Chapitre1: Fragments
La lumière du matin glissait à travers la fenêtre.
Douce. Pâle. Presque irréelle.
Shin la regardait sans vraiment la voir.
Quelque chose dans cette lumière lui donnait une sensation étrange. Pas du confort. Pas de tristesse non plus. Plutôt une impression de déjà-vu qu’il ne comprenait pas.
Puis le souvenir revint.
Sa mère souriait.
Amara Mizushi était assise en face de lui, les coudes posés sur la table basse, le menton reposant sur ses mains. Elle le regardait comme si le monde entier se résumait à ce moment précis.
Son sourire était doux. Mais pas simple.
Il y avait quelque chose derrière. Quelque chose d’invisible.
— Tu m’écoutes ? demanda-t-elle doucement.
Shin, sept ans, les cheveux roux en désordre, leva les yeux de son cahier.
Il hésita une seconde.
Puis il hocha la tête.
— Non, répondit-elle immédiatement en riant.
Un rire léger. Naturel. Presque heureux.
Shin cligna des yeux.
— Pourquoi tu demandes alors ? murmura-t-il.
Elle sourit encore plus.
Comme si la réponse n’avait aucune importance.
Elle tendit la main et toucha sa joue.
Chaleur.
Rassurante.
Trop calme.
— Quoi qu’il arrive…
Elle s’interrompit.
Son regard changea légèrement. Une fraction de seconde.
Puis tout redevint normal.
Elle retira sa main.
— Peu importe, oublie ça.
Shin voulut répondre.
Mais il n’eut pas le temps.
Glitch.
Le monde se brisa.
Pas lentement.
D’un coup.
Shin courait.
Le sol était rouge.
La terre soulevée sous leurs pas.
Le vent frappait son visage.
Sa mère le tenait par la main.
Fortement.
Trop fortement.
Comme si elle avait peur qu’il disparaisse s’il la lâchait ne serait-ce qu’une seconde.
— Ne t’arrête pas, dit-elle.
Sa voix était basse.
Contrôlée.
Mais Shin entendait quelque chose d’autre dessous.
De la tension.
Du danger.
Ils passèrent entre des arbres.
Une ruelle.
Puis une autre.
Des sons derrière eux.
Des pas.
Réguliers.
Pas précipités.
Pas paniqués.
Organisés.
Comme si ceux qui les suivaient n’avaient aucun doute sur la fin de cette course.
— Maman… où on va ?
— Chut.
C’était tout.
Elle ne regardait jamais en arrière.
Jamais.
Glitch.
La forêt était plus dense.
L’air plus lourd.
Shin était caché dans un buisson.
Les branches lui griffaient les bras.
Il n’osait pas respirer trop fort.
Devant lui, sa mère.
Très proche.
Elle s’agenouilla.
Et sourit.
Encore.
Toujours ce sourire.
— On va jouer à cache-cache, dit-elle doucement.
Shin fronça les sourcils.
— Ce n’est pas le moment…
— Chut.
Son doigt sur ses lèvres.
Elle se pencha un peu plus près.
— Tu es très fort à ce jeu. Tu restes ici. Tu ne bouges pas. Tu ne fais aucun bruit.
Shin sentit son cœur s’accélérer.
— Et toi ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
Elle le regarda longuement.
Puis elle sourit encore.
— Je reviens te chercher.
Elle recula.
Un pas.
Deux pas.
Puis elle lâcha sa main.
Shin sentit immédiatement le vide.
Comme si quelque chose venait de lui être retiré.
Elle se retourna.
Et partit.
Sans un regard en arrière.
Le silence tomba.
Épais.
Lourd.
Vivants.
Shin resta immobile.
Ses doigts s’accrochèrent aux branches autour de lui.
Ses jambes tremblaient légèrement.
Mais il ne bougea pas.
Puis il entendit les pas.
Plusieurs.
Lents.
Calmes.
Inhumains dans leur régularité.
Shin ouvrit légèrement les yeux entre les feuilles.
Et vit.
Un homme.
De dos.
Grand.
Uniforme sombre.
Pas de signe de course.
Pas de précipitation.
Et sur son dos…
Un symbole.
Un corbeau rouge.
Les ailes déployées.
Immense.
Parfaitement brodé.
Comme une marque qui n’appartenait pas à un tissu, mais au monde lui-même.
Shin fixa ce symbole sans comprendre.
Mais quelque chose en lui comprit.
Même s’il n’avait pas les mots.
Une voix.
Celle de sa mère.
Une seule phrase.
Très courte.
Puis…
Le silence total.
Glitch.
— Mizushi !
Shin ouvrit les yeux.
Lumière blanche.
Trop forte.
Trop normale.
Une salle de classe.
Un tableau noir.
Un professeur qui le regardait avec irritation.
— Encore en train de dormir ?
Rires étouffés dans la classe.
Shin cligna lentement des yeux.
Comme si revenir à ce monde prenait du temps.
Il regarda le tableau.
Une équation.
Il la comprit immédiatement.
— X = 3,7, dit-il.
Silence.
Le professeur vérifia.
Soupira.
— Correct…
Quelqu’un murmura quelque chose derrière lui.
Shin posa sa tête sur ses bras.
Comme si rien ne venait de se passer.
Les heures passèrent.
Lentes.
Sans importance.
À la sortie.
Le couloir était bruyant.
Trop bruyant.
Shin marchait au milieu sans toucher personne.
Comme toujours.
Écouteurs dans les oreilles.
Mais sans musique.
Juste pour isoler le monde.
Il prit le chemin habituel.
Vingt minutes.
Toujours les mêmes rues.
Toujours les mêmes fissures dans le sol.
Il connaissait chaque détail.
C’est pour ça qu’il les entendit avant de les voir.
Une ruelle.
Voix.
Shin s’arrêta.
Quatre garçons.
Un au sol.
Un portefeuille dans une main.
Trois debout.
Un silence tendu.
Shin observa.
Trois secondes.
Peut-être quatre.
— Ce n’est pas mon problème.
Il se retourna.
Trois pas.
Un bruit sourd.
Un coup.
Un gémissement.
Il s’arrêta.
Silence.
Il ferma les yeux une seconde.
Puis il revint.
Sans courir.
Sans expression.
Sans hésitation visible.
Le premier tomba.
Puis le deuxième.
Le troisième comprit trop tard que la situation avait déjà changé.
Ce ne fut pas un combat.
Ce fut une correction.
Rapide.
Propre.
Définitive.
Quand tout s’arrêta, le silence sembla plus lourd qu’avant.
Le garçon au sol tremblait.
Shin s’agenouilla.
Ramassa les affaires.
Les remit en ordre.
Sans un mot.
Comme si le chaos n’avait jamais existé.
— Merci… souffla le garçon.
Shin ne répondit pas.
Il se releva.
Remit ses écouteurs.
Et partit.
Derrière lui…
Une présence.
Immobilité totale.
Quelqu’un observait.
Sans bouger.
Sans respirer.
Puis…
Plus rien.
Et dans la mémoire de Shin…
Un corbeau rouge attendait.
FIN DU CHAPITRE 1








