Chapitre 1 : Une vie sans saveur
La nuit était tombée. Les lampadaires de la rue éclairaient d’une faible lueur les bureaux de la société Kanazuma. Pourtant, dans cette pièce sombre, une lumière persistait dans l’un des encadrements. Seule une lampe et un écran brillaient encore dans l’un des bureaux, à une heure où tous les employés étaient déjà rentrés.
Tous, sauf une. Nerya était une employée à qui l’on demandait sans cesse de faire des heures supplémentaires afin de rattraper le manque de ses collègues.
« Encore un dernier, et je pourrai enfin rentrer. Même pas le moindre coup de pouce alors que c’est eux qui font des erreurs. Bande d’ivrognes à vous bourrer pendant que je bosse, » souffla-t-elle, la voix épuisée.
Malgré ces paroles, elle acceptait les heures supplémentaires. Avec les coûts élevés entre ses factures, son crédit et tout le reste, elle avait besoin de gagner plus. Son mari ne travaillant pas, elle devait subvenir à tous leurs besoins.
« Devoir bosser le jour de mes 23 ans, vraiment… Moi qui pensais que devenir mangaka en France serait tranquille, je me suis encore plantée, » murmura-t-elle.
Depuis ses 17 ans, Nerya s’était prise de passion pour l’illustration. Donner forme aux mots qu’elle lisait lui semblait plus naturel que de parler. Elle avait passé son temps à apprendre cet art jusqu’à en faire son métier à temps plein. Mais elle n’imaginait pas que cela serait si dur, avec les délais à tenir. Ou plutôt, elle n’imaginait pas qu’elle serait celle qui comblerait les manques de ses collègues incompétents.
Deux heures passèrent avant que Nerya ne termine enfin son travail. Elle tapota sur son téléphone, découvrant qu’il était déjà 21h30.
« Enfin, je vais même pouvoir rentrer un peu plus tôt, en prime. J’ai hâte de me glisser dans mon bain, » dit-elle, tout en étirant ses bras.
Elle rangea ses affaires avant d’éteindre son ordinateur et la lampe, puis se dirigea vers l’ascenseur qui la mena jusqu’au hall afin de sortir. La nuit était calme ; seuls le bruit de quelques personnes discutant au bar et le moteur des voitures venaient briser ce silence apaisant.
« Haaa, j’ai bien fait de venir dans cette ville. Dorlac, c’est vraiment agréable et beau de nuit ! » s’exclama-t-elle en s’étirant.
Une petite brise lui caressa le visage, relevant ses cheveux délicatement. Nerya était une femme qui aimait profiter des choses simples. Elle se mit en route pour rentrer chez elle d’un pas lent, afin de savourer ce petit vent frais d’automne.
« J’espère qu’il m’aura au moins préparé un petit gâteau… ou au moins qu’il aura pensé à m’en acheter un. J’aimerais bien manger un mille-feuille, là, » se dit-elle.
Elle glissa ses doigts dans ses cheveux afin de les ramener derrière son oreille pour dégager sa vue. La journée était enfin finie. Elle passa son trajet à chantonner et à sautiller. Durant ce petit moment, Nerya oublia tous ses soucis.
Une fois arrivée devant son appartement, elle ouvrit et referma doucement la porte pour surprendre son mari.
Tout était calme dans l’appartement.
Mais un petit bruit attira son attention, un bruit étrange. Nerya quitta ses chaussures avant de s’avancer dans le couloir pour rejoindre le salon. Elle entendait comme des gémissements, ainsi qu’un souffle rapide, mais assez fort pour qu’elle l’entende.
« Qu’est-ce qu’il fait ? À croire qu’il court un marathon ! » chuchota-t-elle, la voix légèrement tendue.
Elle s’approcha de la porte de la chambre, tendant la main vers la poignée. Mais elle stoppa son geste net. Les gémissements qu’elle avait entendus étaient bien ceux de son mari… mais un autre parvint à ses oreilles. Cette fois, c’étaient ceux d’une femme.
Le cœur de Nerya se mit à battre à toute rompre, ses mains tremblantes hésitant à ouvrir la porte par peur de ce qu’elle allait voir.
« C’est rien, ça ne peut pas être ça. Il ne ferait jamais un truc pareil… Reprends-toi, Nerya, » murmura-t-elle, sa voix presque imperceptible.
Elle prit une grande inspiration et ouvrit la porte. Mais ce qu’elle vit la tétanisa instantanément. Son mari releva la tête, des gouttes de sueur multiples coulant sur ses joues. Mais ce qui choqua le plus Nerya, c’était l’autre personne qui se trouvait sous les couettes.
« C’est pas… possible, je… je suis en train de rêver. Oui, je rêve, je vais bientôt me réveiller. Ça ne peut pas être réel, » souffla Nerya, la voix tremblante.
La femme sous la couette se redressa. Nerya la connaissait déjà. Cette femme, c’était sa patronne. Celle qu’elle respectait plus que tout, celle pour qui elle se donnait à fond au travail. Et pourtant, elle était là, dans le même lit que son mari.
« Chérie ? Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’as dit que tu rentrais dans une heure, » s’étonna son mari, la respiration saccadée.
Mais Nerya ne répondit pas. Les larmes lui montaient aux yeux sans qu’elle ne puisse les contrôler. Son monde s’écroulait dans un noir total. Les jambes tremblantes, elle recula et courut vers l’entrée. Elle remit ses chaussures, ouvrit la porte avant de partir, ne laissant pas le temps à son mari de la rattraper.
Elle courut pendant plusieurs minutes sans savoir où elle allait. Plus rien n’existait autour d’elle. Le souffle court, les muscles tendus, elle finit par s’arrêter, ses larmes coulant dans un flot incessant.
« Pourquoi ? Qu’est-ce que… j’ai fait… de mal ? » se demanda-t-elle.
Les images passaient en boucle dans sa tête, comme un film qu’elle ne voulait pas voir, mais qui se relançait sans cesse, sans lui laisser de répit. Elle finit par tomber à genoux, la douleur dans sa poitrine la tordant de souffrance, comme si son cœur cherchait à s’échapper pour ne plus souffrir.
« Je lui ai tout donné. Je l’ai soutenu quand il a perdu son boulot, j’ai tout assumé pour qu’il ne sombre pas. Et c’est comme ça qu’il me remercie ? Lui, comme elle ? » souffla-t-elle.
Elle se releva doucement, s’aidant de la rambarde qui se trouvait à côté d’elle. Une fois debout, elle regarda autour d’elle pour voir où elle se trouvait. Un petit panneau, affiché non loin, lui indiquait : Pont de Clairombre.
Nerya baissa les yeux. En bas, il n’y avait qu’une vaste étendue de goudron sombre.
« Pourquoi continuer ? J’ai tout donné, j’ai poussé au maximum jusqu’à ne quasiment plus avoir de vie. J’ai toujours été souriante, j’ai aidé les gens… et c’est tout ce que je gagne en retour ? » dit-elle, d’une voix douce.
Elle enjamba la barrière, puis se retourna, le regard perdu dans le vide. Mais elle hésitait. Elle ne voulait pas mourir. Ce n’était pas elle la responsable. Alors pourquoi devrait-elle en finir ?
« Madame ? Est-ce que tout va bien ? C’est dangereux de faire ça, vous devriez revenir de l’autre côté, » dit une voix d’homme, légèrement paniquée.
Nerya sursauta en entendant la voix et agrippa la rambarde d’une main plus ferme, avant de tourner la tête vers l’homme. Ses cheveux volaient sous la brise, elle les écarta d’un geste pour mieux voir.
« Vous ne devriez pas faire ça. Vous voulez de l’aide ? » demanda l’homme.
Nerya n’arrivait pas à lui répondre. Mais elle ne voulait pas sauter non plus. Elle réalisait doucement que ce geste était absurde. Elle leva la tête un instant, comme pour chercher une réponse. Comme si les étoiles, scintillant doucement dans le ciel, pouvaient lui venir en aide.
Elle tourna à nouveau la tête vers l’homme, voyant ses traits inquiets face à cette scène.
« Je… Je vais bien. J’avais juste besoin d’un moment pour me reprendre, merci, » répondit-elle finalement.
Nerya lâcha la rambarde d’une main pour se tourner et revenir en lieu sûr. Mais en pivotant, sa prise — rendue moite par la sueur et le stress — céda. Son corps bascula lentement, comme si le temps s’était figé autour d’elle.
« Maintenant… j’ai ma réponse, au moins, » chuchota-t-elle en tombant.
L’homme sur le pont, voyant sa main glisser, se précipita pour l’attraper. Mais il était trop tard. Nerya chutait dans le vide, les larmes remontant dans l’air, comme si elles voulaient s’échapper elles aussi de cette douleur.
Dans un dernier souffle, elle ferma les yeux et s’abandonna à la mort.
« Au moins, je n’aurai plus à souffrir maintenant, » dit-elle d’une voix basse et douce.
Un bruit sourd. Une sensation de chaleur. Une douleur lancinante s’empara d’elle, avant que les ténèbres ne la recouvrent totalement. Son esprit s’éteignit dans une dernière respiration, soulevant sa poitrine une dernière fois.





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