Chapitre 1 : La rentrée
Le premier septembre avait toujours ce goût de recommencement forcé, comme si la société entière consentait à croire que le temps repartait de zéro dès la fin des vacances. Les écrans publics répétaient la rentrée depuis des semaines, couleurs douces, slogans sur l’avenir. Dans le tram, les conversations tournaient autour des enseignants qu’on espérait ou redoutait ; et des orientations que l’Algorithme avait retenues pour les années à venir.
Cyan Barja n’y prenait pas part. Front contre la vitre, il regardait défiler les immeubles sans les voir. Son pouce rouvrait, pour la quatrième fois en une heure, le même document.
Le verre était froid contre son visage. Il n’y laissait aucune buée.
Le curseur gris n’avait pas bougé.
Trois jours plus tôt, le Système avait confirmé son inscription. Identité, âge, niveau, résultats ; tout s’affichait, net. Sauf la case réservée à sa classe. Vide comme une attente sans fin.
Il avait cru à un retard administratif. Le service scolaire lui avait renvoyé, la veille, le même message poli : dossier conforme, présentez-vous à la date prévue. Bâtiment ? Classe ? Silence radio, personne ne lui répondait plus.
Il avait cessé de demander.
Le lycée surgit derrière les arbres ; béton ancien, verrières neuves greffées dessus. Sur la façade, en lettres hautes comme un étage :
UNE NOUVELLE ANNÉE POUR PRÉPARER VOTRE AVENIR.
En dessous, délavé par le soleil, un second logo plus petit ; trois lettres et un nom qu’il ne prit pas la peine de lire :ROSNY-PROMISE — ÉTABLISSEMENT PILOTE.
Il descendit dans un hall saturé. Des élèves comparaient leurs emplois du temps. D’autres râlaient contre une orientation ; habitude sans but réel, dans une société où contester une décision de l’Algorithme revenait à contester des années de données sur soi-même.
À seize ans, on savait où l’on allait.
Il ne savait même pas dans quelle salle entrer.
Son nom, sans surprise, ne se lisait sur aucun des trois écrans.
— Tu cherches quelqu’un ?
Une fille de son âge, sac encore à l’épaule.
— Moi-même.
— T’as pas de classe ?
— Apparemment non.
Elle haussa les épaules, comme si la réponse suffisait.
— Va voir l’administration. Elle repartit déjà, les yeux rivés sur son smartphone, absorbée par une notification.
À l’accueil, la femme saisit son nom, se figea. Vérifia deux fois l’écran.
— Vous êtes Cyan Barja ?
— Oui.
— Attendez.
Cinq minutes. Puis un homme mûr dans un uniforme sombre sans insigne visible autre qu’une lettre B gravée dans le métal, au revers, trop petite pour qu’on la remarque sans la chercher.
— Cyan Barja ? Vos affaires. Suivez-moi.
— Où allons-nous ?
— Rejoindre votre classe.
— Je n’ai pas de classe.
Un sourire infime se dessina à la commissure des lèvres de l’homme.
— C’est justement pour ça que je suis venu vous chercher.
Ils arpentèrent un couloir plus ancien, sans écran sur les murs, jusqu’à une porte métallique.
Dessus, une plaque sans ornement, et un seul caractère gravé. Un zéro.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Votre classe.
— Pourquoi elle n’est pas dans les listes ?
— Parce qu’elle n’est pas destinée à y apparaître.
Le badge de contrôle d’accès déverrouilla la porte, puis une salle nue se dévoila ; fenêtres hautes et étroites, comme des meurtrières, murs sans affiches, pas de terminal individuel sur les tables. Six adolescents, aussi perdus que lui.
— Vous êtes sept maintenant.
Il posa un dossier sur le bureau, balaya la pièce du regard.
— Votre professeur arrive.
— Je demande une explication ! lança un garçon blond au premier rang.
L’homme ne répondit pas. Il sortit. La porte se ferma dans un souffle mécanique ; trop régulier, remarqua Cyan sans savoir pourquoi ce détail le frappait, comme une respiration qu’on aurait reconnue plutôt que découverte.
Après un long silence, le garçon blond se leva.
— Quelqu’un sait ce qu’on fait ici ?
Une fille près d’un mur secoua la tête.
— Je pensais que c’était une erreur.
Sept terminaux jaillirent à l’unisson, s’ouvrant comme par magie depuis leurs pupitres. Même anomalie partout : inscription valide, classe fantôme.
— Vous croyez qu’ils nous ont réunis parce qu’ils ont fait la même erreur sept fois ? dit l’adolescent le plus bavard.
Personne ne rit.
Une fille au teint pâle fixait la porte.
— Il y a peut-être eu un problème avec l’Algorithme.
— L’Algorithme ne fait pas d’erreurs, coupa un autre, avec une conviction qui fit tourner la tête de Cyan.
— Il peut en faire.
— Pas ce genre-là.
Il désigna la pièce d’un mouvement de menton.
— Une classe entière absente de tous les registres. Ce n’est pas une erreur.
La sonnerie tomba. Le silence se referma dessus. La porte s’ouvrit sur un homme d’une quarantaine d’années, tenue réglementaire, un ordinateur à la main ; rien d’anormal, sinon l’attention qu’il posa sur les sept élèves, laissant plusieurs secondes de silence, avant de sourire.
— Bonjour. Professeur Masio. À partir d’aujourd’hui, vous êtes mes élèves.
— Pour quelle formation ? demanda le bavard.
— Vous n’en suivrez aucune.
Masio prit un marqueur, s’approcha du tableau. Aucun nom, aucune date. Deux mots ; ceux déjà gravés sur la porte.
CLASSE 0
— Vos dossiers présentent une particularité qui vous distingue des autres élèves.
— Laquelle ? demanda Cyan.
— Vous êtes difficiles à prévoir.
Un murmure courut.
— Tout le monde est prévisible, répliqua le garçon du premier rang. C’est à ça que sert le Système.
— La plupart, oui. Pas vous.
Il activa l’écran mural. Une ligne unique.
ÉVALUATION INITIALE 08 H 30
— Vous ne recevrez aucun programme fixé d’avance. Tout dépendra de ce que vous ferez ici.
— Et nos résultats ? demanda Cyan.
— Sans incidence sur votre orientation.
— Alors comment serons-nous évalués ?
Le regard que Masio posa sur lui avait perdu toute pédagogie.
— C’est précisément ce que vous allez découvrir.
Il s’assit, ne dit plus rien.
Ils n’étaient pas ici par accident. Quelqu’un avait retiré leurs noms des listes, un par un, avant de les rassembler dans cette pièce sans fenêtre sur le monde.
Et pendant que les élèves ordinaires du lycée commençaient leur année en sachant exactement ce qu’on attendait d’eux, les sept membres de la Classe 0 allaient devoir découvrir seuls pourquoi ils avaient été choisis.








