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Un coeur au crépuscule

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Summary

Xinyue n’a jamais rêvé de grandeur. Dans un royaume ravagé par des années de guerre, elle n’aspire qu’à une vie simple auprès de ceux qu’elle aime. Mais lorsque la personne en qui elle avait placé toute sa confiance la trahit, son existence bascule. Arrachée à tout ce qu’elle connaît, elle est vendue et conduite jusqu’à la capitale de Qingchen. C’est là que son chemin croise celui de Li Xuan, duc de Beiling et ancien général que tous pensent condamné. Grièvement blessé, diminué et aussi redouté qu’il est difficile à approcher, il représente peut-être pour Xinyue sa seule chance de retrouver un jour sa liberté. Car elle possède un don qu’elle comprend encore mal… et qui pourrait être son dernier espoir à lui. Mais derrière les blessures de Li Xuan se cachent des secrets bien plus dangereux. Entre complots, guerre, trahisons et sentiments qu’aucun d’eux n’avait prévus, Xinyue devra apprendre à reconstruire sa vie et découvrir jusqu’où elle est prête à aller pour ceux qu’elle aime.

Status
Ongoing
Chapters
9
Rating
n/a
Age Rating
16+

Arrachée

Je me sentais hébétée. Vide. Comme si une partie de moi était restée derrière, quelque part sur cette route que le chariot avalait sans jamais se retourner.

Chaque ornière faisait violemment tressauter les roues. Mon épaule heurtait tantôt la paroi de bois, tantôt le corps de la jeune femme assise contre moi. Je ne cherchais même plus à me retenir. À quoi bon ? Chaque secousse me rappelait simplement que je n’étais plus maîtresse de mon propre corps.

Nous étions serrées les unes contre les autres comme des marchandises. À ma gauche, une fille fixait le vide avec une expression si absente qu’on aurait pu la croire déjà morte. À ma droite, une autre pleurait sans interruption. Les larmes glissaient sur ses joues sans qu’elle laisse échapper le moindre sanglot.

Nous avions toutes compris pourquoi.

La veille, l’une des prisonnières avait laissé éclater sa détresse. Un garde était descendu de cheval sans dire un mot. Le claquement de son fouet avait déchiré l’air, puis le silence était retombé, plus lourd encore qu’avant. Depuis, plus personne n’osait pleurer à voix haute.

Ils nous emmenaient vers la capitale pour y être vendues comme esclaves.

Ce simple mot résonnait encore dans mon esprit.

Esclave.

Il signifiait la fin de tout, la fin de la liberté, la fin du droit de choisir où aller, quoi dire, quoi penser et bientôt, jusqu’à mon propre nom ne m’appartiendrait peut-être plus.

Cela faisait deux jours que nous étions enfermées dans ce chariot.

Les lourds anneaux de fer qui entravaient mes chevilles avaient fini par entamer ma peau. À chaque cahot, le métal frottait contre les plaies naissantes avec une régularité cruelle. J’avais d’abord essayé de trouver une position moins douloureuse. Puis j’avais abandonné. Il n’en existait aucune.

Mon dos me brûlait d’être resté trop longtemps appuyé contre les planches rugueuses. Mes jambes engourdies refusaient presque de répondre lorsque venait le moment de les étendre quelques instants. Même mes épaules semblaient s’être figées.

Deux fois par jour seulement, les gardes nous faisaient descendre du chariot. Pas par compassion. Pour que nous puissions faire nos besoins au bord de la route avant de remonter aussitôt.

A cette occasion, ils nous jetaient un bol d’eau et un morceau de pain à peine assez gros pour calmer les protestations de nos ventres.

Ils savaient ce qu’ils faisaient.

Un corps affamé lutte moins longtemps, un esprit épuisé finit toujours par obéir.

Le voyage ne faisait que commencer. J’avais surpris deux gardes discuter la veille. Il restait encore près de deux semaines avant d’atteindre la capitale.

Je fermai les yeux.

Je ne voulais plus voir les visages pétrifiés des jeunes femmes entassées autour de moi. Je ne voulais plus croiser les regards des gardes, leurs sourires pleins de mépris, leurs yeux qui nous détaillaient déjà comme on examine une marchandise avant de l’acheter.

Alors je me réfugiai là où ils ne pourraient jamais m’atteindre, dans mes souvenirs.

Je revis notre maison.

Elle était modeste, battue par les vents, avec son toit de chaume qu’il fallait réparer après chaque hiver. Les journées y étaient longues, le travail ne manquait jamais et la faim s’invitait parfois à notre table. Pourtant, jamais je n’avais eu l’impression d’être pauvre.

J’y étais aimée, véritablement aimée.

Mu Bo, Lingling… Leurs visages s’imposèrent à moi avec une netteté presque douloureuse.

Leur maison. Son toit de chaume. La fumée qui s’échappait du foyer. Les soirées passées autour du feu.

Ma maison.

Ma famille.

Là-bas, malgré les difficultés, j’avais encore le droit de croire en demain.

Le grincement du chariot s’éloigna peu à peu, les chaînes autour de mes chevilles semblèrent perdre un peu de leur poids. Mon esprit abandonna la route poussiéreuse pour reprendre celle de mes souvenirs.

Mon esprit abandonna la route poussiéreuse pour reprendre celle de mes souvenirs.

Aussi loin que remontaient mes souvenirs, mon père n’avait jamais existé que dans mes questions.

Chaque fois que je demandais où il était, ma mère me répondait invariablement la même chose.

— Il vit très loin. Dans les nuages.

Petite, cette réponse me suffisait. Les enfants ne cherchent pas toujours à comprendre, ils acceptent simplement le monde tel qu’on le leur présente.

Ma mère disait que j’avais ses yeux. Ses cheveux aussi.

Mes cheveux étaient argentés. Mes yeux, d’un gris si clair qu’ils paraissaient parfois presque transparents, étaient entourés d’un cercle plus sombre qui en faisait ressortir la couleur.

Dans le pays de Qingchen, une telle apparence ne passait jamais inaperçue.

Les inconnus me regardaient avec méfiance, certains détournaient les yeux à mon passage. D’autres murmuraient entre eux, persuadés qu’une enfant comme moi ne pouvait annoncer que le malheur.

Au village, les choses étaient différentes. Les habitants préféraient croire que la mort de ma mère m’avait changée, que le chagrin avait blanchi mes cheveux et éteint la couleur de mes yeux. C’était plus simple ainsi et je ne les contredisais jamais.

Depuis aussi loin que je me souvenais, ma mère ne m’avait imposé qu’une seule règle.

Ne jamais parler de mon père. Jamais. À personne.

Je ne savais pas pourquoi ce secret semblait si important. Je savais seulement que, chaque fois que j’abordais le sujet, son regard se voilait aussitôt.

Alors j’avais cessé de poser des questions.

Les souvenirs de cette époque étaient flous, comme des images emportées par le brouillard.

Je me souvenais des chemins, des montagnes, du vent, de la main de ma mère serrant la mienne. Mais je ne me rappelais d’aucune maison. Tout au plus quelques cabanes où nous passions parfois une nuit avant de reprendre notre route dès l’aube.

À l’époque, cela me paraissait normal. Je croyais que toutes les familles vivaient ainsi.

Ce n’est que plus tard que je compris combien les lois du pays de Qingchen étaient dures envers les femmes seules. Une femme devait appartenir à un foyer. Sans mari, sans père ou sans fils pour répondre d’elle, elle devenait vite une cible pour les regards... et pour les questions.

Pourtant, jamais je n’avais entendu ma mère prononcer un mot de haine contre mon père.

Lorsqu’elle parlait de lui, ce qui arrivait rarement, sa voix devenait simplement plus douce, plus lointaine, et infiniment triste.

Puis vint ce jour-là.

Celui qui sépara ma vie en deux.

Rien ne laissait présager ce qui allait arriver.

Nous marchions depuis des heures. Le sentier serpentait au milieu d’un éboulis où chaque pas devait être choisi avec précaution. Les pierres roulaient sous nos pieds au moindre faux mouvement.

— Encore un peu, m’avait dit ma mère en se retournant avec un sourire fatigué. Après ce passage, nous nous arrêterons.

J’avais hoché la tête sans répondre, je marchais juste derrière elle, les yeux baissés, concentrée sur les pierres instables qui glissaient sous mes sandales.

Puis...

Un craquement.

Sec.

Je relevai la tête.

Pendant une fraction de seconde, je ne compris pas ce que je voyais. Le sol venait de céder sous les pieds de ma mère, elle chercha un appui, ses bras se tendirent dans le vide, nos regards se croisèrent.

Puis elle disparut.

Les pierres dévalèrent la pente dans un vacarme assourdissant, emportant son corps avec elles.

Le silence qui suivit me parut encore plus effrayant.

— Maman !

Ma voix résonna contre les parois de la montagne.

— Maman !

Aucune réponse.

Je restai figée, j’avais peur.

La pente était raide, les pierres continuaient de rouler sous mes pieds. J’étais persuadée que le sol allait s’effondrer à son tour si je faisais un pas de plus.

Je ne savais pas combien de temps j’étais restée immobile, quelques secondes, peut-être plusieurs minutes.

Puis j’avançais, un pas, puis un autre. Je glissais plus que je ne marchais, m’agrippant aux rochers lorsque je pouvais.

Lorsque j’atteignis enfin ma mère, elle était en partie ensevelie sous les pierres et je l’appelai. Rien.

Alors je la secouai doucement, puis plus fort. Je me mis à enlever les pierres une à une.

Certaines étaient si lourdes que je devais pousser de toutes mes forces avec mes deux bras, d’autres roulaient aussitôt pour reprendre leur place, alors je recommençais, encore et encore, jusqu’à ce que mes mains soient couvertes d’écorchures, jusqu’à ce que mes bras ne répondent plus. Lorsque la nuit tomba, j’étais épuisée, terrifiée, et pour la première fois de ma vie, je compris que ma mère ne se relèverait plus.

Le froid gagnait peu à peu mon corps. Mes paupières devenaient de plus en plus lourdes. Tout devint flou. Je ne me souvenais pas m’être endormie. À un moment, mon corps avait simplement cessé de m’obéir. Puis plus rien.

Lorsque j’ouvris les yeux, je ne compris pas tout de suite où je me trouvais.

Le froid de la nuit s’était glissé jusque dans mes vêtements, tout était silencieux, trop silencieux. Puis je l’entendis, un grondement, sourd, lointain, continu.

Mon cœur se mit à battre plus vite.

Les pierres...

Je relevai brusquement la tête, persuadée que la montagne recommençait à s’effondrer.

Je regardai autour de moi, mais rien ne bougeait. Pourtant, le grondement continuait, sans fin.

Alors les souvenirs revinrent d’un seul coup. Je me retournai, ma mère était toujours là, immobile. Les pierres recouvraient encore une partie de son corps.

Je me précipitai jusqu’à elle et m’agrippai à ses vêtements.

— Maman...

Elle ne bougea pas.

— Maman... j’ai peur...

Je secouai doucement son épaule.

— Maman... pourquoi la montagne gronde encore ?

Elle ne répondit pas.

Je m’accrochai un peu plus fort à elle.

— Maman... ouvre les yeux...

Je la secouai de toutes mes forces.

— Maman... qu’est-ce qu’il se passe ?

Le grondement résonnait toujours sous la montagne.

J’éclatai en sanglots.

— Maman...

S’il te plaît...

Réponds-moi...

Je me blottis contre elle, je tremblais, j’avais peur, je voulais ma maman.

Soudain, un bruit au-dessus de moi me fit sursauter, mon cœur s’emballa.

La montagne recommençait.

Je me recroquevillai contre ma mère, persuadée qu’un nouvel éboulement allait nous ensevelir toutes les deux.

Des cailloux roulèrent le long de la pente.

Je fermai les yeux.

— Ne bouge pas ! cria une voix.

Je relevai brusquement la tête, ce n’était pas la montagne.

C’était un vieil homme.

Il descendait vers moi avec une assurance qui trahissait une parfaite connaissance des lieux. Là où moi je n’avais vu qu’un chaos de pierres prêtes à s’effondrer, lui semblait savoir exactement où poser les pieds. Il avançait lentement, sans jamais hésiter, choisissant chaque appui avec une précision presque instinctive. Lorsqu’il arriva enfin à ma hauteur, son regard passa de ma mère à moi.

Il s’attarda une fraction de seconde sur mes cheveux, puis sur mes yeux.

Je ne sais pas ce qui le surprit le plus : cette petite fille recroquevillée contre le corps sans vie de sa mère... ou cette enfant qui ne ressemblait à personne.

Mais son visage se ferma presque aussitôt, comme celui d’un homme qui avait déjà vu trop de drames pour se laisser envahir par l’émotion.

Il claqua doucement la langue, poussa un long soupir, puis s’accroupit devant moi.

— C’est ta mère ?

Je répondis d’un léger mouvement de tête.

Il claqua encore la langue, puis me tendit la main.

— Viens.

Sa voix était calme.

— Tu ne peux pas rester ici.

Je regardai cette main sans bouger, je ne connaissais pas cet homme.

Pourtant, il ne fit pas un pas de plus, il attendit, simplement, comme si la décision ne pouvait appartenir qu’à moi. Lentement, je levai ma petite main vers la sienne.

Ses doigts se refermèrent avec douceur, mais sans hésitation.

En un seul mouvement, il me remit debout.

— Ce n’est pas tout, dit-il en regardant la pente. Maintenant, il faut remonter.

Il leva les yeux vers le sommet de l’éboulis.

— Ce passage n’est pas fait pour les amateurs. Trop d’imprudents y ont laissé la vie.

Il s’accroupit devant moi.

— Accroche-toi bien.

Je passai timidement mes bras autour de son cou, et il se redressa sans effort apparent, puis il entreprit de remonter la pente. Pas tout droit, en diagonale, lentement. Chaque appui semblait choisi longtemps avant qu’il n’y pose le pied.

À plusieurs reprises, de petites pierres roulèrent sous ses sandales, pourtant, il ne vacilla jamais.

Au bout d’un moment, il rompit le silence.

— Demain, je reviendrai.

Il marqua une courte pause.

— Avec des cordes.

— Et de l’aide.

— Nous offrirons une sépulture à ta maman.

Je ne répondis rien, à aucun moment il n’essaya de me consoler.

Il ne prononça pas ces phrases que les adultes disent lorsqu’ils ne savent plus quoi dire.

Il énonçait simplement les faits.

J’apprendrais plus tard que c’était tout simplement sa façon d’être.

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Strong Dialog

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author

Quel chapitre bouleversant ! 🥺

Le contraste entre l’horreur du chariot et la douceur de ses souvenirs m’a serré le cœur. La scène de l’éboulement est particulièrement poignante : son incompréhension d’enfant, ses appels à sa maman... j’avais envie de la prendre dans mes bras. 💔



J’aime aussi beaucoup le mystère autour de son père et de son apparence si particulière. Et ce vieil homme, rude mais bienveillant, m’intrigue déjà ! Un chapitre très émouvant qui donne encore plus envie de découvrir comment elle en est arrivée là. Vivement la suite ! 🐸💚

16 hours

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