Le Petit Dieu des mots
Il était une fois, tout en haut d’une montagne que les mortels ne pouvaient voir, un petit dieu qui possédait un pouvoir bien singulier.
Il ne commandait ni à la foudre, ni aux océans, ni aux saisons.
Il ne faisait pas pousser les récoltes et ne décidait pas davantage de la course des étoiles.
Son royaume était beaucoup plus petit.
Et, selon lui, beaucoup plus précieux.
Il était le dieu des mots.
Chaque matin, lorsque le soleil venait frapper les hautes fenêtres de son palais, il s’asseyait devant une immense table de bois, trempait une plume dans un encrier qui ne se vidait jamais et commençait à écrire.
Il écrivait des chevaliers et des monstres.
Des amoureux qui se retrouvaient après mille malheurs.
Des reines courageuses, des sorcières, des marins, des fantômes et parfois même de pauvres créatures qui ne savaient pas encore qu’elles allaient devenir les héros de leur propre histoire.
Mais les mots du dieu n’étaient pas des mots ordinaires.
Pour créer chacun d’eux, il devait en détacher une minuscule parcelle de lui-même.
Un éclat de rire pour un dialogue heureux.
Une larme pour un adieu.
Une peur ancienne pour faire naître un monstre.
Un souvenir pour décrire une maison.
Un espoir pour inventer un lendemain.
Ainsi, à mesure que les histoires grandissaient, elles emportaient avec elles de minuscules morceaux de l’âme du dieu.
Cela ne le dérangeait pas.
Il aimait cela.
Car une chose étrange arrivait aux morceaux d’âme lorsqu’un mortel lisait ses histoires : ils se mettaient à briller.
Alors le dieu déposait ses récits au pied de la montagne.
Et il ne demandait rien en échange.
Pas une pièce.
Pas une offrande.
Pas même une prière.
— Prenez, disait-il simplement. Ils sont pour vous.
Les petits mortels accouraient.
Certains lisaient une histoire puis repartaient.
D’autres en emportaient plusieurs.
Quelques-uns revenaient chaque semaine pour voir si le dieu avait déposé de nouveaux mots.
Et certains, parfois, levaient les yeux vers la montagne pour lui parler.
— J’ai beaucoup aimé ton histoire !
Alors, tout là-haut, le dieu souriait.
Un morceau de son âme venait de trouver une maison.
D’autres mortels étaient moins enthousiastes.
— Je n’ai pas aimé ce personnage.
Ou :
— Cette partie était trop longue.
Ou encore :
— Je crois que cette histoire n’était simplement pas faite pour moi.
Le dieu les écoutait toujours.
Il lui arrivait même de prendre une feuille pour noter leurs remarques.
Car le dieu des mots connaissait un secret que beaucoup de mortels ignoraient : on pouvait offrir quelque chose avec tout son cœur sans que tout le monde soit obligé de l’aimer.
Il ne se fâchait donc jamais lorsqu’un mortel lui expliquait pourquoi une histoire l’avait déçu.
Il remerciait.
Il réfléchissait.
Parfois, il changeait quelques mots.
Parfois, il n’en changeait aucun.
Puis il retournait à sa table.
Mais un jour arriva un petit mortel coiffé d’un chapeau beaucoup trop grand pour lui.
Il prit une histoire.
La feuilleta rapidement.
Puis il leva une pancarte sur laquelle étaient peintes des étoiles.
Il en retira plusieurs.
Le dieu, intrigué, se pencha depuis son nuage.
— Quelque chose t’a déplu ?
Le mortel haussa les épaules.
— Je ne sais pas.
— Tu n’as pas aimé l’histoire ?
— Je ne l’ai pas vraiment lue.
Le dieu cligna des yeux.
— Alors pourquoi la juges-tu ?
Le mortel réfléchit un instant.
— Parce que je peux.
Puis il s’en alla.
Le dieu resta silencieux.
Il regarda longtemps la petite pancarte abandonnée au pied de la montagne.
Cela lui fit quelque chose d’étrange dans la poitrine.
Pas exactement de la colère.
Plutôt une petite fissure.
Alors il retourna écrire.
Quelques jours plus tard, une autre mortelle arriva.
Elle lut une histoire entière.
Lorsqu’elle eut terminé, elle leva elle aussi sa pancarte et en retira quelques étoiles.
Le dieu descendit cette fois quelques marches de sa montagne.
— Tu n’as pas aimé ?
— Oh si ! répondit aussitôt la mortelle. J’ai adoré !
Le dieu s’arrêta.
— Alors… qu’est-ce qui n’allait pas ?
La mortelle haussa les épaules.
— Rien de particulier.
— Peut-être le début ?
— Non.
— Les personnages ?
— Je les ai beaucoup aimés.
— L’histoire ?
— Très intéressante.
Le dieu fronça les sourcils.
— Alors pourquoi as-tu retiré ces étoiles ?
La mortelle regarda sa pancarte.
— Je ne sais pas vraiment.
Puis, très satisfaite d’elle-même, elle ajouta :
— Mais continue ! Tu écris très bien !
Et elle partit.
Cette fois, quelque chose craqua.
Très doucement.
Quelque part à l’intérieur du dieu.
Il remonta dans son palais.
Il s’assit devant sa table.
Il prit sa plume.
Mais aucun mot ne vint.
Il regarda alors autour de lui.
Pour la première fois depuis très longtemps, il vit réellement la pièce.
Il vit les milliers de feuilles froissées dans les corbeilles.
Les nuits passées devant l’encrier.
Les repas oubliés.
Les bougies consumées jusqu’à leur dernière goutte de cire.
Il pensa aux morceaux de son âme qu’il avait déposés dans chaque phrase.
Aux souvenirs transformés en paysages.
Aux chagrins devenus personnages.
Aux espoirs cachés dans les fins heureuses.
Et quelque chose de chaud commença à grandir dans son ventre.
Le lendemain, les mortels découvrirent le dieu au pied de la montagne.
Cela n’était encore jamais arrivé.
Il était petit pour un dieu.
Un peu décoiffé.
Sa robe était tachée d’encre et il avait passé une très mauvaise nuit.
Mais ses yeux brillaient comme deux étoiles furieuses.
— Écoutez-moi bien, petits mortels.
Tout le monde se tut.
Même les oiseaux.
— Je vous donne mes mots.
Il désigna les milliers d’histoires déposées autour d’eux.
— Je vous les donne librement. Je ne vous demande ni or, ni argent, ni sacrifice. Vous pouvez les aimer. Vous pouvez les détester. Vous pouvez les abandonner après trois pages si elles vous ennuient. Vous pouvez même venir me dire que ma dernière histoire est affreuse, si vous avez pris le temps de la lire et pouvez m’expliquer pourquoi.
Quelques mortels commencèrent à reculer.
Le dieu continua.
— Mais ne venez pas juger ce que vous n’avez pas lu.
Sa voix fit trembler les feuilles des arbres.
— Et surtout, ne venez pas m’expliquer que vous avez adoré mes mots tout en les condamnant sans être capables de me dire ce qui leur manque.
Un petit mortel leva timidement la main.
— Mais… nous avons le droit de donner notre avis.
Le dieu le regarda.
— Bien sûr.
Puis il sourit.
Ce sourire-là n’était pas très rassurant.
— Et moi, j’ai le droit de penser que certains avis sont idiots.
Personne ne trouva rien à répondre.
Le dieu ramassa alors l’une de ses histoires.
Il la regarda avec tendresse.
— Une critique est un cadeau lorsque celui qui la fait a pris le temps de réfléchir. Elle peut m’aider. Elle peut me montrer une faiblesse que je ne voyais pas. Elle peut même me faire devenir meilleur.
Il releva les yeux.
— Mais une note jetée sans réflexion n’est pas une critique. Ce n’est qu’un caillou lancé sur quelque chose que quelqu’un d’autre a construit.
Le silence devint immense.
Puis le dieu ajouta :
— Et si mes histoires ne vous plaisent pas…
Il désigna l’horizon.
Très loin, au-delà des collines, on distinguait d’immenses temples aux portes dorées.
Devant eux se dressaient de longues files de mortels tenant des pièces entre leurs doigts.
— …allez donc voir les dieux marchands.
Les mortels suivirent son regard.
— Ils font payer leurs mots.
Le dieu remit son histoire sous son bras.
— Vous pourrez alors acheter le droit de vous plaindre autant que vous le souhaitez.
Et il remonta sa montagne.
Pendant quelques jours, aucune histoire nouvelle n’apparut.
Les mortels commencèrent à s’inquiéter.
Certains découvrirent qu’ils attendaient les histoires du dieu beaucoup plus qu’ils ne l’avaient imaginé.
Alors un matin, une petite fille arriva seule au pied de la montagne.
Elle tenait contre elle l’un de ses anciens récits.
Elle ne possédait aucune pancarte.
Elle n’avait aucune étoile à distribuer.
Elle posa simplement une lettre sur la première marche.
Le dieu la trouva quelques heures plus tard.
Il l’ouvrit.
Il n’y avait que quelques phrases.
La petite fille lui expliquait qu’elle avait aimé son histoire.
Elle lui disait quel personnage l’avait fait rire.
Quel passage lui avait fait peur.
Et qu’elle avait trouvé la fin un peu trop rapide, parce qu’elle aurait voulu rester encore quelques pages avec les héros.
Tout en bas, elle avait ajouté :
« Merci de me l’avoir donnée. »
Le dieu resta longtemps assis sur la marche.
Puis il sourit.
La petite fissure dans son âme ne disparut pas tout à fait.
Mais quelque chose vint doucement se poser dessus.
Le soir même, une lumière se ralluma dans la plus haute fenêtre du palais.
Le dieu s’assit devant sa table.
Il prit sa plume.
Et il recommença à donner des morceaux de son âme aux mortels.
Pas parce qu’ils les méritaient tous.
Mais parce que, quelque part parmi eux, il y en avait toujours quelques-uns qui savaient encore ce que valait un cadeau.
Et ceux-là suffisaient.
FIN









Moral : Ne juge pas quelque chose sans avoir lu entièrement. Ne mets pas une note alors que toi-même t'es pas foutu d'écrire une histoire. Ne critique pas, si tu ne sais pas faire mieux. Laisse les vrais lecteurs qui vont jusqu'au bout, qui prennent le temps de lire, de s'exprimer et passe ton chemin. La plume ne te plait pas : arrête de lire. L'histoire ne te plaît pas : arrête de lire. Les personnages ne t'attirent pas : arrête de lire. Les chapitres sont trop longs pour toi : arrête de lire. Tu es tenté ou tu donnes ton avis et mets des étoiles sans argumenter : lâche ton clavier.