Chapitre 1
Alice pressa le pas. Elle ne voulait pas être en retard. Pas aujourd’hui. Non. Surtout pas aujourd’hui !
Elle arriva juste avant que la porte ne se ferme. Elle chercha une place et aperçut celle que Chloé lui avait gardée.
Elle s’apprêtait à pester contre les bouchons responsables de son retard, quand elle aperçut le regard de son amie. Elle avait dû pleurer toute la nuit. Elle avait essayé de camoufler tant bien que mal les traces de sa tristesse, mais ses yeux ne mentaient pas.
-Bonjour Chloé.
-Salut…
Tout en se penchant vers elle, elle lui murmura :
-Tu veux en parler ? Si tu veux après la réunion… viens me voir dans mon bureau ?
-C’est gentil Alice, mais vois-tu… Alex… m’a quitté.
Elle retenait ses larmes tant bien que mal.
-Je lui ai dit que je voulais un enfant et lui… il s’est emporté. Il m’a fait tout un discours sur le monde actuel … qu’on était trop nombreux … qu’on causerait notre perte et …
Une larme caressa sa joue.
Alice prit la main de son amie et la rassura.
-Tu sais… à chaque fois que tu me parlais d’Alex, je voyais bien qu’il ne te rendait pas heureuse. Je suis sincèrement triste pour toi. Je suis là si tu as besoin de parler. Tu peux venir à la maison si tu ne veux pas rester seule. À plusieurs reprises, tu te demandais si l’amour existait réellement entre vous. Tu mérites de rencontrer un homme qui prendra soin de toi, avec qui tu pourras t’épanouir. Tu le mérites, tu es une belle personne et un jour tu trouveras quelqu’un qui découvrira à quel point tu es merveilleuse.
-Merci Alice … je…
Ces paroles furent interrompues par l’arrivée des associés.
Alice sourit à son amie.
-Bonjour à toutes et à tous.
-L’ordre du jour de notre réunion de ce matin concerne notre identité visuelle et le projet Elias.
Les premiers mots du président de la société Phénix résonnèrent dans la salle. Alice redoutait cette réunion. Elle n’était pas prête. Son projet n’était pas assez bon.
Ils vont tous se moquer de moi.
Alice ressentait depuis la veille d’horribles crampes au ventre. Les angoisses jaillissaient. Elle avait du mal à respirer.
Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ?
Alice avait envie de fuir.
Ce matin, elle devait présenter la nouvelle identité visuelle du Groupe. L’ancienne ne collait plus aux ambitions du groupe. Le cahier des charges était clair. Le groupe allait faire une annonce majeure et pour cela il devait s’adapter à ce repositionnement stratégique. Après plusieurs années de recherche, le projet Elias voyait le jour.
Lorsque son responsable, deux semaines auparavant, était venu lui demander de créer une nouvelle identité visuelle, Alice n’en revenait pas. Elle était honorée que sa hiérarchie lui confie cette tâche. Au début, elle baignait dans l’euphorie, puis plus l’échéance approchait, plus l’angoisse et les doutes l’envahissaient. Sa plus grande force pouvait également être sa plus grande faiblesse : lorsque son imagination rencontre des limites, elle comble les vides et écrit toujours l’histoire la plus douloureuse.
-Alice…
Elle sursauta.
-C’est à vous.
Elle se leva. Ses jambes allaient se dérober. Chaque pas devenait de plus en plus difficile. Sa respiration s’accélérait.
Qu’est-ce que je croyais ?
Elle commença à projeter le diaporama. Elle expliqua ses choix, les couleurs, l’effet voulu.
Il fallait qu’elle soit forte. Personne ne devait voir le chaos qui régnait à l’intérieur.
Je ne suis pas à la hauteur.
Je ne suis qu’une incapable.
Ils vont me virer.
Elle avait l’impression qu’elle allait s’évanouir.
Elle termina en répondant aux différentes questions.
Quelle lamentable présentation.
Les dés étaient jetés. Ils se retournèrent tous vers sa création. L’idée qu’ils se moquent d’elle, qu’ils critiquent son travail, lui déchira le cœur.
Je suis nulle.
Ces mots résonnaient en elle.
Tout d’abord, le silence… le plus long qu’elle n’ait jamais connu.
Ils n’aiment pas.
Je le savais.
Comment pouvais-je espérer…
Puis, le président la ramena à la réalité.
-Je vous félicite Alice.
Quoi ? Il me… félicite…
Pourquoi…
Comment…
Ils ont pitié de moi ?
Les démons intérieurs s’en donnèrent à cœur joie. Elle avait envie de rire et de pleurer. Elle avait envie d’y croire et pourtant.
Il sourit, tout comme les collègues d’Alice. Son responsable, Mickael, enchaîna en vantant le talent créatif de sa protégée. Les couleurs, les formes et l’émotion, qui s’en dégageaient, dépassaient ses attentes.
Donc ça leur plaît… vraiment ?
-Bravo Alice, je savais que je pouvais vous faire confiance.
Ils n’étaient donc pas déçus ?
Quelque chose en elle s’illumina. Elle avait réussi.
-Merci pour tous ces compliments mais je me suis seulement inspirée des valeurs de l’entreprise et de l’énergie qui en émane de chacun.
-Alice et sa modestie ! ajouta Mickael.
Autant de compliments. Comme d’habitude, elle imaginait le pire et la réalité venait balayer ses craintes.
Puis, après l’adoption de la nouvelle identité visuelle du groupe, Cassandra Petrovski, la directrice du service projet, prit la parole.
Après des décennies de recherche et développement, l’équipe d’ingénieurs a créé le tout premier androïde.
-C’est avec une immense fierté que je vous annonce la naissance de notre Elias.
-Ah ! c’est une excellente nouvelle ! Le regard du président balaya la pièce.
-D’ailleurs, Matthew n’est pas venu ?
-Comme d’habitude, intervint Steven du service marketing. Nous sommes trop « Humain » pour l’intéresser ! Il ne parle qu’aux robots.
Il fut le seul à en rire.
Dubitatif, un des associés demanda :
-Comment un robot peut-il être capable d’un tel prodige ?
-Je ne vais pas entrer dans les détails car Matthew garde jalousement le secret mais disons qu’Elias ne raisonnera pas comme toutes les IA que nous connaissons actuellement. Il est capable d’apprendre, de comprendre et de grandir comme un enfant.
Alice se tourna vers Chloé. Elle comprit que ce dernier mot l’atteignait en plein cœur. Elle devait l’aider.
-Excusez-moi ?
Sa douce voix retentit et tous les visages se tournèrent vers elle.
Vite ! Trouve quelque chose à dire ?
-Je me demandais … au sujet … du projet Elias … comment être sûr qu’il grandira bien ?
Surprise par la question, Cassandra hésita puis continua :
-Comme vous l’avez si gentiment souligné tout à l’heure, nous avons tous, au sein de Phénix, les valeurs et l’énergie nécessaires pour élever Elias. Avant que chaque foyer ne l’adopte, nous devons le tester en situation réelle.
-Comment ça ? On va devoir jouer les nounous ? s’interrogea Steven.
Tout en l’ignorant, elle poursuivit :
-Nous cherchons une collaboratrice ou un collaborateur pour pouvoir l’accueillir et l’accompagner dans la vie de tous les jours.
-Quels sont vos critères ? enchaîna le Président.
-Avec toute l’équipe nous en avons discuté et quelles que soient les conditions d’accueil, nous souhaitons qu’Elias vive une expérience unique et nous ne voulons pas interagir. Vivre comme un être lambda lui permettra de s’enrichir et d’évoluer.
-Effectuons un tirage au sort au sein du Groupe, proposa la Directrice communication.
-C’est une excellente idée ! renchérit le président, laissons à chaque employé l’occasion de vivre une expérience inédite avant tout le monde.
Ils discutèrent des dernières modalités.
La diversion provoquée par Alice avait atteint son objectif…
À ce moment précis elle n’existait plus. D’ailleurs, elle quitta la salle sans faire de bruit. Pour ne pas déranger. Parce qu’elle ne méritait pas tant d’attention.
Elle espérait ne pas être tirée au sort, car ces machines l’effrayaient. Elle pensa aussitôt à Terminator. Une vision apocalyptique la fit frissonner.
Quant à son identité visuelle, elle remplacerait prochainement l’ancienne. Quand elle pensait à tous les doutes et les reproches qu’elle s’était infligés, elle sentit sa gorge se nouer.
-Allez, ressaisis-toi !
Elle ravala sa peine et au moment où elle voulut s’éclipser, Chloé la rattrapa.
-Alice ! Elle souriait. Je te remercie pour tout à l’heure.
-Je t’en prie Chloé. Et avec son plus doux sourire, Alice glissa :
-Je serai toujours présente et ma porte t’est grande ouverte. N’hésite pas à m’appeler. Je suis là.
-Merci Alice. Merci. Tu es une bonne personne.
Elle lui rendit son sourire et s’éclipsa.
Une bonne personne ?
Comme d’habitude elle n’y croyait pas.
Alice errait dans le couloir, observant distraitement les alentours. Soudain elle s’arrêta. Elle s’avança doucement vers la fenêtre qui donnait sur les cerisiers en fleurs.
Les pétales roses dansaient avec le vent.
Les paroles de la responsable de projet surgirent. Elle se demandait par quel miracle cet androïde pouvait apprendre et évoluer.
À quoi pouvait-il bien ressembler ?
Serait-il vraiment capable d’apprécier ce merveilleux paysage ou encore être ému devant un coucher de soleil ?
Quant au tirage au sort, est-ce vraiment une bonne chose ? Confier une telle responsabilité à n’importe qui, n’est-ce pas imprudent ?
Et là, le nom de Steven apparut.
Elle imaginait maintenant, l’androïde et Steven se saoulant et éclatant de rire devant des blagues potaches.
Ou pire, dans de mauvaises mains, pourrait-il devenir une arme redoutable et causer l’extinction de l’humanité ?
Elle secoua la tête et, à voix haute, comme pour que le destin l’entende :
-Non, cette expérience ce n’est pas pour moi !
Mais une petite part d’elle, qu’elle ne s’autorisait pas à écouter, souhaitait en secret rencontrer cet androïde…








