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BLACKHOLLOW LE CLUB DE LECTURE DE MINUIT

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Summary

Blackhollow n’est pas une université. C’est une maison qui collectionne les phrases. Luna Noctis, vampire, vingt-quatre ans, préside le Club de lecture de minuit dans une crypte que la doyenne a « oublié » de faire inspecter. On y lit Carmilla. On s’y embrasse. On y prétend que le règlement suffit. June Lefèvre, humaine, journaliste du campus, est déjà à elle — sept mois, trois jours, et une nuit dont elles ne parlent pas en public.Troy Maddox, lycan, capitaine des Wolves, arrive parce que Vespera Lang lui a fait comprendre que le Prix Hollow ne se gagne pas seulement sur la pelouse. Cette année, le Prix Hollow ouvre tôt. Une enveloppe couleur sang séché. Une règle unique : l’élève de l’année sera celle ou celui qui prouvera que Blackhollow lui appartient. Camille Rousseau, présidente du bureau des élèves, highlighter dans les cheveux, rit trop fort et sait où Lang range les bonnes bouteilles. Morgane Solas, elle, laisse un post-it : appelez-moi avant l’autopsie. Il y a un banquet. Des archives scellées. Une petite porte trop basse. Un sourire de brochure qui n’arrive plus à l’heure. Et ce goût, sous la langue de Luna, qui n’est pas seulement celui de June. Le sexe, ici, n’est pas une pause. C’est la preuve qu’on est encore soi le mardi matin. La maison, elle, préfère les dossiers. 18+. Entrée libre. Sortie négociable.

Status
Complete
Chapters
8
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Minuit, page 69

La crypte des livres rares n’avait jamais été une crypte. C’était un

ancien dépôt de catalogues, un rectangle de pierre sous la bibliothèque

centrale de Blackhollow, que la doyenne Lang avait « oublié » de faire

inspecter. Luna Noctis y avait fait poser des tentures bordeaux, trois

canapés trop bas, une table basse en forme de cercueil raté, et une

plaque de laiton :

CLUB DE LECTURE DE MINUIT

Entrée libre. Sortie négociable.

À vingt-trois heures quarante, il restait sept personnes, deux

bouteilles de vin qui se prenaient pour du sang, et June Lefèvre assise

en travers des genoux de Luna, comme si le règlement intérieur l’y

autorisait.

Il l’y autorisait. Luna l’avait rédigé.

— Si tu tournes encore la page avec tes dents, dit June, je te jure que

je note ça dans le procès-verbal.

— C’est un club de lecture, pas l’Assemblée. Et mes dents font partie du

charme.

— Tes dents font partie d’un dossier médical.

Luna sourit sans montrer les canines. Elle savait le faire. Vingt-quatre

ans, trois siècles de rumeurs collées à la peau, une robe noire fendue

jusqu’à la hanche et un rouge à lèvres qui avait coûté plus cher que le

loyer de June. Elle tenait le livre d’une main — une édition annotée de

Carmilla, évidemment — et la taille de June de l’autre.

June sentait le café froid, le papier journal et la vanille bon marché.

Humaine. Chaude. Déjà à elle depuis sept mois, trois jours, et une nuit

dont elles ne parlaient pas en public.

Autour d’elles, le club faisait semblant de discuter du chapitre six.

Personne n’avait dépassé la page dix-neuf. Camille Rousseau, présidente

du bureau des élèves — le bureau des soirées et du punch — riait trop

fort sur le canapé d’en face, un highlighter jaune

planté dans les cheveux comme une arme de bureau. Elle avait

vingt-quatre ans, une veste rouge trop grande, et cette façon d’occuper

l’espace qui donnait envie de lui offrir le campus ou de l’en chasser.

— Je résume, dit Camille. Les filles se lèchent le cou pendant quarante

pages, ensuite il y a un château, ensuite tout le monde est triste.

C’est le programme de la fac, en plus court.

Un rire. Luna leva son verre.

— Merci, Camille. On sent les deux semestres de littérature comparée.

— J’ai lu le résumé Wikipedia dans les toilettes. Ça compte.

June griffonna quelque chose dans son carnet. Luna lut par-dessus son

épaule : Camille = concurrente Prix Hollow. Trop visible. Trop aimée. À

surveiller. Et, plus bas, d’une écriture plus petite : Je l’aime bien,

merde.

Luna posa les lèvres contre la tempe de June.

— Arrête de tomber amoureuse de tout le monde. Je suis jalouse, et je

n’ai plus de place dans l’agenda.

— Tu n’es pas jalouse. Tu es territoriale. C’est différent. Ça va avec

les crocs.

— Les crocs vont avec le rouge à lèvres.

La porte de la crypte s’ouvrit sans frapper. Personne, à Blackhollow, ne

frappait vraiment. On entrait, on posait un problème sur la table, on

souriait.

Le professeur Aldric Thorne avait quarante ans bien tenus, une voix de

radio de minuit et une chemise noire dont le premier bouton avait

abandonné le combat. Il enseignait la littérature gothique, jugeait le

Prix Hollow, et regardait Luna comme on regardait un manuscrit interdit

: avec envie, et l’intention de le citer.

— Mademoiselle Noctis. Votre club est encore vivant. Quelle surprise.

— On fait ce qu’on peut, professeur. Les morts ont un planning chargé.

Il tendit une enveloppe couleur sang séché, cachet de cire à l’emblème

de l’université : un cerf éventré, très chic.

— La doyenne Lang prie le Club de lecture de minuit d’annoncer

officiellement l’ouverture des candidatures. Le Prix Hollow. Cette

année, le règlement tient en une phrase. Elle a tenu à ce que ce soit

vous.

Luna cassa le cachet. Le papier sentait la rose et quelque chose de plus

sale, de plus vieux.

« L’élève de l’année sera celle ou celui qui prouvera que Blackhollow

lui appartient.

Les dossiers se déposent avant la lune pleine.

Les tricheries seront évaluées au cas par cas.

— V. Lang, Doyenne. »

Silence. Puis Camille tapa dans ses mains.

— Parfait. J’aime quand les règles sont floues. On peut glisser dedans.

— Tu poses ta candidature, demanda June.

— Évidemment. Présidente du bureau des élèves, moyenne correcte, sourire

de brochure.

Et je sais où Lang range les bonnes bouteilles. Toi aussi, June ? Ton

journal campus a besoin d’un titre qui claque.

June ne répondit pas tout de suite. Luna sentit le battement sous sa

peau s’accélérer.

— Je documente, dit enfin June. C’est moins glorieux. C’est plus

honnête.

— Honnête, répéta Aldric, amusé. À Blackhollow. Quelle originalité.

Il s’attarda une seconde de trop sur la fente de la robe de Luna, puis

sur la main de June posée trop haut sur sa cuisse. Il n’eut pas la

décence de rougir.

— Professeur, dit Luna. Si vous restez, il faudra lire à voix haute. On

est très stricts.

— Une autre fois. J’ai des copies à massacrer. Et un capitaine de

football qui croit qu’un commentaire de trois lignes sur Dracula lui

ouvrira les archives du Prix.

— Troy Maddox, lâcha June.

Le nom tomba dans la crypte comme un ballon dans une nef.

— Lui-même. Le lycan aux épaules de cathédrale. Il ne vient pas pour les

livres. Il vient parce que Lang lui a fait comprendre que le titre ne se

gagne pas seulement sur la pelouse. Je prétends le croire.

Aldric partit. L’enveloppe resta sur la table, ouverte, comme une plaie.

Camille se leva, s’étira, montra un slip noir sous une jupe qui n’avait

pas demandé son avis. Elle vola une gorgée dans le verre de Luna, posa

un baiser gras sur la joue de June, et cligna de l’œil.

— Demain midi, la terrasse du Common. J’ai un truc sur Lang. Pas pour le

journal. Pour le Prix. Si vous êtes sages.

— On n’est jamais sages, dit Luna.

— C’est pour ça que je vous aime.

Camille disparut dans l’escalier, highlighter toujours dans les cheveux,

rire déjà loin. Luna nota le détail sans le vouloir : le parfum de

Camille, pamplemousse et photocopieuse. Trop vivant. Trop facile à

suivre.

Les autres s’égrenèrent. Un sorcier de première année qui n’avait pas

osé parler. Deux humaines qui s’étaient tenues la main toute la soirée

sans aller plus loin. Morgane Solas n’était pas venue. Elle avait fait

déposer un livre sur le seuil, un traité de toxicologie relié toile

noire, avec un post-it :

Si quelqu’un boit n’importe quoi demain, appelez-moi avant l’autopsie.

— M.

Luna glissa le livre sous le canapé. June ferma la porte à clé. Le

verrou était symbolique. À Blackhollow, les clés servaient surtout à

faire semblant.

— Elle va gagner, dit June. Camille. Elle entre dans une pièce et les

murs applaudissent.

— Les murs ont mauvais goût.

— Tu l’aimes bien.

— Je l’aime comme on aime une chanson trop forte. Ça donne envie de

danser. Ça donne envie d’éteindre.

June se tourna, à califourchon maintenant, robe de Luna relevée sans

cérémonie. Ses lunettes avaient glissé. Luna les lui retira, les posa

sur Carmilla, page soixante-neuf, pile sur le paragraphe où les bouches

se cherchent.

— On a une heure avant que les gardiens fassent leur ronde pour rire,

dit June. Tu as faim ?

— Toujours.

— De moi, ou du Prix ?

— Les deux. Mais toi, je peux te prendre tout de suite.

Le premier baiser fut propre, presque mondain, celui qu’elles donnaient

quand quelqu’un pouvait encore pousser la porte. Le deuxième ne l’était

plus. June ouvrit la bouche avec cette petite impatience qu’elle

réservait à Luna et aux deadlines. Luna mordit sa lèvre inférieure, pas

assez pour percer, assez pour que June gémissît contre ses dents.

— Ici, murmura June. Si tu m’emmènes dans la chambre, tu vas te draper.

Je te veux pas drapée.

— Je ne me drape jamais.

— Mensonge. Tu te drapes dès qu’il y a un public de plus de zéro.

Luna la bascula sur le canapé. Les tentures avalèrent le bruit. June

portait une jupe d’été sous un cardigan de rédac’ chef, une

contradiction ambulante. Luna lui ouvrit le cardigan bouton par bouton,

lentement, pour l’énerver. June tenta d’accélérer. Luna lui pinça le

poignet.

— Club de lecture. On prend son temps. On annote.

— Annote-moi plus bas.

La peau de June était une insulte à la mort : dorée aux clavicules, plus

claire sous les seins, une constellation de taches de son que Luna

connaissait par cœur et prétendait découvrir. Elle lui prit un sein en

bouche, langue plate, puis pointe, jusqu’à ce que June cambrât et lâchât

un « putain » tout à fait incompatible avec le silence des livres rares.

Luna descendit. Elle avait cette façon d’être à genoux qui n’avait rien

d’une prière. La jupe relevée, la culotte de June — coton bleu,

indécente de normalité — tirée sur le côté. Luna l’embrassa là, ouverte,

précise, sans théâtre. June lui agrippa les cheveux.

— Si tu t’arrêtes pour faire une vanne, je te jure…

Luna s’arrêta.

— J’allais dire que tu goûtes le chapitre six.

— Je te déteste.

— Non.

Elle reprit. Langue large d’abord, puis plus étroite, un rythme de

lecture qu’elle seule comprenait. June serra les cuisses autour de sa

tête, chaude, vivante, déjà proche. Luna glissa deux doigts en elle sans

prévenir, trouva ce point qui faisait taire June plus sûrement qu’un

embargo, et suça son clitoris comme on finit une phrase.

June vint en silence, la bouche ouverte, les ongles dans le cuir du

canapé. Luna ne s’arrêta pas tout de suite. Elle l’aimait ainsi : trop

sensible, un peu furieuse, les lunettes hors cadre.

— À moi, souffla June. Viens ici.

Luna remonta, s’installa à califourchon sur la cuisse de June, robe

encore plus fendue maintenant qu’une intention. June glissa la main

entre elles, trouva Luna déjà mouillée — les vampires n’étaient pas des

statues, malgré la légende — et la travailla avec le pouce, directe,

journaliste jusqu’au bout des doigts. Luna se pencha, le front contre le

sien.

— Tu peux… plus fort.

— Demande poliment. T’es présidente.

— S’il te plaît, June. Plus fort. Et ta bouche à mon cou, pas l’inverse.

Pas encore.

June obéit et n’obéit pas. Elle lui mordit la gorge sans percer,

évidemment, une parodie gentille, pendant que ses doigts entraient

enfin, deux, puis un troisième que Luna prit en jurant. Le canapé

protesta. Quelque part au-dessus, un gardien passa en sifflant une

chanson de stade.

Luna jouit en riant, ce qui arrivait trop souvent et que June préférait

à toutes les plaintes du répertoire gothique. Elle retomba contre elle,

la bouche sur l’épaule, les crocs sortis maintenant, plus de comédie.

— Maintenant, dit June, plus bas. Avant que tu fasses la maligne.

Luna lui écarta la cuisse. Elle ne remonta pas vers le sexe encore

luisant. Elle choisit le haut de la cuisse intérieure, sous le pli de

l’aine, l’endroit habituel, décalé d’un centimètre pour ne pas trop

marquer le même timbre. Une bande de peau que June pouvait cacher d’une

jupe, et que Luna connaissait mieux qu’une adresse. Elle lécha d’abord,

une excuse. Puis elle perça.

Le sang de June arriva chaud, métallique, avec cette pointe sucrée que

Luna n’avait jamais su expliquer et qu’elle refusait d’appeler amour.

Elle but peu. Elle savait compter. Trois gorgées. Quatre. June gémit, un

son qui n’était plus seulement du plaisir : le pincement, la chaleur,

cette étrange bascule où la douleur devenait une main de plus.

À la cinquième gorgée, Luna s’arrêta net.

Ce n’était pas June.

Enfin : c’était June, évidemment, pouls, vanille, café. Mais dessous,

très loin, une amertume chimique, presque florale. Quelque chose qu’on

pose sur une langue pour endormir une autre chose.

Luna referma la plaie d’un coup de langue, plus soigneuse que tendre.

— Qu’est-ce que tu as pris aujourd’hui ?

June cligna des yeux, encore dans le basculement.

— Café. Un demi-Xanax à seize heures parce que la rédac’ partait en

vrille. Pourquoi ?

— Rien.

— Luna.

— Un goût. Ça arrive. Les humains collectionnent les molécules.

Elle mentait. Elle mentait bien. C’était dans la fiche de poste.

June la tira contre sa poitrine, rajusta sa jupe d’une main, chercha ses

lunettes de l’autre. Carmilla chut par terre, toujours ouvert à la page

soixante-neuf.

— Camille a un truc sur Lang, dit June dans ses cheveux. Demain midi. Tu

viens ?

— Si je ne viens pas, tu y vas seule, tu prends des notes, et quelqu’un

te sourit de trop près.

— C’est mon métier.

— C’est pour ça que je viens.

Elles restèrent encore dix minutes, demi-nues, respectables de loin.

Luna écoutait le cœur de June revenir à une allure de deadline. Le goût

amer n’était pas parti. Il s’était juste assis au fond de sa bouche,

poli, en attendant.

En rangeant, June ramassa l’enveloppe du Prix Hollow et un papier qui

n’était pas dedans au début. Un ticket de vestiaire, numéro 17, tamponné

LIGUE — BLACKHOLLOW WOLVES. Au dos, une écriture large, masculine,

presque insolente :

Le club lit à minuit. Moi je frappe à 23 h 55.

T.

June le tendit à Luna entre deux doigts, comme une preuve.

— Ton lycan aux épaules de cathédrale.

— Ce n’est pas mon lycan.

— Pas encore.

Luna glissa le ticket dans Carmilla, en signet. Elle éteignit les lampes

une à une, sauf la petite, celle qui veillait les livres trop honteux

pour l’étage.

Dans l’escalier, l’air de la bibliothèque sentait la poussière et le

gazon artificiel des vestiaires, comme si le campus avait déjà décidé de

mélanger les genres.

Sur la dernière marche, le téléphone de June vibra.

Camille R. :

Pas midi. Ce soir. 23 h 55.

Pas le Common. Les vestiaires filles.

Venez à deux. Lang n’est pas seule dans le Prix.

Et dites à votre vampire de ne pas me manger avant que j’aie parlé.

June releva les yeux. Luna montrait enfin les crocs, pour de vrai, et ça

n’avait plus rien d’un sourire de brochure.

— 23 h 55, dit Luna. Quelle originalité. On dirait qu’ils se sont

concertés.

— Ou qu’on les concerte.

Elles sortirent dans la cour. La lune n’était pas pleine. Elle en avait

encore le temps. Au-dessus du stade, les projecteurs s’allumaient pour

un entraînement tardif. Une silhouette trop large pour un humain courait

seul sur la pelouse, ballon sous le bras, comme s’il emportait déjà le

titre.

June prit la main de Luna.

— Chapitre deux, murmura-t-elle. On tourne la page ?

— Avec les dents, dit Luna. Évidemment.

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