Prologue
Déesse, que j’avais mal. Le sortilège brûlait entre mes omoplates, dévorant ma source magique plus vite qu’elle ne pouvait se régénérer. Si je n’avais pas été blessée, j’aurais pu m’en défaire. Mais la plaie qui taillait ma cuisse prenait toute mon énergie. Ma capacité de guérison n’était pas à la hauteur de celle de mes consoeurs mais elle était efficace en temps normal pour recoudre les chairs trois fois plus rapidement que chez un humain… sauf qu’elle demandait une bonne réserve de magie. Vu l’état de cette dernière actuellement, mon corps luttait uniquement pour renouveler mon sang et m’éviter de passer l’arme à gauche. Sans compter que je ne pouvais pas bloquer mon Empathie qui s’affolait sous ma douleur et ma panique.
J’avais réussi à fuir le territoire de ces traîtres du clan Dolicis, malgré mon état. Je ne savais plus exactement où j’étais, je perdais la notion du temps et de distance, mais je ne sentais plus l’odeur terrifiante de l’acide et du poison qui caractérisaient les membres de ce clan. Traité de paix, mes fesses. Trois des miennes avaient perdu la vie lors de cette traîtrise. J’avais été victime du sort de Dévoreur dans la seconde. Pas bêtes, ils savaient que j’étais la plus à craindre, et me tuer sur le coup étant difficile, autant m’attaquer par derrière et me neutraliser.
Comment n’avais-je pas pu sentir l’attaque arriver, bordel ? J’étais pourtant celle qui pouvait deviner les intentions de mes interlocuteurs avant qu’eux-mêmes ne prennent conscience de leurs envies. Mais la tension avait été si forte que cela avait noyé tout le reste. Je m’en voulais terriblement. Mon clan ne m’en tiendrait pas rigueur. J’étais, pour elles, la plus douce et la plus étrange de leurs sœurs, celle qui devait être entourée de coton et protégée, un gage de bonne volonté que l’on avait envoyé à Dolicis pour appuyer le désir de conclure la paix.
Mon clan était constitué de sociopathes, alors avoir la capacité de pleurer me rangeait immédiatement dans la case des fragiles. J’étais pourtant apte, comme elles, à me battre et à remporter un combat.
Sauf cette fois. J’avais cruellement manqué d’efficacité. Même si elles ne m’en voudraient pas, car elles s’attendaient chaque jour à ce que mon Empathie me fasse faillir, moi, je me flagellais.
Le soleil était encore dans le ciel quand je sentis ma vue s’obscurcir. Je m’appuyai contre un arbre, tremblante.
J’estimais qu’il me restait trois jours avant que le sortilège ne commence à dévorer mon énergie vitale. J’étais particulièrement sensible à ce genre de sort, car incapable de me couper hermétiquement de ma magie. Un sorcier classique pouvait vivre des mois avec ce poids sur le dos. Moi ? Deux semaines, d’après mes calculs les plus généreux.
Je me laissai glisser au sol, le corps en sueur et parcouru de frissons.
Si je tentais de récupérer de l’énergie de la forêt, le sort m’en empêcherait. C’était un truc vicieux, qui demandait des jours de préparation, et au moins trois sorciers Dolicis.
Pourquoi avaient-ils cessé de me poursuivre, d’ailleurs ? Ça faisait deux jours que je n’avais plus besoin de courir jusqu’à épuisement total.
Je regardai les autres blessures sur mon corps, initialement moins graves, qui commençaient à prendre une inquiétante teinte rouge. Je faisais face à de multiples infections dues à la saleté et à la concentration de ma magie de guérison naturelle sur ma cuisse. Je touchai mon front. Trop chaud. Merde.
Je fixai les feuillages. Je n’allais jamais arriver jusqu’à chez moi. Est-ce que mourir me faisait peur ? Un peu. J’étais une jeune immortelle, qui n’avait pas encore son premier siècle. Je ne connaissais que le territoire de mon clan, je n’avais jamais parcouru le monde comme c’était mon désir depuis qu’adolescente, j’étais parvenue à prendre suffisamment de distance avec mon Empathie pour supporter la foule. Pire, depuis que j’avais compris que j’étais la seule de mon clan à ressentir des émotions, j’avais voulu créer des relations émotionnelles intenses. L’amour des miens était diffus, se rappelant à elles lorsqu’elles avaient l’objet de leur amour sous les yeux. Pour exemple, tant qu’elle sentait que j’étais vivante, ma mère ne mettrait pas en péril la sécurité du clan pour me retrouver. Mais si je mourrais… elle ne verserait pas une larme, elle en était incapable, mais elle retournerait le monde pour retrouver mon corps et massacrer les responsables.
Je frottai mes doigts entre eux pour effriter le sang. Alors, qui allait venir m’aider ?
Personne. Voilà ce qui me faisait peur. J’étais l’unique Empathe à jamais être née dans ce clan surpuissant, craint et détesté par la majorité du continent, une anomalie étrange et un brin embarrassante, mais je ne resterais qu’une anecdote.
Une larme glissa sur ma joue sale et je la regardai tomber sur mon pantalon déchiré.
Je me recroquevillai entre les racines de l’arbre, étouffant un sanglot. Mais le deuxième déclencha un torrent sur mes joues. J’hoquetai, le corps douloureux, la vie s’échappant de moi sans que je puisse me retenir.
L’inconscience me cueillit alors que l’espoir s’échappait définitivement de mon esprit.








