Chapter 1
Mon pouls s’accélère. J’ai les mains moites. Tout est sombre. Je n’arrive pas à discerner où je me trouve.
J’avance à tâtons, les mains glissant contre les murs. Ils sont froids… humides.
J’ai du mal à respirer. Ma poitrine se serre. J’essaie de reprendre mon souffle, mais l’air semble ne plus parvenir jusqu’à mes poumons.
Soudain, je sens une présence derrière moi.
Je me retourne.
Rien.
Pourtant, je sais qu’il est là.
Je me mets à courir. Mais mes jambes sont lourdes. Terriblement lourdes. J’ai beau essayer d’aller plus vite, je n’avance presque pas. Comme si quelque chose me retenait.
Il va me rattraper.
Je l’entends derrière moi.
Je cours encore.
Plus vite.
Plus vite !
Mais je n’arrive pas à accélérer.
Soudain, une main m’agrippe par les cheveux.
Je pousse un cri.
Aucun son ne sort de ma bouche.
Je me débats, je pleure, je cherche désespérément à me libérer…
Mais il me tient.
Et je sais qu’il m’a retrouvée.
Je me réveille en sursaut, en nage et haletante. Mon cœur tambourine encore dans ma poitrine.
Trois ans.
Trois ans que cette épreuve est passée… et pourtant, les cauchemars sont toujours là.
Comme si une partie de moi était restée enfermée dans cette nuit.
Je regarde le réveil : 7 h 00.
Super… Je vais être en retard, c’est sûr.
Je cours vers la salle de bain et reste bloquée devant une porte close.
Oh non… pitié, pas aujourd’hui.
— Katya, magne-toi, je vais être en retard !
Aucune réponse.
Évidemment.
Avec Katya, nous sommes inséparables depuis notre première année d’études supérieures. Nous avons toutes les deux obtenu notre diplôme, puis pris des chemins complètement différents.
Elle s’est orientée vers l’événementiel. Un milieu qui lui va à merveille, avec son énergie débordante et son talent pour organiser tout — absolument tout — à la vitesse de l’éclair.
Moi, j’ai complètement changé d’orientation.
Je suis actuellement une formation pour devenir décoratrice d’intérieur.
Le management, finalement, ce n’est pas pour moi. Je le sais maintenant. Cela fait trois ans que je suis manager d’une boutique de prêt-à-porter. J’adore mon équipe, je m’entends très bien avec tout le monde, mais je ne m’épanouis pas dans ce métier.
J’ai d’autres objectifs.
C’est en emménageant avec Katya, il y a un an, que je me suis véritablement prise de passion pour la décoration.
Et puis, il y a eu maman.
Elle était tombée amoureuse en Normandie. Pendant des mois, je l’ai regardée faire des allers-retours incessants entre ici et là-bas, jusqu’au jour où elle s’est enfin décidée à me présenter son prince charmant.
Il s’appelle Joël.
Et il est complètement fou amoureux de ma mère.
Ça fait chaud au cœur de les voir heureux tous les deux.
Moi qui avais totalement perdu espoir en l’amour et en la vie de couple heureuse…
Joël est directeur d’un petit hôtel et c’est tout naturellement qu’il a souhaité que maman vienne vivre et travailler avec lui.
Je voyais bien qu’elle se retenait de partir pour moi. Depuis l’agression que j’ai subie il y a trois ans, elle est devenue une vraie mère poule.
Alors, après avoir exposé mon projet à Katya, elle n’a pas perdu une minute pour me faire part de son enthousiasme.
Nous avons donc proposé à maman que je garde l’appartement et que Katya vienne vivre en colocation avec moi.
Comme ça, je n’étais pas seule.
Un mois plus tard, ma douce maman était partie rejoindre son amoureux et l’ouragan Katya débarquait avec ses cinquante paires de chaussures et une garde-robe aussi chargée que le magasin dans lequel je travaille.
Je souris rien qu’en y repensant.
Bien entendu, j’ai fréquemment des nouvelles de maman. Un petit message quasiment tous les jours, un appel une fois par semaine et, de temps en temps, je vais passer un week-end ou deux là-bas.
Elle est heureuse.
Et moi aussi.
Enfin… je crois.
— KATYA !
Toujours aucune réponse.
Je tambourine sur la porte.
Aujourd’hui est un jour crucial.
Je passe mes examens pour valider ma formation.
Et si tout se passe bien, je pourrai enfin me lancer en tant qu’auto-entrepreneur et exercer ce métier qui me passionne.
Un métier dans lequel, je l’espère, je pourrai enfin m’épanouir.
Alors forcément, je commence sérieusement à perdre patience.
— KATYA, JE TE PRÉVIENS, SI TU NE SORS PAS DE CETTE SALLE DE BAIN, TU VAS LE REGRETTER !
Je continue à l’entendre chanter sous la douche.
Cette fois-ci, je craque.
Je vais dans la cuisine et ouvre le robinet d’eau chaude à fond.
Trois.
Deux.
Un…
— AHHHHHHHH ! PUTAIN, LÉO, C’EST GLACÉ !
La porte de la salle de bain s’ouvre dix secondes plus tard.
Katya apparaît, les cheveux dégoulinants et une serviette enroulée autour du corps.
— Il n’y a que la manière forte qui marche avec toi…
— Tu es vraiment diabolique ! Je n’ai même pas pu faire mon deuxième masque capillaire !
— Je t’ai dit que je dois être partie pour 7 h 30 !
— Tu stresses trop… Ton exam est à 9 h.
— Je préfère être en avance. On ne sait jamais, s’il y a des bouchons sur la route.
Katya lève les yeux au ciel.
Vingt minutes plus tard, je suis prête.
Je fais un dernier check.
Mon sac est prêt.
Tous mes croquis : OK.
Mon projet, que j’ai dû revoir une centaine de fois : OK.
Mes clés : OK.
Une bouteille d’eau : OK.
Des mouchoirs : OK.
Tout est bon.
Paco sort de la chambre en baillant, à moitié réveillé.
Katya a littéralement craqué pour lui. Ils se sont rencontrés en boîte de nuit. Celui-ci s’est montré très résistant face aux avances très « subtiles » de Katya.
Mais il a finalement cédé.
Cela fait maintenant un an qu’ils vivent le parfait amour et ils sont littéralement inséparables.
— Salut, Léo… Alors, c’est le grand jour ! Pas trop stressée ?
— Oh, ne nous la stresse pas davantage, c’est déjà une boule de nerfs et elle a dû refaire son sac au moins dix fois depuis hier ! rouspète Katya.
— Je suis prévoyante !
— Tout va bien se passer, Léo. Tu connais ton projet par cœur. Et moi aussi, d’ailleurs, vu le nombre de fois où tu n’as pas arrêté de le clamer dans tout l’appartement.
Paco pouffe de rire.
Je lui lance mon regard de tueur et lui tire la langue avant de partir.
— À tout à l’heure !
— Appelle-moi quand c’est fini !
— Promis.
Je les entends crier « Merde ! » avant de refermer la porte.
Je les adore.
Je rejoins ma Titine, une petite Saxo rouge que je me suis achetée une fois mon permis obtenu.
Autant vous dire que le chèque de 3 500 euros, je l’ai bien senti passer.
Une grande partie de mes économies qui disparaît de mon compte en une fraction de seconde.
Mais à l’issue…
Mon indépendance.
Et ça, ça n’a pas de prix.
Plus besoin de courir derrière le bus. Quand je vais faire les courses, je ne suis plus chargée comme une mule et je remplis mon coffre avec plaisir.
Ahhh… la belle vie !
Je peux aller où je veux.
Mais pour l’heure, direction le centre d’examen.
Je suis tellement stressée que j’essaie de réguler ma respiration.
Inspire.
Expire.
Inspire.
Expire.
Une fois arrivée, je me gare sur le parking et m’auto-encourage.
— Allez, Léo… Tu vas tout déchirer.
Quatre heures plus tard, je sors enfin de la salle d’examen et respire un grand coup.
Ça y est.
J’ai passé mon examen.
J’ai tout donné.
Les examinateurs m’ont posé des dizaines de questions et j’ai pu répondre à chacune d’entre elles sans difficulté.
Il faut dire que je connais mon sujet sur le bout des doigts.
Le plus incroyable, c’est qu’une des examinatrices, qui était elle-même une professionnelle, m’a prise à part avant mon départ.
Elle m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit :
— C’est un travail remarquable que vous avez fourni. Votre projet est vraiment très intéressant.
Je suis aux anges.
Les résultats seront divulgués en fin de semaine prochaine, mais je suis confiante.
Comme promis, une fois dehors, j’appelle Katya pour lui raconter les détails.
— Eh ben, tu vois ! J’en étais sûre que t’allais assurer ! On fête ça ce soir. Je m’occupe des mojitos ! Tu dis à Julien de ramener sa fraise à 19 h pétantes !
— Oui, enfin, je ne voudrais pas m’enflammer non plus. Je n’ai pas encore les résultats. Mais je ne suis pas contre une soirée pour fêter la fin du supplice. J’appelle Julien. À ce soir !
— À ce soir, ma biche !
Je raccroche avec un sourire.
La pression redescend enfin.
Je me sens légère.
Je profite de cette sensation pour appeler maman. Je reste avec elle au téléphone au moins une heure et j’en profite pour prendre des nouvelles de Joël.
Elle est heureuse.
Je le suis aussi.
Une fois mon appel terminé, je regarde l’heure.
Mon après-midi est libre.
Et, pour une fois, je n’ai absolument rien de prévu.
Je souris.
Direction le centre commercial.
Une petite après-midi shopping bien méritée.
Aujourd’hui, j’ai envie de profiter.
De profiter de ma vie.
De cette nouvelle vie que j’ai réussi à construire.
Sans peur.
Sans passé.
Sans regarder derrière moi.
Du moins… c’est ce que j’essaie de me convaincre.
Je suis dans le parking, lorsque soudain une voiture grise passe devant moi.
Mon souffle se coupe.
Durant une fraction de seconde, tout s’arrête.
Cette voiture…
C’était la sienne.
La même couleur. La même silhouette.
Mon cœur s’emballe.
Je me réfugie instinctivement derrière une camionnette, comme si elle pouvait me protéger de ce que je viens de voir.
Une main posée sur ma poitrine, je ferme les yeux.
— Inspire… expire…
Les mots du psy me reviennent.
J’inspire profondément par le nez, bloque quelques secondes, puis expire lentement.
Encore une fois.
Inspire.
Expire.
La voiture a déjà disparu.
Je reste pourtant cachée quelques secondes de plus, incapable de bouger.
Ce n’était pas lui.
Il est mort.
Igor est mort !
Je finis par sortir de ma cachette et regarde une dernière fois le parking.
Vide.
Je secoue la tête.
— Ce n’était qu’une voiture, Léo…
Je prends une dernière inspiration et récupère mes sacs.
Je dois arrêter de voir Igor partout.
Trois ans ont passé.
Il est mort.








