CHAPITRE 1 Soirée entre reines
CHAPITRE 1
Soirée entre reines
Le vin blanc était encore trop froid, mais Samira Cortez s'en fichait royalement. Elle avait
enlevé ses talons dès qu'elle avait passé la porte de la villa, laissé tomber son sac de designer sur le
canapé comme on abandonne un corps sur une scène de crime, et s'était affalée sur les coussins
avec la grâce d'une femme qui vient de survivre à huit heures de réunions inutiles. Sa nuque
craquait encore du dernier point du dernier PowerPoint de la journée, celui où quelqu'un avait
osé mettre douze polices différentes sur une seule diapositive, et elle sentait la fatigue s'écouler
d'elle par vagues, lentement, comme une marée qui se retire.
Par la baie vitrée, la ville commençait déjà à s'allumer, un tapis de lumières orangées s'étalant
jusqu'à l'horizon, et quelque part là-dedans, elle le savait, des gens comme Gregory du marketing
continuaient probablement à parler de synergie transversale à des chaises vides. --- Si Gregory du service marketing me reparle de « synergie transversale », je jure devant
Dieu que je l'étrangle avec le câble HDMI de la salle de conf, annonça-t-elle en tendant son verre
vers Ellie pour qu'elle le remplisse.
Ellie Chapman, perchée sur le comptoir de la cuisine dans un kimono en soie qui avait dû
coûter plus cher que le loyer de la moitié de leurs voisins, leva un sourcil parfaitement épilé sans
même lever les yeux de la bouteille qu'elle inclinait avec une précision de sommelière.
--- Tu dis ça toutes les semaines.
--- Et toutes les semaines, c'est vrai. --- C'est même devenu une sorte de rituel, tu sais. Comme la messe du dimanche, sauf que
Dieu ici s'appelle Gregory et qu'il porte des mocassins sans chaussettes. --- Ne me lance pas sur les mocassins sans chaussettes, gémit Samira en fermant les yeux. On
y sera encore à minuit. Héritière du Golden Boy
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--- Tu sais ce qui te calmerait les nerfs ? dit Ellie avec ce sourire qu'elle réservait uniquement
aux mauvaises idées, celui qui étirait légèrement le coin gauche de sa bouche avant le droit, un tic
que Samira connaissait par cœur depuis vingt ans et qui annonçait toujours des catastrophes
délicieuses. Un bon débardage.
Samira faillit s'étouffer avec son vin, toussa deux fois, et reposa son verre avec la dignité qu'il
lui restait.
--- Un « débardage » ? C'est le mot que t'as choisi ? Sérieusement ?
--- J'écris pour un magazine de mode, ma belle, je ne peux pas dire « un coup » comme une
plouc. Il faut de l'élégance dans la vulgarité. C'est toute la différence entre nous et le commun des
mortels.
--- T'es officiellement la pire influence de ma vie, et je dis ça avec tout l'amour du monde. --- Je suis ta meilleure amie depuis l'école primaire, ça revient au même, répondit Ellie en
venant s'asseoir, ramenant ses jambes sous elle avec l'aisance d'un chat qui a trouvé le meilleur
coussin de la maison.
Elles trinquèrent sur ce constat, qui n'était ni faux ni vraiment un compliment. La villa
qu'elles partageaient — héritage discret de la grand-mère d'Ellie, « un cadeau empoisonné avec
vue sur l'océan » comme elle aimait le dire chaque fois qu'un plombier lui envoyait une facture à
quatre chiffres — respirait le genre de vie que la plupart des gens n'obtenaient qu'en gagnant au
loto ou en épousant quelqu'un de très riche et très ennuyeux. Elles avaient fait l'un sans l'autre : le
loto professionnel, obtenu à coups de nuits blanches, de cafés à trois heures du matin et d'une
ambition qui ne dormait jamais tout à fait. Samira avait grimpé les échelons de Veylan Corp à une
vitesse qui avait fait grincer des dents la moitié du service RH — on murmurait encore, deux
étages plus bas, qu'elle avait « des dents » et « pas de patience pour les incompétents », ce qui
n'était pas faux — et Ellie était devenue la plume la plus redoutée, et la plus citée, de tout le
paysage mode californien, celle dont un simple paragraphe pouvait faire couler une marque ou la
propulser au sommet. Héritière du Golden Boy
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Le silence qui suivit fut de ceux qu'on ne remplit pas par gêne, mais par plaisir — deux
femmes qui n'avaient rien à prouver l'une à l'autre, savourant simplement le fait d'être enfin
assises, enfin seules, enfin loin du bruit. --- Parle-moi de ton fantôme, dit Ellie en s'installant enfin à côté d'elle, jambes repliées sous
elle, le regard soudain aussi vif que celui d'une enquêtrice qui vient de flairer une piste.
--- Mon quoi ?
--- Ton PDG invisible. Le mystérieux Monsieur Connor. Celui dont personne, dans toute
cette ville, n'a jamais vu la trace d'une photo LinkedIn correcte.
Samira leva les yeux au ciel si fort qu'elle sentit presque une contracture, et but une gorgée
pour se donner une contenance qu'elle n'avait, en réalité, pas vraiment besoin de se donner — c'était juste un réflexe, à ce stade, chaque fois qu'on prononçait ce nom devant elle. --- Il n'y a rien à raconter. On s'échange des mails. Des mails secs, professionnels,
parfaitement ennuyeux. Genre : « Merci de finaliser le rapport avant vendredi, cordialement, B.C.
» Un vrai poète, tu vois le genre. Un vrai Shakespeare de la relance administrative. --- Deux ans, Sam. Deux ans que tu bosses pour un mec dont tu n'as jamais vu le visage,
jamais entendu la voix, jamais croisé même l'ombre dans un couloir. Avoue que c'est un peu
gothique comme situation. Genre roman victorien où l'héroïne travaille pour un comte reclus
dans son manoir. --- C'est pratique, surtout. Pas de blagues sexistes en réunion, pas de regard qui traîne trop
bas sur mon chemisier, pas de « souriez un peu plus, ça vous irait bien » lâché entre deux dossiers.
Juste du travail. Propre. Efficace. J'apprécie l'anonymat, figure-toi. Ça simplifie tout. --- Tu apprécies surtout ne jamais devoir gérer un mec, corrigea Ellie avec la précision
chirurgicale d'une femme qui connaissait son amie depuis vingt ans et qui avait, au fil des années,
développé un talent presque effrayant pour repérer les failles dans les arguments de Samira avant
même que celle-ci ne les ait formulées. Parce qu'un mec, ça déçoit toujours, en vrai. Un mail,
jamais. Un mail ne t'a jamais laissée en plan un samedi soir, ne t'a jamais dit qu'il « avait besoin
d'espace » trois semaines après une première fois réussie. Héritière du Golden Boy
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--- Contrairement au vin, dit Samira en levant son verre avec un sourire théâtral, qui lui ne
m'a jamais déçue. Pas une seule fois. Fidèle, constant, jamais d'excuses bidons. --- Sauf cette fois où t'as vomi dans mes escarpins Louboutin. Le vin, à ce moment-là, t'a
clairement déçue toi, si on va par là.
--- On ne reparle jamais de ça. Jamais. C'est gravé dans le pacte fondateur de notre amitié.
Elles éclatèrent de rire, ce rire un peu trop fort et un peu trop libre qu'on ne se permet
qu'avec les gens qui ont déjà vu le pire de nous — les mascaras coulés, les ruptures ridicules, les
nuits où on a pleuré pour de mauvaises raisons — et qui sont restés quand même, encore et
encore. Dehors, l'océan cognait doucement contre les rochers en contrebas, un métronome
patient et indifférent, et la ville scintillait en contrebas comme une promesse qu'elles avaient déjà
largement tenue, chacune à sa manière.
Ellie se resservit, observant son amie par-dessus le bord de son verre avec cette expression
qu'elle prenait toujours juste avant de lâcher une information qu'elle avait gardée en réserve toute
la soirée, comme une carte qu'on ne joue qu'au bon moment.
--- Il paraît qu'il revient, dit-elle soudain, sa voix perdant un peu de sa légèreté.
--- Qui ça ?
--- Ton fantôme. J'ai entendu Cassandra du service com en parler à la machine à café de mon
dernier événement presse — tu sais, celle qui connaît absolument tout le monde et qui ne sait
jamais tenir sa langue, Dieu merci pour ça. Apparemment il était basé en Europe depuis des
années, Londres ou Genève, on ne sait pas trop, et il revient s'installer définitivement à L.A. Le
grand retour du fils prodigue.
Samira sentit un petit pincement d'agacement — ou de quelque chose d'approchant, quelque
chose qu'elle refusa immédiatement d'analyser plus avant, parce qu'analyser ces choses-là ne
menait jamais nulle part de bon un samedi soir avec du vin blanc dans les veines. --- Génial. Un patron avec un visage, maintenant. C'est le début de la fin de deux années de
tranquillité parfaite. Héritière du Golden Boy
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--- Ou le début de quelque chose de beaucoup plus intéressant, chantonna Ellie en
remplissant à nouveau leurs verres jusqu'au bord, avec la générosité insouciante de quelqu'un qui
sait qu'il n'aura pas à conduire. J'ai un instinct pour ces choses-là, Sam. Un instinct de journaliste.
Un radar. Je le sens dans mes tripes.
--- Ton instinct t'a fait sortir avec un mannequin qui croyait que Paris était un pays. --- C'était il y a trois ans ! Et il était magnifique, on ne va pas mentir sur ce point-là.
Magnifique et stupide, mais magnifique quand même. On ne peut pas toujours tout avoir.
Samira rit de nouveau, but une gorgée, et essaya très fort — vraiment très fort — de ne pas
se demander à quoi pouvait bien ressembler la voix de B.C. Grave ? Posée ? Avec un accent,
peut-être, hérité de ces années passées quelque part de l'autre côté de l'Atlantique ? Elle échoua,
un peu, laissant l'image flotter une seconde de trop dans son esprit avant de la chasser, mais ne
l'aurait admis pour rien au monde, pas même sous la torture, pas même après trois verres de plus.
Après tout, il n'était qu'une signature au bas d'un mail. Un fantôme professionnel, poli et distant,
qui n'avait jamais eu de visage et n'en avait, décida-t-elle fermement, aucun besoin.
Elle n'avait aucune idée de ce qui l'attendait lundi.








