PROLOGUE
Le désir n’est pas une affaire de sentiments. C’est une science exacte, une mécanique de chair et de billets de banque dont je suis l’ingénieur en chef.
À vingt-cinq ans, je ne vends pas de l’amour, je vends de l'illusion haut de gamme et du vice sur mesure. Les femmes de la haute société s'arrachent mes services à coups de commissions indécentes versées à mon agence. Elles paient pour mon cynisme, pour mon audace, mais surtout pour ce que la nature m’a donné. Un corps de dieu grec albinos, une peau d’une blancheur de marbre sculptée par des heures de fonte, des cheveux blancs comme la nymphe que je garde soigneusement attachés en arrière. Et surtout, une virilité hors norme, lourde, massive, d'une longueur et d'une circommérence qui sortent totalement des standards ordinaires, qui a fait plier les bourgeoises les plus insatiables de cette ville. Je connais ma valeur. Je sais ce que vaut chaque centimètre de ma peau et chaque palpitation de mes muscles. Je suis un prédateur, un dominant pur qui n’obéit qu’à deux maîtres : le sexe brut et l’argent roi.
Mon monde était parfait. Une suite ininterrompue de costumes sur mesure, de montres de luxe, de lofts avec vue sur la skyline et de nuits fauves passées dans les draps de soie de Jacqueline, ma cliente régulière la plus fortunée. Une vie tranquille, immorale, à l'abri du besoin et surtout à l'abri des femmes qui pensent avec leur cœur. Les hommes qui s'égarent dans la romance ou ceux qui bafouent leur virilité en se vendant à d'autres hommes me répugnent. Ma masculinité est ma seule ligne de conduite, mon armure et mon gagne-pain. Rien ne pouvait m'atteindre.
Du moins, c’est ce que je croyais avant ce maudit mardi après-midi.
Avant que je ne m'installe à la terrasse de ce restaurant de la place, un expresso serré à la main, en attendant un rendez-vous. Avant que mon regard ne croise le sien. Elle était assise à deux tables de la mienne. Une jeune veuve noire d’une beauté royale et glaciale, vêtue d’un noir strict qui contrastait violemment avec la clarté de ma propre peau. Maurine. Je ne connaissais pas encore son nom, mais son attitude hautaine m'a percuté comme un derrick. Quand je lui ai décoché mon sourire le plus vicieux, celui qui d'ordinaire fait capituler n'importe quelle femme en trois secondes, elle s’est contentée de me fixer. Ses yeux sombres ont ancré les miens avec un mépris si pur, si absolu, qu’il m’a coupé le souffle. Puis, elle a détourné la tête, m'effaçant d'un geste, avant de s'en aller.
Elle ne m'a pas seulement rejeté. Elle a brisé ma certitude d'être invincible.
Ce que je ne savais pas encore, alors que la frustration commençait à me ronger le sang, c'est que cette femme était le début de ma fin. Je ne savais pas que le destin me ferait la croiser à nouveau, quelques jours plus tard, dans le salon privé de Jacqueline. Je ne savais pas que pour cette « petite négresse », comme l’appellerait ma richissime cliente dans un accès de jalousie raciste et rance, j’allais tout perdre. Mon agence, mon fric, mon loft, mon statut de roi de la nuit.
Je m'appelle Antoine. On m'appelle l'Écorché. Et ceci est l'histoire de ma chute, et du combat sauvage que j'ai mené pour soumettre la seule femme qui a osé me regarder de haut.








