Prologue
Prologue
Marseille, 2026.
La mer était calme ce soir-là.
C'était presque insultant.
À quelques kilomètres du port, derrière les murs épais d'une vieille demeure où personne n'entrait sans y être invité, deux familles se faisaient face.
Deux noms.
Deux empires.
Un siècle de sang entre eux.
Volkov.
Bianchi.
La salle du conseil n'avait pas changé depuis 1947.
Les mêmes pierres sombres. La même immense table en chêne. Les mêmes portraits accrochés aux murs, représentant des hommes morts depuis longtemps, mais dont les décisions continuaient de gouverner les vivants.
Au centre de la table, une seule chaise était vide.
Personne n'osait s'y asseoir.
À gauche, Lionel Volkov était installé avec le calme d'un homme qui n'avait rien à prouver.
Vingt-neuf ans.
Costume noir parfaitement ajusté. Chemise blanche. Montre sobre. Aucun bijou inutile.
Il avait les mains posées sur les accoudoirs et le regard fixé droit devant lui.
Pas un mouvement.
Pas un sourire.
Pas même un soupir.
Les hommes autour de lui savaient ce que cela signifiait.
Lionel était en colère.
Et lorsqu'il était en colère, il devenait encore plus silencieux.
Son oncle se pencha légèrement vers lui.
— Ne cède rien aux Bianchi.
Lionel ne répondit pas.
Il n'en avait pas besoin.
De l'autre côté de la table, Ariana Bianchi faisait tourner lentement un stylo entre ses doigts.
Vingt-six ans.
Tailleur crème. Talons aiguilles. Cheveux impeccablement attachés.
Elle avait l'air d'être venue à une réunion d'affaires.
Pas à une réunion où plusieurs hommes avaient déjà imaginé différentes façons de la faire disparaître.
Elle souriait.
C'était précisément ce qui inquiétait Lionel.
Ariana ne souriait jamais lorsqu'elle était détendue.
Elle souriait lorsqu'elle avait déjà trois coups d'avance.
Son père lui avait donné une seule consigne avant son départ.
Tu rentres avec le coffre.
Puis il avait marqué une pause.
Ou tu ne rentres pas.
Ariana avait simplement répondu :
— Compris.
Au bout de la table, le vieil homme leva finalement la main.
Le silence tomba immédiatement.
Quatre-vingts ans.
Peut-être plus.
Personne ne connaissait son âge exact.
Mais tout le monde connaissait son pouvoir.
Il avait vu les Volkov et les Bianchi s'enrichir.
Il avait vu leurs pères se haïr.
Il avait vu leurs fils mourir.
Et il avait assisté, sans jamais intervenir, à soixante-dix ans de vengeance.
Il posa ses deux mains sur la table.
— Ça suffit.
Personne ne bougea.
— Depuis 1947, vous vous battez pour une histoire dont presque plus personne ne connaît la vérité.
Son regard passa lentement d'un clan à l'autre.
— Vous avez tué pour elle. Vous avez menti pour elle. Vous avez élevé vos enfants dans la haine de l'autre famille.
Il s'arrêta.
— Et pendant ce temps, personne n'a trouvé le coffre.
Le mot suffit à changer l'atmosphère.
Lionel releva légèrement les yeux.
Ariana cessa de jouer avec son stylo.
Le coffre.
Depuis des décennies, il n'était qu'une légende.
Certains prétendaient qu'il contenait de l'or.
D'autres parlaient de bijoux, d'armes, de comptes bancaires.
Mais les anciens savaient.
Le coffre ne contenait rien que l'argent puisse acheter.
Il contenait des noms.
Des juges.
Des policiers.
Des politiciens.
Des hommes qui avaient bâti leur carrière sur des secrets qu'ils pensaient enterrés.
Les véritables livres de comptes de l'empire créé en 1932.
Et si quelqu'un mettait la main dessus, il ne posséderait pas seulement Marseille.
Il pourrait la faire tomber.
Le vieil homme continua :
— La fédérale a retrouvé une piste.
Cette fois, Lionel parla.
— Où ?
Une seule syllabe.
Mais tous les regards se tournèrent vers lui.
Le vieil homme répondit :
— Le manoir de Cassis.
Un silence glacial s'installa.
Le manoir appartenait autrefois aux fondateurs des deux familles.
Il était abandonné depuis des années.
Officiellement.
— Ils ont obtenu un mandat, reprit le vieil homme. Trente jours.
Ariana fronça légèrement les sourcils.
— Et vous voulez qu'on les devance.
— Exactement.
Lionel se redressa.
— Avec eux ?
Son regard se posa enfin sur Ariana.
Elle lui sourit.
— Quel plaisir de constater que tu sais toujours parler, Volkov.
Il la fixa.
— Je n'ai rien à faire avec une Bianchi.
— Dommage.
Elle croisa lentement les jambes.
— Parce que tu vas devoir vivre avec moi pendant trente jours.
Le silence devint presque palpable.
Lionel tourna la tête vers le vieil homme.
— Non.
— Ce n'est pas une proposition.
— Alors trouvez quelqu'un d'autre.
— Il n'y a personne d'autre.
Le vieil homme sortit une petite enveloppe brune et la posa sur la table.
— Le coffre possède deux serrures.
Il regarda Lionel.
— Une reconnaît le sang Volkov.
Puis Ariana.
— L'autre reconnaît le sang Bianchi.
Pour la première fois depuis le début de la réunion, Ariana ne souriait plus.
Lionel fixa l'enveloppe.
— ADN ?
— ADN.
Personne ne parla.
Le vieil homme se leva.
— Trente jours. Vous vivez au manoir. Vous cherchez le coffre. Vous ne vous tuez pas. Vous ne vous trahissez pas.
Il marqua une pause.
— Et vous ne tombez pas amoureux.
Un rire discret échappa à quelqu'un au fond de la salle.
Lionel, lui, ne sourit pas.
Ariana non plus.
Puis elle se pencha légèrement vers lui.
Sous la table, la pointe de son talon effleura sa cheville.
Il tourna lentement les yeux vers elle.
Elle murmura :
— Trente jours, cugino.
Son sourire revint.
— J'espère que tu ronfles.
Lionel retira sa jambe.
— J'espère surtout que tu sais te taire.
— Alors nous allons tous les deux être déçus.
Elle se leva.
Lionel la regarda partir.








