Chapitre 1: premier fracas
Chapitre 1 : Premier fracas
Le silence dans l'appartement de la rue Arbat n'était jamais synonyme de paix. C'était une chape lourde de tout ce qu'on ne disait pas.
En cet automne 1898, Moscou s'enfonçait dans une humidité grise qui collait aux vitres et aux cœurs. Shimone, du haut de ses dix-huit ans, passait des heures entières assis sur le rebord de la fenêtre, le dos voûté, observant les passants qui se hâtaient dans la brume comme des fantômes pressés.
Shimone possédait une beauté qui dérangeait le regard. Sa peau avait la blancheur du lait, une pâleur presque maladive qui mettait en valeur des yeux noirs d'ébène, deux puits d'ombres où l'on se perdait.
Ses cheveux noirs, longs et soyeux, encadraient un visage aux traits si fins qu'on l'aurait cru sculpté dans la porcelaine fine. Dans ce quartier ouvrier, il était une anomalie : un prince déchu perdu dans la suie.
Derrière lui, dans la cuisine, sa mère Zaryntsya s'activait sans bruit. Elle rangeait les verres et les assiettes avec une bonne précision, mais ses yeux étaient déjà ailleurs.
Elle ne regardait pas son fils, elle regardait à travers le mur, vers un horizon que seule sa volonté parvenait à dessiner.
Soudain, le bruit lourd des bottes ferrées résonna dans l'escalier. Le rythme cardiaque de la maison sembla s'accélérer. La porte s'ouvrit brutalement, laissant entrer un courant d'air glacial et l'odeur métallique de la mine.
Piotr était là.
Il ne retira pas ses bottes. Il s'installa lourdement à table, ses mains encore noirciers par le charbon laissant des traces sombres sur la nappe usée. Il sortit une bouteille de sa veste, la posa avec un choc sur la table.
- Encore à la fenêtre, Shimone ? lança-t-il, la voix déjà éraillée par la première gorgée prise en chemin. Tu attends que le ciel te tombe dans les mains ? Regarde-toi, on dirait une poupée de cire. Si tu avais un peu de sang dans tes veines, tu serais à la mine avec moi.
Shimone ne tourna pas la tête. Ses yeux restèrent fixés sur la rue.
- Le charbon ne me fait pas peur, père, répondit-il d'une voix basse et monocorde. C'est l'ombre qu'il laisse sur ton âme qui m'effraie.
Piotr laissa échapper un rire gras qui se transforma en une quinte de toux rauque.
- Mon âme ? Écoute-le, Zaryntsya ! Ton fils parle comme un poète de salon ! C'est ça que tu lui apprends avec tes rêves de théâtre et tes airs de grande dame ?
Zaryntsya se retourna lentement, une assiette encore à la main. Son visage était de marbre.
- Laisse-le tranquille, Piotr. Tu as assez de vodka dans le sang pour nous insulter tous les trois, mais tu n'as pas assez de courage pour nous regarder en face sans être ivre.
L'air devint électrique. Piotr se leva, sa chaise basculant en arrière avec un fracas qui fit sursauter Kimora, qui était en train de coucher des petits napperons.
- Du courage ? hurla Piotr en s'approchant de sa femme, son haleine fétide l'attaquant en plein visage. J'ai le courage de me briser le dos pour que tu puisses rester ici à t'imaginer que tu es une actrice ! J'ai le courage de supporter ton mépris tous les soirs !
- Ce n'est pas du mépris, Piotr, répliqua-t-elle avec une froideur tranchante. C'est de la lassitude. Tu ne nous vois même plus. Tu ne vois que le fond de ton verre. Regarde tes enfants... Sais-tu seulement quels âges ils ont ?
Piotr leva la main, le geste imprécis mais menaçant.
- Tais-toi ! On dit en ville que tu vois d'autres hommes, que tu cherches un moyen de t'enfuir, hein ? C'est pour ça que tu ne veux plus que je te touche ? Tu te crois trop belle pour un mineur ?
Zaryntsya ne recula pas. Elle resta droite, le menton levé, défiant l'homme qu'elle avait un jour aimé.
- Tout ce que je cherche, c'est de l'air, Piotr. Ici, tout sent la poussière et la trahison.
Le coup ne partira pas, mais la menace resta suspendue dans l'air comme une guillotine. Piotr se rassoit brusquement, s'empara de la bouteille et but une longue rasade, le liquide coulant au coin de sa bouche.
Shimone, toujours près de la fenêtre, serra les poings forts jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches. Il sentait l'automne mourir en lui. Ce foyer n'était plus un refuge, mais une prison dont les barreaux étaient faits de rancœur et d'alcool.
Il savait, en observant le givre qui gagnait du terrain sur la vitre, que le fracas était proche.
Ce n'était qu'une question de jours avant que le premier givre ne brise définitivement les liens de sang de la famille Hetter.
L'hiver arrivait, et avec lui, la fin d'un temps.








