce que je pensais faire, j'ai répondu : « Bah écoutez les gars, je ne sais pas. C'est vrai que l'armée, c'est pas mal pour le sport, et puis maintenant, avec Manon on souhaiterait bouger de Mouscron, quelque chose de plus calme. Je pense que pour notre couple, ça ferait du bien que j'aie un boulot fixe et sérieux. » À ce moment-là, j'avais commencé à regarder du côté de l'armée et à songer à postuler.
Quand mon contrat de Stewart s'est terminé et que j'ai eu mon appart, j'ai décidé de postuler à la Défense belge. Pour symboliser ce nouveau départ, cela m'a fait un peu mal au cœur, mais j'ai dû couper mes cheveux. J'ai gardé une certaine longueur au-dessus, mais bien dégagée autour des oreilles. Je me souviens de la première fois chez la coiffeuse : elle m'a demandé si j'étais sûr de vouloir couper. J'ai dit : « Oui, oui, c'est pour trouver du travail plus facilement, notamment à l'armée. » C'est à ce moment-là que, tout doucement, mon style vestimentaire s'est lui aussi assagi.
Moi, à cette période-là, j'étais fort alcoolisé, je buvais tous les jours, et le week-end, n'en parlons pas, je buvais entre potes et parfois seul pour oublier. Et forcément, à la fin de mon contrat de Stewart urbain, j'ai commencé à cracher du sang. Du coup, j'ai dû faire un sevrage pendant six mois, et Manon a beaucoup contribué et soutenu dans mes moments impulsifs. Par la suite, au bout de ces six mois, elle a dit : « Voilà, tu bois une bière. Si c'est bon, c'est OK, tu arrêtes là, ou tu en bois une deuxième, mais après c'est stop. » Et donc j'ai su garder ce rythme.
Entre nous, c'était assez compliqué, on s'était quitté plusieurs fois pour des raisons X ou Y, notamment à cause de ses parents qui trouvaient que Stewart n'était pas un vrai job, et à cause de mon style de l'époque : longs cheveux, assez décadent, de l'eyeliner en dessous des yeux, des vêtements métalleux souvent noirs ou kaki avec des chaînes de partout, pour couronner le tout piercing un peu partout. Forcément, ça jouait sur notre relation. Elle, elle venait d'une famille très riche, et moi modeste, il y avait donc parfois un décalage. Au bout de ces mois-là, les raisons de nos ruptures temporaires trouvaient aussi leur source ailleurs : elle avait embrassé un autre homme, et j'avais réagi à sa petite guerre en séduisant une fille à mon tour, sans aller plus loin, juste en jouant du charme. Après ça, le contrôle et la jalousie étaient devenus omniprésents, menant à une relation rythmée par énormément de hauts et de bas.
Alors, nous faisions l'amour un peu partout, on trouvait de l'espace parce qu'on n'avait pas d'endroit pour batifoler. Ses parents ne m'appréciaient pas, mais j'allais de temps en temps en cachette quand ils partaient en week-end ou en vacances. Une fois, je l'ai invitée chez mes parents, mais ça a fait des histoires parce qu'ils m'avaient dit : « Tu ne peux pas l'inviter pendant qu'on part. » Et Manon sous le coup de la pression avait tout cafté sous la pression de ma mère. Mais en général, c'était dehors, dans des prairies, des salles de cinémas, des toilettes, enfin on trouvait toujours un endroit calme.
Vient la fin de mon insertion professionnelle. À ce moment-là, je trouve vite fait un appartement avant de tomber au chômage. Avec les parents, ça devenait compliqué : entre la boxe anglaise, la musculation et Manon, tu ne me voyais plus. Ils me reprochaient d'être plus souvent dehors qu'à la maison, alors que je leur donnais la moitié de mon salaire. Manon a dit : « Bah, tu sais quoi ? Trouve un appart, comme ça on aura notre intimité et puis ce sera mieux. Quand il fait un sale temps et tout, on ne doit pas faire que dépenser de l'argent, on aura notre cocooning. »
Quand j'ai trouvé mon appartement, mes parents m'ont proposé : « Tu es sûr ? Le temps que tu le mettes en peinture, tu peux rester chez nous. » Trop pressé de trouver la liberté et de découvrir mon 1er lieu de vie solo, j'ai dit : « Non, ça fait trop d'histoires. J'ai grandi, j'ai mon caractère, je préfère partir de chez vous, c'est bien gentil. » Là, ma mère regarde mon père et elle dit : « Seth ». Seth, c'était un chien croisé staff et Jack Russell, une partie de lui blanche et tache brune. Je jouais énormément avec lui quand je revenais à la maison ; c'était un chien qui avait beaucoup d'énergie, et moi, à cette époque-là, dans la vingtaine, j'étais rempli d'énergie aussi. On se défoulait. Quand je suis parti les premiers jours à mon appart, il voulait me suivre. Ma mère m'a dit : « Ben écoute, prends-le, on a du mal à le promener, toi il t'écoute. Et puis comme ça, tu ne seras pas tout seul. » C'est comme ça que j'ai emmené Seth, le chien de mes parents, qui est devenu le mien.
J'ai trouvé mon appartement en vingt-huit jours. C'était d'une vitesse. J'ai pris le premier qui se présentait, dans un sale quartier. En face, tu avais des dealers qui faisaient le boxon ; en plus de vendre leur drogue, ils provoquaient la police. De temps en temps, il y avait une voiture brûlée. La cage d'escalier n'était pas protégée, les pigeons y entraient et faisaient leurs besoins et j'ai une anecdote concernant Seth, ce guerrier : en allant le promener, j'ouvre la porte et d'un croc il tue le pigeon. Estomacé et ensuite en rigolant, je lui dis « Gros, ne t'étonne pas que t'aies la chiasse, lâche le dehors et ça fait un de moins ! » Les voisins n'étaient pas forcément tous très hygiéniques : certains ça allait, mais pour d'autres, l'odeur montait. Mais bon, pour le prix que je payais et l'autonomie qu'on avait, voilà.
Cependant, entre l'appartement et ma formation, la vie avec Manon devenait de plus en plus dure. L'appartement n'avait pas tout solutionné. Elle ne venait que le week-end, et de nouvelles tensions sont apparues : j'étais épuisé par ma semaine, alors quand elle arrivait, je mangeais et je tombais endormi, tandis qu'elle faisait le ménage. La relation ne s'en trouvait pas simplifiée, ce qui m'a poussé à chercher ailleurs. J'ai fini par appeler une prostituée africaine, grande et bien lancée. C'était si intense, rien à voir avec ce que je connaissais. Après, c'était de la baise, pas de l'amour, mais c'était une autre atmosphère, quelqu'un d'autre. Le ressenti était radicalement différent, et même si j'ai ressenti un peu de regret par la suite, je savais au fond de moi qu'avec Manon, je ne ferais pas toute une vie. La relation a commencé à s'épuiser.
Je travaillais, j'avais aussi trouvé un petit job au black en tant qu'agent carwash, où j'essuyais et nettoyais des voitures le week-end. Par la suite, j'ai trouvé une formation en maçonnerie. Dans cette classe, il y avait Michaël, Jean-Baptiste, Nazario, Cyrille, et plein d'autres encore, dont j'oubliais les prénoms. Mais le plus important, ce fut Michaël. Le groupe le rejetait. Un après-midi, je suis avec les autres et je leur demande : « Pourquoi vous le rejetez ? » Eux, ils parlaient de drôles de choses : magie blanche, magie noire, sorcellerie, démons... Forcément, moi, ça éveillait ma curiosité.
Il faut dire que j'avais déjà baigné là-dedans, sans le savoir vraiment. Ma grand-mère s'occupait d'une dame tétraplégique qui lui affirmait être une sorcière : dès qu'elle n'aimait pas quelqu'un, elle lui envoyait des ondes, et il finissait par lui arriver des choses. Elle avait une intuition hors du commun, tout comme ma propre mère qui faisait déjà des rêves prémonitoires. Tout cela était latent en moi.
Mais ce que j'ignorais encore alors, c'est que la curiosité n'est jamais un simple jeu d'esprit. En tendant l'oreille aux murmures de Michaël et en rouvrant les portes de cet héritage invisible, je venais sans le savoir de signer un pacte avec l'invisible. Le véritable voyage dans l'ombre commençait à peine.








