Anaëlle
Chapitre 1 —
Le soleil se levait doucement sur les collines de Ravine-Sèche, ce petit village niché entre les mornes verdoyants et les champs de maïs qui ondulaient sous le vent matinal. Anaëlle Joseph, vingt-six ans, était déjà debout depuis longtemps. Elle avait cette habitude, héritée de sa mère Ismaëlle, de se lever avant le chant du coq pour préparer le café et balayer la cour avant que le reste de la famille ne s'éveille.
Elle était belle, d'une beauté simple et naturelle qui n'avait pas besoin d'artifice : la peau couleur d'acajou poli par le soleil, de grands yeux sombres qui semblaient toujours porter une pensée lointaine, et un sourire qu'elle offrait rarement mais qui, lorsqu'il apparaissait, illuminait tout le voisinage. À Ravine-Sèche, on disait souvent :
« Anaëlle, c'est la plus belle femme de la région. »
Mais la beauté d'Anaëlle n'était pas ce qui la définissait le plus. C'était sa douceur, sa patience, et cette manière qu'elle avait de veiller sur les siens. Son petit frère Peterson, quinze ans, la suivait partout comme une ombre, cherchant toujours son avis avant celui de leurs parents. Sa petite sœur Djenny, treize ans, dormait encore blottie contre elle certaines nuits, comme si les bras de sa grande sœur étaient le seul endroit sûr au monde.
Leur père, Wilnor Joseph, cultivait la terre depuis plus de trente ans. Ses mains portaient les marques de chaque saison de récolte, chaque sécheresse survécue, chaque pluie bénie. Il n'était pas un homme de beaucoup de mots, mais quand il regardait Anaëlle traverser la cour avec ses seaux d'eau sur la tête, quelque chose dans ses yeux trahissait une fierté qu'il ne savait pas exprimer autrement :
Il savait que sa fille aînée était le pilier silencieux de cette famille.
Ce matin-là pourtant, quelque chose flottait dans l'air, une tension légère que personne n'aurait su nommer. Ismaëlle, en préparant la bouillie, s'arrêta un instant, la cuillère suspendue au-dessus de la marmite, et regarda par la fenêtre en direction de la route poussiéreuse qui menait vers la ville :
Elle avait fait un rêve étrange cette nuit-là, un rêve qu'elle ne raconterait à personne, pas encore.
La famille Joseph avait prévu, depuis plusieurs semaines déjà, un voyage vers le centre-ville. Wilnor devait vendre une partie de sa récolte au grand marché, et Ismaëlle voulait en profiter pour rendre visite à une cousine éloignée qu'elle n'avait pas vue depuis des années. Anaëlle, elle, n'était jamais vraiment sortie de son village natal, sinon pour de courtes visites chez des voisins ou de la famille proche. La ville, avec son bruit, ses lumières et son agitation, restait pour elle un monde à moitié imaginaire, comme les histoires que les vieux racontaient le soir sous le manguier.
« Nous partons demain matin, de bonne heure », avait annoncé Wilnor la veille, en essuyant la sueur de son front après une longue journée aux champs.
Anaëlle avait hoché la tête sans grand enthousiasme. Elle aimait son village, ses odeurs de terre mouillée, le son des oiseaux au crépuscule, la simplicité de ses journées. Elle ne se doutait pas encore que ce voyage, en apparence anodin, allait bouleverser à jamais le cours tranquille de son existence :
Ce voyage vers le centre-ville allait la conduire droit vers Jonas Étienne, un jeune homme dont le nom, elle l'ignorait encore, serait un jour lié pour toujours au sien — pour le meilleur, et pour le pire qu'elle ne pouvait imaginer.
La nuit tomba sur Ravine-Sèche. Anaëlle rangea la vaisselle, borda Djenny qui somnolait déjà, et sortit un instant sur le pas de la porte pour contempler les étoiles. Elle ignorait que c'était l'une des dernières nuits où sa vie lui appartiendrait encore entièrement.
Demain, tout allait changer.









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