1. Mackenzie
Ce matin, je me lève sous un ciel voilé, constate qu’il est déjà onze heures. J’ai un mal fou à sortir de mon brouillard, émerge en douceur, profite encore quelques minutes de la couette. Actuellement dans mon dernier semestre de ma dernière année d’étude en psychologie, il y avait une fête sur le campus la veille. J’y participe rarement, mais hier, j’en avais vraiment besoin. Un besoin de relâcher la pression, de prendre l’air, et de ne plus penser à rien, au moins durant quelques heures.
En couple avec Éric depuis septembre, j’ai peu à peu emménagé dans son appartement.
Au début, je pensais que c’était une bonne idée. Lui se spécialisant dans la médecine, nous pouvions au moins nous retrouver le soir afin de profiter un peu l’un de l’autre. Nos cours étant très prenants, même avec cette organisation, c’est parfois difficile de nous consacrer du temps. Je comprends que ça lui pèse, c’est également mon cas, mais nous ne pouvons pas faire mieux. Pas sans négliger nos études, et c’est hors de question, aussi bien pour lui que pour moi. Nous travaillons trop dur pour ça.
Malgré tout, au bout d’à peine trois mois de cohabitation complète, les tensions entre nous sont devenues de plus en plus palpables, plus pesantes, et ça m’épuise. Lassée de nous voir nous battre pour tout et n’importe quoi.
Cette semaine, nous en sommes déjà à notre troisième dispute.
Et comme toujours, ça me fait mal. J’ai mis un temps fou à trouver le sommeil, qui m’a accueilli seulement aux premières lueurs du jour. Éric a dormi sur le canapé, comme chaque fois qu’il ne me tolère plus dans la même pièce, et ça me peine.
Vêtue d’un simple t-shirt et d’une culotte, c’est d’un pas traînant que je regagne la cuisine, le découvre installé devant le bar qui la sépare du salon. Le ciel gris à l’extérieur est presque réconfortant. Lorsque j’approche pour me servir un café, il ne daigne même pas m’accorder la moindre attention, reste concentré sur son portable. Il est déjà impeccablement habillé, parfaitement coiffé et rasé, j’ai presque honte de ma tenue négligée.
Je saisis une tasse dans le placard du haut, la remplis sans joie, puis m’appuie contre le plan de travail, face à lui, et soupire. Ces querelles me tuent.
— Est-ce qu’on peut parler ? je lui demande sur un ton peu assuré.
Enfin, il redresse la tête, pose son téléphone sur lequel il pianotait.
— Oui, en effet, il faut qu’on discute. Cela ne peut plus continuer ainsi. Notre relation, tout ça ne nous mène nulle part.
— Quoi ? Non, ce n’est pas…
Je veux qu’on arrange les choses, pas envenimer la situation
— C’est fini, Mackenzie ! me coupe-t-il d’une voix monocorde qui me glace le sang.
Je manque de laisser s’échapper ma tasse, la pose aussitôt sur le comptoir. Il ne peut pas prendre cette décision sur un coup de tête, aucun de nous n’a les idées claires.
— Non, arrête, s’il te plaît ! On peut surmonter ça, on peut le faire ! Il faut juste que… je le supplie en me rapprochant de lui, il me repousse, bondit de son siège.
— Non ! Mes parents avaient raison depuis le début ! Nous ne venons pas du même monde, et cela ne peut plus continuer !
— S’il te plaît, ne fais pas ça ! Tu sais que je t’aime et je…
Je plaide ma cause, ma vision se brouille, mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. J’ai du mal à respirer, suffoque presque lorsqu’une douloureuse boule se forme dans ma gorge. Je pose ma main sur son bras, essaie de capter ses iris bruns dans l’espoir de le raisonner, il m’évite avec soin.
— Comme c’est mon appartement et que ce sont mes parents qui le paient, je te donne jusqu’à ce soir pour prendre tes affaires et quitter les lieux ! Tu n’auras qu’à déposer tes clés dans la boîte aux lettres ! m’assène-t-il sans un regard, avant d’empoigner les siennes.
Sans égard, sans une once de compassion ni de respect pour moi, pour la relation que nous partageons, avons partagée, il ne me laisse aucune chance de désamorcer la situation. Il se dirige vers la porte d’entrée et la claque violemment derrière lui, me laissant seule dans un silence de plomb.
Abasourdie, le cœur en miettes, je m’effondre à genoux, incapable de supporter plus longtemps mon propre poids. Je pleure à chaudes larmes, encore, jusqu’à être complètement vidée.
Au bout de ce qu’il me semble être une éternité, je me redresse mollement, peine à garder l’équilibre. Je comprends que cette fois, sa décision est bien ferme et définitive. Le cœur en lambeaux qu’il puisse ainsi balayer notre histoire sans le moindre remord, je regagne notre chambre, me ressaisis.
Je pensais que nous avions un avenir ensemble, que notre lien était fort, que nous pourrions surmonter les obstacles qui se dresseraient sur notre route.
Mais je me suis trop longtemps voilé la face. Au fond, je le pressentais déjà depuis un moment. Plus précisément, depuis qu’il a commencé à fréquenter son groupe d’étude, au début du semestre. Et petit à petit, des tensions ont éclaté entre nous.
Je croyais naïvement que le manque de temps que nous pouvions nous accorder en était la cause.
Je venais tellement souvent ici que j’avais soumis l’idée que l’on s’installe ensemble. Il avait accepté. Ne souhaitant pas être une charge supplémentaire pour lui, j’ai décidé de payer les courses, puisque le reste, ses parents le financent pour lui. Étudiante boursière, grâce à eux, je n’avais pas besoin de me trouver un travail. C’était ainsi ma petite contribution, et une manière bien à moi de les remercier, bien que pour cette famille fortunée, cela ne représentait qu’une broutille. Probablement l’équivalent du pourboire qu’ils offrent au serveur des grands restaurants qu’ils fréquentent régulièrement.
Et voilà que maintenant, je perds tout. Célibataire et sans logement. Génial !
J’attrape ma valise dissimulée sous le lit, la pose sur le matelas, et commence à la remplir. Je balance toutes mes fringues à l’intérieur, puis me dirige dans la salle de bains pour récupérer ce qui m’appartient.
De retour dans la chambre, enfile un pantalon de jogging et un large t-shirt gris. Je m’arrête un instant devant la table de nuit, saisis le cadre qui contient une photo de nous, amoureux, daté d’un mois à peine après notre premier baiser.
D’abord, je la caresse du bout des doigts, nostalgique de cette période désormais révolue, avant de la reposer face contre le meuble, incapable de l’observer plus longtemps.
Après un dernier coup d’œil circulaire à ce qui m’entoure, à chaque pièce, je quitte cet endroit pour de bon, la boule au ventre, brisée.
J’entre dans ma voiture stationnée au pied de notre petit immeuble, chasse les larmes qui viennent de nouveau m’assaillir. J’inspire, refuse de croiser mon reflet dans le rétroviseur intérieur. Je dois faire peine à voir. J’imagine sans mal mes longs cheveux châtains, naturellement ondulés, en bataille, mes yeux bruns rougis par mes pleurs. Je n’ai même pas pris le temps de m’accorder une douche, de m’habiller convenablement, je n’en avais pas la force.
Ma valise dans le coffre, je prends la route, sans but précis, avant de saisir mon portable.
Mon meilleur ami, Terence, possède une magnifique maison à West Orange, à l’extérieur de New York et sa périphérie, là où je suis venue faire mes études. Tous deux originaires de Baltimore dans le Maryland, il s’y est installé pour vivre de sa passion, j’ai précisément choisi cette ville pour ne jamais être véritablement séparée de lui.
Bien que depuis quelques mois, nous n’ayons eu que très peu le loisir de nous voir, nous nous appelons au moins une fois par semaine. Notre lien rendait fou Éric. J’aurais pu faire toutes les concessions pour lui, mais celle-ci n’était même pas envisageable.
Notre amitié a commencé au lycée. Nous sommes très vite devenus inséparables. Nous avons quelques fois couché ensemble, mais c’était il y a bien longtemps, et ça n’a pas été plus loin. Compatibles en tous points, nous n’avons pourtant jamais réussi à nous imaginer en couple. Et parfois, souvent, je le regrette car je sais qu’avec lui, j’aurais été la femme la plus heureuse et la plus comblée du monde.
Mon portable à l’oreille, la première sonnerie s’enclenche.
— Hey, ma petite Kenzi !
La douce voix de Terence, chaleureuse et joviale, me met du baume au cœur.
— Est-ce que je peux venir dormir chez toi, ce soir ? Éric m’a plaquée et mise à la porte ! je lui balance de but en blanc, la voix brisée.
— Tu sais que tu seras toujours la bienvenue et tu peux rester autant de temps que tu le désires ! Ma maison est la tienne, ma belle ! reprend-il avec un peu moins d’entrain.
Il n’a jamais pu encadrer Éric, doit certainement être soulagé que je ne sois plus avec ce « crétin arrogant et superficiel », mais il est trop bienveillant et poli pour me faire cette réflexion. Il la fera sans nul doute lorsque la pilule sera passée, si cela arrive un jour, mais ma peine l’en empêche sûrement, pour le moment.
— Merci, je souffle, soulagée d’avoir un point de chute, un endroit réconfortant où je pourrai me remettre de tout cela.
— Je suis… là… frappe… forte…
Le réseau coupe lorsque j’entre dans le tunnel, mais je comprends l’essentiel.
Je balance mon portable sur la place passager, empoigne plus fort le volant et soupire. Pour le reste du trajet, j’essaie de me concentrer sur la musique que diffuse l’autoradio, dans l’espoir de bloquer mes pensées, de tout oublier, rien qu’un instant.
Mes mains tremblent, mais heureusement, j’arrive enfin devant sa belle maison. Plutôt spacieuse, elle n’est pourtant pas aussi extravagante que sa fortune actuelle pourrait lui permettre.
Lorsqu’il a compris que ses études ne lui seraient pas d’une grande utilité, il les a arrêtées il y a deux ans pour se lancer à temps plein dans la photo. Rapidement, il s’est fait un nom et travaille désormais pour plusieurs agences de mannequinat, les grandes marques se l’arrachent.
Mais nous venons tous les deux d’un quartier plutôt moyen et je suis ravie que tout ce succès, cet argent, ne lui soient pas montés à la tête. Il est resté simple dans sa manière d’être et heureusement pour lui. Sinon, je n’aurais pas hésité à lui botter le cul pour qu’il redescende sur Terre !
Dans cette rue pavillonnaire, le jardin entoure la maison, lui-même bordé par une rangée d’arbres qui offre de l’intimité à l’ensemble.
Je remonte l’allée bitumée, me gare juste devant le porche.
Je sors de ma voiture, récupère mes affaires dans le coffre et remonte les quelques marches du perron avant de sonner. J’ai tellement hâte de le retrouver. J’apprécie la douce brise qui balaie mon visage et me permet de retrouver un semblant de sérénité, dans ce cadre familier et déjà réconfortant.
Après quelques secondes d’attente, la poignée s’abaisse, la porte s’ouvre… Sur un homme qui n’est absolument pas mon meilleur ami !
Surprise, j’ai d’abord un mouvement de recul. Sans vraiment m’en rendre compte, je le détaille de la tête aux pieds, apprécie peut-être un peu trop ce que j’ai sous les yeux.
Taille mannequin, un corps d’athlète, des cheveux châtains et de beaux yeux verts. Il dégage un charme fou et une prestance hors norme. Terence m’a vaguement parlé d’un type qui vivait chez lui depuis plusieurs semaines, j’ignorais que c’était encore le cas, et qu’il était séduisant à se damner… Jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche.
— Si tu es là pour voir Terence, il est en déplacement, déclare-t-il sèchement, d’une voix remplie de dédain, quand son regard glisse sur moi, affiche le dégoût. Et franchement, ne compte pas sur moi pour te baiser à sa place !
Et sans plus de cérémonie, il me claque la porte au nez, ne me laisse même pas le temps de répliquer. Sale enfoiré !
Abasourdie, choquée par son accueil et son mépris, je rappelle aussitôt mon ami.








