L'effet Miroir by stephanefortin12 at Inkitt
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L'effet miroir

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Summary

​Le Détective Antoine Moreau est réputé pour son esprit d'analyse imparable, mais il est hanté par un passé douloureux. Son ancien coéquipier et mentor, Victor Vane, purge une peine de prison à perpétuité après qu'Antoine lui-même l'a arrêté pour une affaire de corruption majeure

Status
Complete
Chapters
14
Rating
n/a
Age Rating
16+

L'Heure du Crime

Scène 1 : La banalité avant l’abattoir

Le soleil de fin d’après-midi déversait une lumière crue et trompeuse sur le parvis du centre commercial La Fayette. C’était de ces fins de journée ordinaires où la ville semblait ronronner d’une quiétude artificielle. Une foule dense et bigarrée s’écoulait des portes automatiques en verre fumé, charriant son lot de sacs en plastique, de rires étouffés par la musique d’ambiance et de conversations de comptoir. Des adolescents partageaient des barres de chocolat en refaisant le monde, des couples flânaient devant les vitrines de prêt-à-porter, et le bitume, encore tiède de la canicule estivale, renvoyait de légères vagues de chaleur.

Au milieu de cette marée humaine, Luc ajusta la lanière de sa mallette en cuir synthétique. Père de famille de trente-huit ans, il portait un costume gris légèrement froissé par les heures de bureau et une cravate desserrée qui trahissait l’urgence de sa fin de journée. Il avait la tête pleine de listes de courses et l’esprit obsédé par l’horaire de la garderie. Il grogna intérieurement en consultant sa montre connectée : s’il ratait le bus de dix-huit heures, il serait coincé dans les bouchons du pont, et sa femme le lui rappellerait avec ce silence glacial qu’elle maniait à la perfection. Il accéléra le pas, fendant la foule avec la détermination machinale d’un homme pris dans l’engrenage de sa propre vie.

À quelques mètres de là, assise sur un banc en béton encastré dans un massif de lavandes, Sophie étouffait un bâillement nerveux. Étudiante en master de droit, les cernes creusés par trois nuits blanches consécutives passées à ficher des codes civils et des jurisprudences, elle tenait entre ses mains glacées un gobelet en carton rempli d’un café tiède et insipide. Son carnet de notes était ouvert sur ses genoux, mais ses yeux fixaient le vide, terrorisés à l’idée du grand oral du lendemain matin. Elle murmurait des bribes d’articles de loi dans un souffle inaudible, se persuadant qu’elle allait échouer, que tout son avenir s’effondrait.

Debout près des portes coulissantes, adossé au muret de briques rouges, Paul surveillait le flux d’un regard distrait. Agent de sécurité au sourire commercial mais aux mollets ankylosés par huit heures de piétinement, il faisait pivoter sa lourde lampe torche réglementaire à la ceinture tout en rêvant à sa prochaine bière fraîche devant un match de hockey. Son talkie-walkie grésillait par intermittence, crachant des bruits de statique et des rires étouffés de ses collègues postés au niveau de la galerie marchande.

Rien, absolument rien, ne laissait présager que la structure même de leur réalité était sur le point de se dissoudre dans le néant.

Scène 2 : L’impact et le chaos

Le premier son ne ressembla pas à une détonation classique. Ce fut un claquement sec, sursautant au-delà du mur du son, comparable au bruit d’une branche épaisse qu’on brise net entre ses mains ou à une grosse ampoule halogène explosant sous l’effet de la chaleur.

Luc n’eut même pas le temps de cligner des yeux. Une force invisible, d’une violence inouïe, lui pulvérisa la tempe droite. Son crâne pivota dans un craquement sec, et sa trajectoire s’arrêta instantanément. La mallette en cuir échappa à ses doigts engourdis pour heurter lourdement le carrelage du parvis, s’ouvrant en grand et éparpillant des reçus de caisse et un carnet de notes au vent. Luc s’effondra en un bloc, lourdement, sans un cri, terrassé avant même que son système nerveux n’ait pu enregistrer la douleur.

Une fraction de seconde plus tard, un deuxième impact déchira l’air.

Sophie venait de lever la tête, alertée par le mouvement de bascule de Luc. Ses lèvres entrouvertes pour former une question s’immobilisèrent à jamais. Le projectile minuscule, voyageant à une vitesse supersonique vertigineuse, traversa son front avec une précision chirurgicale, pulvérisant la boîte crânienne avant de se loger dans le dossier en bois du banc derrière elle. La jeune fille bascula en arrière, son gobelet de café s’échappant de ses mains et éclaboussant le sol d’une traînée sombre qui se mêla rapidement à un flot écarlate.

Le troisième tir faucha Paul au moment même où il mettait la main sur son arme, le réflexe professionnel prenant le dessus dans une ultime et inutile tentative de survie. Touché en plein thorax, l’agent de sécurité recula de deux pas, les yeux écarquillés d’incompréhension, avant de s’écrouler contre la façade vitrée en y laissant une large traînée de sang.

En l’espace de trois secondes, la quiétude du parvis venait de se transformer en un tableau d’apocalypse.

Le silence de mort qui suivit la troisième détonation dura exactement le temps d’un battement de cœur. Puis, le barrage de la peur céda. Les cris de panique fusèrent, stridents, inhumains. La foule compacte explosa en tous sens dans un mouvement de marée humaine hystérique. Des sacs à main furent piétinés, des poussettes bousculées dans la cohue, des corps jetés à terre par la terreur aveugle. Les gens couraient en hurlant, cherchant désespérément un abri derrière les piliers de béton, les bornes d’incendie ou les voitures garées en double file. Personne ne savait d’où venait la mort. Personne ne voyait le tireur. Le danger était partout et nulle part à la fois.

Scène 3 : L’arrivée du silence et de l’analyse

Près d’une heure s’était écoulée lorsque les sirènes des voitures de police lacérèrent l’atmosphère, suivies de près par les gyrophares bleus et rouges qui projetaient des éclats stroboscopiques sur les façades des bâtiments environnants. Un périmètre de sécurité avait été hâtivement bouclé à grand renfort de ruban jaune et de cris d’agents surexcités.

Une berline banalisée pivota brusquement sur les freins et s’immobilisa au plus près de la zone d’exclusion.

Antoine Moreau fut le premier à descendre. L’homme dégageait une aura de froideur minérale. Grand, les épaules carrées sous un imperméable sombre froissé par les heures de bureau, le visage taillé à la serpe et les yeux d’un gris métallique, il ne regardait ni les badauds retenus par les barrières ni les journalistes déjà massés à l’arrière-plan. Son esprit fonctionnait déjà comme une machine de Turing, isolant le bruit ambiant pour ne retenir que la géométrie de la scène de crime.

Sara Jenkins descendit du côté passager, refermant la portière d’un geste sec. Plus jeune, les traits tirés par l’anxiété et le poids de ses responsabilités de coéquipière, elle ajusta son gilet pare-balles frappé de l’insigne de la criminelle. Son regard allait de corps en corps, submergée par l’horreur brute du spectacle.

— C’est un massacre chirurgical, murmura Sara, la voix nouée par l’émotion en s’approchant des dépouilles. Pas de dispersion. Une balle par cible. À cette distance, en plein mouvement de foule... C’est l’œuvre d’un tireur d’élite d’exception. Ou d’un psychopathe militaire.

Antoine ne répondit pas immédiatement. Il s’accroupit près du corps de Luc, observant l’angle d’entrée de la blessure à la tempe avec une minutie presque inhumaine. Pas de soubresaut d’empathie sur son visage. Juste une concentration absolue.

— Ce ne sont pas des tirs au jugé, Sara, finit par lâcher Antoine d’une voix grave, presque monocorde. Regarde l’alignement des corps par rapport à l’axe de la rue principale. Les victimes n’ont aucun lien entre elles. Pas le même milieu social, pas la même tranche d’âge, pas la même trajectoire de marche. Ce n’est pas un règlement de comptes personnel. C’est une démonstration.

— Une démonstration de quoi ? rétorqua Sara, incrédule, en gérant du coin de l’œil un technicien de la scientifique qui réclamait des directives. On a trois civils innocents abattus en public en l’espace de trois secondes !

— D’une précision. Il teste quelque chose. Ou il nous teste, répliqua Antoine en se redressant lentement.

Il tourna le dos aux corps et se mit à arpenter le pavé, les mains enfoncées dans ses poches, balayant l’environnement du regard. Ses yeux s’arrêtèrent sur un support publicitaire géant en carton rigide, dressé au bord du trottoir, faisant face au centre commercial. L’affiche présentait une marque de montres de luxe, mais le milieu du panneau affichait une double perforation nette, suggérant un axe vectoriel précis.

Scène 4 : L’indice et la fuite vers le vide

— Sara, viens voir, appela Antoine d’un ton sec.

La jeune femme s’empressa de le rejoindre, enjambant un débris de verre. Antoine était planté devant l’affiche publicitaire. En s’approchant, Sara remarqua deux minuscules orifices circulaires, d’une netteté absolue, traversant le carton plastifié selon un angle rigoureux recoupant la position des corps.

— C’est l’axe de tir, constata Antoine en croisant la trajectoire géométrique avec la position exacte des impacts sur les victimes. Le point d’origine est aligné au millimètre.

Sans ajouter un mot, il sortit de sa poche intérieure un pointeur laser tactique à haute puissance. Il enclencha le bouton de commande. Un faisceau rouge vif transperça l’obscurité grandissante du crépuscule et fila à travers les perforations de l’affiche publicitaire.

Sara suivit la ligne imaginaire du rayon des yeux. Le point rouge traversa la rue, remonta la pente ascendante, franchit une artère secondaire et vint se nicher, stable et précis, sur le rebord crénelé du toit d’un immeuble de bureaux situé à environ trois cents mètres de là.

— Le nid du tireur est là-haut, murmura Sara, le souffle coupé par la netteté de la démonstration géométrique.

— Exactement, fit Antoine en coupant le laser et en pivotant sur ses talons. Ne perdons pas une seconde. S’il n’a pas démonté son matériel, on peut encore l’intercepter.

Quelques minutes plus tard, les deux enquêteurs gravissaient les marches de l’immeuble de bureaux en béton armé, prenant les étages quatre à quatre dans un vacarme de talons et de respirations saccadées. Arrivés au dernier palier, ils forcèrent une porte de service métallique rouillée qui grinça sur ses gonds, donnant un accès direct au toit-terrasse balayé par les vents frais de la nuit tombante.

Leurs armes de service dégainées, l’index le long du pontet, ils progressèrent en tenaille, couvrant chacun un angle mort du vaste toit plat encombré de conduits de ventilation et de machineries d’ascenseur.

Mais le vent fut leur seul compagnon.

Le toit était désespérément vide. Pas une âme à l’horizon. Antoine s’avança à grands pas vers le parapet en pierre qui surplombait toute la perspective du centre commercial. Il s’accroupit et passa ses mains gantées le long de la corniche.

Rien. Absolument rien. Pas une seule douille en laiton ou en nickel n’avait été éjectée. Pas la moindre trace de pas sur la poussière fine accumulée le long du muret. Aucun résidu de poudre, aucune empreinte digitale, pas même un mégot de cigarette oublié. C’était comme si personne ne s’était jamais tenu là.

Sara le rejoignit, balayant l’espace du faisceau de sa lampe tactique. Son visage se décomposa en réalisant l’absence totale d’indices physiques.

— C’est impossible..., souffla-t-elle, désemparée. Même les meilleurs tireurs d’élite professionnels laissent un minimum de traces. Une douille éjectée, un déchet, une empreinte de botte... Où est le matériel ? Comment a-t-il pu emballer un fusil de précision et disparaître en quelques secondes sans traverser la cage d’escalier que nous venons de surveiller ?

Antoine se redressa, le visage fermé, les mâchoires serrées au point d’en blanchir la peau. Il regarda le vide sous ses pieds, mesurant la distance vertigineuse et la perfection de l’angle de tir.

— Parce que ce n’est pas un amateur, Sara, murmura-t-il d’une voix sépulcrale, hantée par un frisson qu’il refusa de laisser paraître. Et pire encore... ce n’est peut-être même pas un humain qui a appuyé sur la gâchette.

Scène 5 : L’escalade et le vertige

Le retour au poste de police fut lourd de menaces silencieuses. Dans les couloirs exigus et surchauffés de la criminelle, l’atmosphère était électrique. Les téléphones sonnaient en continu, les agents couraient d’un bureau à l’autre avec des liasses de rapports provisoires, et les écrans muraux affichaient en boucle les images floues de caméras de surveillance montrant la panique au centre commercial La Fayette.

Antoine et Sara s’enfermèrent dans le bureau exigu d’Antoine, croulant sous les dossiers et les tasses de café refroidi, pour rédiger le compte rendu préliminaire à destination du procureur.

— Si on met ça par écrit sans explication balistique, on va passer pour des fous, lâcha Sara en massant ses tempes douloureuses. Pas de douille, pas de projectile récupérable, une précision inhumaine à trois cents mètres sur des cibles en mouvement... Le haut commandement va étouffer l’affaire pour éviter une psychose générale.

Avant qu’Antoine ne puisse répondre, son téléphone personnel vibra violemment sur le coin du bureau. L’écran affichait un appel direct de la centrale d’urgence, couplé à une alerte prioritaire de niveau rouge.

Il décrocha d’un geste brusque, activant le mode haut-parleur.

— Moreau.

— Capitaine ! hurla presque la voix paniquée d’un subordonné à l’autre bout de la ligne, couverte par des bruits de sirènes hurlantes et de radios crachotantes. On vient de recevoir un appel de détresse de l’école secondaire Saint-Jude, située dans le secteur nord de la ville !

Le sang d’Antoine se figea dans ses veines.

— Qu’est-ce qui se passe à Saint-Jude ? articula-t-il d’une voix soudainement rauque.

— Un carnage... C’est l’horreur absolue. Une fusillade de masse vient d’avoir lieu à l’intérieur de l’établissement, en plein milieu des cours du soir. Le bilan provisoire... mon Dieu... le bilan provisoire fait état de neuf morts confirmés.

Sara sursauta, les yeux grands ouverts d’horreur.

— Neuf morts ? répéta-t-elle en se levant d’un bond. Mais c’est impossible ! On a l’impression d’avoir quitté le centre commercial il y a à peine un instant ! Comment un commando a-t-il pu se déplacer à l’autre bout de la ville aussi vite ?

— Ce n’est pas tout, Capitaine, reprit l’opérateur d’une voix brisée par la tension. Les premières équipes de patrouille sur place confirment... confirment qu’il n’y a pas l’ombre d’un tireur dans l’école. Les portes étaient verrouillées de l’intérieur, les fenêtres intactes, et... et selon les premiers témoignages terrifiés des survivants à l’intérieur, les coups de feu dans les deux salles de classe distantes ont retenti exactement en même temps ! Aucune douille n’a été retrouvée sur les lieux non plus. Exactement comme au centre commercial.

L’appareil numérique émit un grésillement avant de se couper. La ligne était morte.

Le visage d’Antoine Moreau se décomposa totalement. Les traits de son visage se figèrent dans une réalisation fulgurante et terrifiante. L’espace d’une seconde, il revit son passé, il entendit résonner la voix hautaine et brillante d’un homme qu’il pensait avoir enfoui pour l’éternité derrière les murs épais d’une prison de haute sécurité.

Sara le regarda, le souffle coupé, l’esprit au bord de l’asphyxie.

— Mon Dieu... murmura-t-elle en tremblant. On a affaire à une véritable armée de tueurs professionnels coordonnés. Ils frappent partout en même temps !

Antoine leva lentement les yeux vers elle, son regard métallique reflétant une terreur froide, bien plus sombre que celle de sa coéquipière.

— Non, Sara... rectifia-t-il d’une voix sombre, empreinte d’une amertume glaciale. Ce n’est pas une armée. C’est un esprit. Un seul homme est derrière tout ça... et il vient de déclencher une partie d’échecs dont nous sommes les simples pions.

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