CHAPITRE
New York, 30 novembre 2025.
« — Tout conspire à notre propre bien-être, Palma. »
Je me répétais ce discours inlassablement.
C’est ce que ma psy, le Docteure Chloe Mura, m’avait expliqué aujourd’hui.
Je n’étais pas convaincue d’avoir retenu quoique ce soit d’autre comme information durant notre séance. Tout simplement parce que cette phrase avait accaparé toute mon attention. Je n’étais pas certaine de partager son avis, en vérité.
Seulement, j’avais envie d’y croire.
Et jusque là, tout ce qu’elle m’avait dit prenait sens.
Absolument tout était vrai ou se « réalisait » après.
Elle n’était pas médium, de toute évidence, cependant, à chaque rendez-vous, et depuis quelques mois maintenant, je finissais par comprendre les choses du même angle de vue qu’elle.
Et, entre vous et moi, ça faisait du bien.
Alors voilà, cette séance-ci m’a donné envie d’agir.
De reprendre ma vie en main.
Passer à l’acte.
Dénoncer ceux qui, lors du bal de fin d’année, m’ont droguée, humiliée et volée bien plus que ma dignité.
Il y a six mois, jour pour jour, je me suis éteinte.
Et je ne compte pas les trois années de calvaire qui ont précédé.
Trois ans à être la cible des filles du groupe populaire, persuadées que ma simple existence menaçait leur royaume de faux-semblants. Trois ans d'insultes, de regards assassins et de comptes anonymes créés pour me détruire.
Trois ans à subir Walter, le golden boy du lycée, convaincu que mon "non" finirait par devenir un "oui". Chaque couloir désert était un prétexte pour me toucher, persuadé que personne n'y verrait rien.
Et quand je l’évitais, j’étais une drama queen.
Une sainte nitouche.
Il me frôlait dans les couloirs, à m’en faire frissonner de dégoût, posait par moment la main plus bas, à l’abri des regards.
Partout.
Tout le temps.
Son sourire aux lèvres m’a poursuivi, me faisant comprendre chaque fois plus que j’étais un jeu qu’il allait forcément finir par gagner.
On appelle ça du harcèlement.
Moi, je l’appelais mon quotidien.
Jusqu’à ce que ça vous détruise, sans que personne ne veuille le voir.
Ça a débuté bien avant cette nuit-là, le soir du bal de promo.
Et ça aurait dû s’arrêter là.
Je sortais de chez ma psy quand cette phrase a commencé à tourner en boucle dans ma tête. Je n’arrivais pas à la lâcher. Elle m’obsédait.
Est-ce que ma douleur avait un sens ? Était-elle nécessaire pour espérer renaître un jour ?
Une fois dans le métro, j’enfilai mes écouteurs, cherchant à noyer le bruit de mes propres pensées sous n'importe quoi d'autre. L'air sentait le métal chaud et la pluie mouillée sur les manteaux. Quelqu'un, à ma gauche, mâchait un chewing-gum trop fort. Un podcast se lança de manière automatique. Je ne me souvenais pas l’avoir ajouté. Je fermai les paupières, me laissant bercer par une voix grave qui prononça un seul mot :
— Méduse.
C’est là que mes yeux se sont rouverts.
Brutalement.
La station s’annonça dans une tonalité métallique, me faisant sursauter. La narration continua, captivante et déterminée à y mettre de l’intensité :
— Méduse n’a jamais été un monstre. On l’a dépeinte ainsi pour mieux excuser les hommes qui l’ont détruite.
Un frisson glacial me traversa l’échine. Sans réfléchir, j’appuyai sur le bouton de volume de mon iPhone.
Le son monta d’un cran.
Puis encore un cran :
— On l’a punie pour sa beauté préservée (…)
Mon coeur rata un battement.
— Parce qu’un homme a posé la main sur elle alors qu’elle ne le voulait pas (…). Parce qu’elle n’a pas dit oui et qu’elle a osé exister en dehors de leur désir (…).
Je restai figée, les doigts crispés sur la barre du métro.
Est-ce que… est-ce que c’était vrai ?
J’avais toujours cru qu’elle était un monstre de la mythologie grecque.
Redoutable et perfide.
Rien de plus.
— On l’a rendue effrayante, dangereuse, coupable aux yeux de tous (...)
Autour de moi, les conversations continuaient. L’indifférence généralisée était à son apogée, toutefois, j’avais l’impression que mes souvenirs étaient mis à nu, exposés au monde entier.
Une jeune femme, humiliée, punie pour un crime qu’elle n’avait pas commis.
Hantée par une histoire que personne ne voulait entendre.
Plus j’écoutais, plus je manquais d’air.
J’avais la sensation absurde qu’on me racontait ma propre vie.
— Sa simple existence méritait le mépris, la honte et le silence.
Mes poumons se contractèrent.
— Mais voilà la vérité, poursuivit la voix. Méduse a survécu. Elle a retourné contre eux ce qu’ils avaient cru lui voler. Elle a repoussé leur violence, jusqu’à ce que plus personne ne daigne l’approcher ni l’atteindre (…) jusqu’à ce que plus personne n’ose la toucher.
Je n’arrivais plus à avaler l’air.
— Vous qui écoutez, sachez-le : on ne peut détruire une fille comme elle. Elle se révèle tôt ou tard au monde. Tout œuvre en secret pour son bien-être.
Je me tortillai sur mon siège.
— Un jour, la justice sera faite. Un jour, elle portera vos noms.
Je retirai brutalement mes écouteurs comme si le fil me brûlait. Ma nuque pulsait et mon ventre se serrait. La rame continuait de rouler. J’avais perdu la certitude de respirer, l’étau de ma poitrine m’engloutissant tout entière.
« — Tout conspire à notre propre bien-être, Palma. ».
J’aurais souhaité croire en cette phrase. Mais à cet instant, j’avais surtout l’impression que tout conspirait à révéler la vérité.
J’avais besoin de sortir, peu importait le prochain arrêt. L’air du métro me semblait beaucoup trop lourd, trop confiné, et je sentais mes jambes vouloir me porter dehors avant même que le wagon ne freine.
La raison ? J’étais bouleversée par les similitudes entre la tragédie de cette créature et ma propre histoire.
Quand je levai les yeux, les grands panneaux lumineux de Times Square m’assaillirent. Les panneaux géants crachaient leurs lumières, le bruit des klaxons se mêlait aux voix, et l'air sentait le bitume mouillé. Chaque recoin clignotait. Je me sentis minuscule au milieu de tout ce décor. Ici, j’étais une silhouette parmi des milliers.
Mais surtout, j’étais en retard et encore loin de mon lieu de travail.
Une annonce géante de Netflix accapara mon attention : la sortie de la nouvelle saison de Monstre, prévue pour Noël, dévoilait un compte à rebours de « 24 jours ». Ce tueur fascinait le monde entier. Le titre s’étalait en lettres blanches sur fond noir : Merry Little Killer. Déjà, sur TikTok et Instagram, le hashtag #MLK explosait en viralité à en croire les milliers de publications, de commentaires et de vidéos partagés.
Je restai un moment immobile, les yeux rivés vers les lumières de Manhattan.
Et un élan irrépressible me prit : j’allais agir.
Rien ne pourrait plus m’arrêter.
Je sentis qu’il était temps que je transforme ma douleur en quelque chose de visible.
Parce que, moi aussi, tout comme Méduse, on m’avait condamnée au silence.
Six mois plus tôt, lors du bal de fin d’année. J’avais perdu connaissance. Je m’étais réveillée nue dans les toilettes du lycée. Ma robe avait disparu. Mes jambes me brûlaient. Et sur ma peau, tracées au rouge à lèvres, des insultes me hurlaient ce que je n’avais jamais été : «Pick Me Girl », « Slut » et «Attention whore».
J’avais été droguée. Abusée. Humiliée.
Et alors que je pensais naïvement que le pire était passé, que je finirais par oublier, que mon amnésie traumatique suffirait à effacer le crime, j’avais compris, il y a six mois, une vérité bien plus terrifiante : ce que l’on oublie ne disparaît jamais vraiment. Cependant, quelques jours plus tard, j’avais reçu un message. Puis un autre. Et encore un autre.
Mon calvaire n’était pas réglé : ils n’en avaient pas terminé avec moi.
Depuis un compte Instagram anonyme, @PickMeGirl.ny, arrivèrent des photos, puis des vidéos, prises cette nuit-là : il y eut des fragments de mon corps livré à leurs mains, capturés dans la lueur artificielle de la soirée, un brouhaha lointain, des rires étouffés, Walter au centre du cadre et ses amis autour. L’équipe de basket était presqu’au complet, tous fiers de leur œuvre. Mon absence était devenue leur spectacle.
Voilà comment j’avais découvert mon agression.
Voilà comment j’avais compris que mon «non» avait signé ma condamnation.
Comment j’avais, douloureusement, remonté le fil de cette soirée effacée que leur drogue m'avait arraché.
Pourtant, personne n’avait jamais su.
Parce que leurs familles étaient trop influentes.
Parce que leur réputation valait plus que mon existence.
Parce que j’étais seule.
Et c’était précisément ce silence qui les protégeait.
Ce silence qui les blanchissait.
Celui qui m’éteignait morceau par morceau.
Alors, si même une fiction pouvait mobiliser le monde, il était temps que je transforme ma souffrance en quelque chose de visible.
De vrai.
À l’image de Merry Little Killer, qui captivait Netflix et les réseaux, j’allais créer mon propre compte Instagram.
Mon calendrier de l’avent.
Merry Little Medusa.
Celui qui, jour après jour, dévoilerait un morceau de ce qu’ils m’avaient volé.
Chaque photo.
Chaque souvenir.
Or déjà, l’horloge tournait. J’étais en retard pour le travail, au Starbucks Reserve de l’Empire State Building. Les trottoirs m'avalèrent. Je marchais vite, les épaules rentrées, le souffle court, bousculant par moments des passants qui ne me regardaient même pas. L'odeur de châtaignes grillées défiait l'air froid et des éclats de rires fusaient depuis un bar entrebâillé. New York continuait d'exister, indifférente, pendant que moi je venais de décider de tout changer. Mes pensées me guidaient vers ce que j’avais à accomplir.
Entre la foule et les lumières, je saisis mon téléphone. Mes doigts hésitèrent une fraction de seconde au-dessus de l'écran. Je tapai le nom lentement, lettre par lettre, les mâchoires serrées : @MerryLittleMedusa. Ma gorge se noua au moment où mon pouce survola le bouton de confirmation. Et alors que je levais la tête vers le ciel brillant de Manhattan, une force grandissante m’envahit.
J’allais reprendre ce qu’ils m’avaient volé.
Minute après minute.
Seconde après seconde.
Rien ne pourrait plus m’arrêter.








