Chapitre 1 — La stagiaire insupportable
Pourquoi j'ai besoin de ce boulot ?
Pourquoi j'ai besoin de ce boulot ?
Ah oui, Louisa. Pour payer tes factures, manger éventuellement et vivre.
Trois arguments relativement solides.
Je fixe le dossier posé devant moi en essayant de donner l'impression que j'écoute attentivement ce qui se raconte autour de cette table.
Ce qui est faux.
J'ai arrêté d'écouter il y a approximativement sept minutes, quand Ethan Sterling a commencé à parler de jurisprudence avec cette voix monocorde qui me donne envie de m'allonger sur la table et d'attendre paisiblement la mort.
— Mademoiselle Samson, vous êtes toujours avec moi ?
Merde.
Je relève les yeux.
— Oui, boss.
Un silence.
Son regard vert se pose sur moi.
Vous voyez le vert d'une forêt après la pluie ?
Voilà.
Mais en version je vais vous licencier.
— Je vous ai déjà demandé d'arrêter de m'appeler comme ça.
— D'accord, Maître Sterling.
Sa mâchoire se contracte légèrement.
Un partout.
— Donc essayez de suivre, s'il vous plaît.
Je lui adresse mon sourire le plus professionnel.
Celui qui signifie : avec plaisir, connard.
Cet homme agaçant qui est mon patron me prend pour sa poupée vaudou.
Mais genre vraiment.
Il ne parle à personne dans ce bureau sauf à moi.
Et beaucoup trop souvent à mon goût.
Nous sommes neuf autour de cette table.
NEUF.
Il pourrait emmerder huit autres personnes.
Mais non.
Louisa.
Toujours Louisa.
Samson, où est le dossier Henderson ?
Samson, avez-vous envoyé le courrier ?
Samson, pourquoi cette annotation est-elle ici ?
Samson, pourriez-vous éviter de manger au-dessus des conclusions ?
Cette dernière remarque était franchement abusive.
Je n'avais fait tomber que trois miettes.
Et une tranche de tomate.
Qui n'avait même pas touché le dossier.
Je considère que juridiquement, j'étais innocente.
— Mademoiselle Samson ?
Putain.
— Toujours là.
Un des collaborateurs baisse brusquement les yeux sur son ordinateur.
Il rit.
Je l'ai vu.
Sterling aussi.
— Puisque vous semblez particulièrement à l'aise avec le dossier, pouvez-vous nous expliquer pourquoi la demande adverse est irrecevable ?
Ah.
Le piège.
Je me redresse sur ma chaise.
Autour de la table, quelques regards se tournent vers moi.
Très bien.
Tu veux jouer, Ethan ?
J'ai peut-être passé les dix dernières minutes à me demander si un être humain pouvait mourir volontairement d'ennui, mais j'ai lu ce dossier hier soir.
Deux fois.
Je prends le document devant moi.
— Parce que leur avocat est un idiot.
Silence.
Un vrai.
Magnifique.
Ethan ferme les yeux une seconde.
— Juridiquement, mademoiselle Samson.
Ah.
— Juridiquement, leur avocat est un idiot avec un problème de délai.
Le collaborateur à ma droite tousse dans son poing.
Cette fois, il rit clairement.
Je commence à l'apprécier.
— Développez.
Je me penche légèrement vers le dossier.
— Ils avaient deux mois pour contester la décision. Ils l'ont fait trois jours après l'expiration du délai et essaient maintenant de faire passer leur erreur pour un défaut de notification. Sauf que l'accusé de réception signé par leur client est en pièce vingt-sept.
Je tourne quelques pages.
— Là.
Je pousse le document au centre de la table.
Ethan le regarde.
Puis me regarde.
Je souris.
Oui.
Je suis insupportable.
Mais j'ai raison.
Et être insupportable avec raison est probablement l'une des sensations les plus satisfaisantes au monde.
— Exact, répond-il simplement.
Simplement ?
C'est tout ?
Je viens de sauver mon honneur professionnel et monsieur me donne un exact ?
Un petit applaudissement aurait été excessif ?
Une médaille ?
Une augmentation ?
Bon, pour l'augmentation, je suis stagiaire depuis quatre mois, mais il faut savoir encourager les jeunes.
— Nous demanderons donc le rejet, reprend-il.
Et il continue.
Comme si rien ne venait de se passer.
Je le déteste.
Je le déteste encore plus parce qu'il est beau.
Parce que oui.
Évidemment.
L'univers aurait pu faire d'Ethan Sterling un homme froid, maniaque, intransigeant ET physiquement repoussant.
Ça aurait été cohérent.
Équitable.
Mais non.
Il fallait lui donner des cheveux bruns parfaitement coiffés, une mâchoire probablement dessinée à l'équerre et des yeux verts que je n'avais encore jamais vus sur un être humain.
Et le corps...
Non.
On ne parlera pas du corps.
Nous sommes au travail.
Je suis une professionnelle.
Une professionnelle qui l'a vu retirer sa veste lundi dernier et qui a découvert que les chemises pouvaient manifestement être victimes de tensions structurelles.
Mais une professionnelle quand même.
— Quelque chose à ajouter, mademoiselle Samson ?
Je relève brutalement les yeux.
Il me regarde.
Oh non.
Il sait.
Il ne peut pas savoir.
Les hommes ne lisent pas dans les pensées.
Heureusement.
Je serais en prison depuis mes douze ans.
— Absolument rien.
— Parfait.
Il détourne les yeux.
Je plisse les miens.
Ce parfait était suspect.
Je note mentalement d'en parler à Lia.
Elle me dira probablement que je suis paranoïaque.
Elle dit souvent ça.
Mais Lia pense aussi qu'on peut résoudre un conflit en parlant calmement aux gens, donc son jugement possède certaines limites.
La réunion se termine vingt minutes plus tard.
Tout le monde commence à ranger ses affaires.
Liberté.
Je referme mon ordinateur.
— Mademoiselle Samson, restez un instant.
Évidemment.
Je regarde le plafond.
Pourquoi moi ?
Qu'ai-je fait dans une vie antérieure ?
J'ai dû brûler un village.
Il n'y a pas d'autre explication.








