Chapitre 1
Je travaille chez Hawthorne & Co depuis un peu plus de deux ans, ce qui m’a laissé suffisamment de temps pour découvrir que le café du quatrième étage pourrait probablement servir de décapant industriel, que personne ne lit réellement les mails contenant plus de trois paragraphes et que la phrase « petite réunion rapide » annonce généralement qu’une heure entière de votre existence est sur le point de disparaître sans laisser la moindre trace.
Ce matin, pourtant, mon problème ne vient ni du café ni d’une réunion inutile, mais des quarante-deux diapositives affichées sur mon écran et du mot stratégie, que j’ai utilisé si souvent depuis trois semaines qu’il commence sérieusement à perdre toute signification.
— Tu sais que tu regardes la même slide depuis presque dix minutes ? demande Sophie depuis le bureau d’en face.
Je relève les yeux vers elle. Elle tient son deuxième café de la matinée dans une main et fait défiler un tableau Excel de l’autre avec cette efficacité légèrement inquiétante qui me pousse depuis toujours à penser qu’elle pourrait diriger une petite nation si elle en avait l’envie.
— Je réfléchis, protesté-je en reportant mon attention sur l’écran.
— Tu fixes surtout le mot stratégie comme s’il avait insulté ta famille.
Je fronce les sourcils devant la diapositive concernée.
— Il apparaît douze fois dans les huit premières pages. À ce stade, ce n’est plus un mot, c’est une secte, et je commence à craindre qu’on me demande bientôt de lui verser dix pour cent de mon salaire.
Un sourire traverse le visage de Sophie avant qu’elle ne retourne à son fichier. Elle travaille au marketing avec moi depuis mon arrivée et fait partie de ces personnes qui possèdent un agenda papier parfaitement tenu, répondent à leurs mails avant qu’ils deviennent urgents et n’ont jamais découvert un vieux yaourt oublié depuis trois semaines au fond du réfrigérateur. Nous sommes donc fondamentalement opposées sur presque tout, ce qui explique probablement pourquoi nous sommes devenues amies.
Mon propre bureau ressemble davantage au résultat d’une évacuation précipitée qu’à un espace de travail professionnel. Trois carnets ouverts se disputent la place avec mon ordinateur, deux rouges à lèvres, un chargeur emmêlé autour d’un paquet de biscuits et une tasse sur laquelle est écrit THIS MEETING COULD HAVE BEEN AN EMAIL, cadeau de Sandy après ma première année ici.
Ce chaos apparent ne m’empêche pas d’être bonne dans mon travail, même si ma mère reste persuadée que cheffe de projet marketing junior signifie que je passe mes journées sur Instagram en prétendant que les filtres constituent une compétence professionnelle. En réalité, je construis des campagnes, je coordonne des équipes qui possèdent toutes des définitions très différentes du mot urgent et je transforme des briefs parfois tellement vagues qu’ils pourraient servir d’horoscope en stratégies suffisamment cohérentes pour convaincre nos clients de nous confier plusieurs millions de dollars.
J’adore réellement mon métier, ce qui est probablement une chance étant donné le nombre d’heures que je passe ici. Ce que j’aime beaucoup moins, en revanche, c’est présenter le résultat devant une salle remplie de cadres dirigeants capables de repérer une virgule mal placée à vingt mètres et de poser exactement la question à laquelle personne n’avait pensé pendant les trois semaines de préparation.
Mon téléphone vibre à côté du clavier et m’offre une diversion suffisamment bienvenue pour que je le récupère immédiatement.
SANDY
Déjeuner à midi ? J’ai besoin de glucides avant de commettre un crime professionnel.
Je souris avant de répondre.
MOI
Sophie vient aussi.
La réponse arrive presque aussitôt.
SANDY
Parfait. J’ai des ragots et très peu de morale.
Sandy travaille deux étages plus bas, aux relations publiques, et nous nous connaissons depuis l’université, période pendant laquelle elle a accumulé suffisamment de photographies humiliantes de moi pour garantir notre amitié jusqu’à notre mort. Elle considère également que toute information privée devient automatiquement une information publique à partir du moment où elle est suffisamment drôle, ce qui constitue à la fois l’une de ses qualités les plus charmantes et la raison principale pour laquelle je ne lui confierais jamais un meurtre.
— Sandy ? demande Sophie sans quitter son écran des yeux.
Je l’observe avec méfiance.
— Comment tu sais que c’est elle ?
— Parce que tu souris toujours comme ça quand elle t’écrit quelque chose que les ressources humaines désapprouveraient.
— C’est une accusation extrêmement grave et j’aimerais rappeler que cette femme occupe un poste parfaitement respectable au sein de l’entreprise.
Sophie relève enfin la tête.
— Elle m’a envoyé hier une photo du nouveau directeur financier avec pour seule légende : « Je comprends soudainement mieux le capitalisme. »
Je retiens difficilement un rire.
— Elle s’intéresse à la santé économique de l’entreprise, je ne vois absolument pas le problème.
— Son engagement envers nos résultats financiers est admirable.
Une notification apparaît alors au-dessus de ma présentation et suffit à faire disparaître mon sourire.
Réunion Mercer — Salle exécutive 17B — 15 h 00
Mercer est le plus gros dossier sur lequel j’ai travaillé depuis mon arrivée chez Hawthorne & Co. Trois semaines de réunions, d’analyses et de modifications successives pour repositionner une marque historique qui cherche à rajeunir son image sans donner l’impression qu’un cadre de cinquante ans vient de découvrir TikTok et veut désormais utiliser le mot tendance toutes les quatre phrases.
Je connais chacune des quarante-deux diapositives et pourrais probablement réciter les chiffres de conversion dans mon sommeil. Cela ne m’empêche pas de sentir une légère tension s’installer dans ma poitrine chaque fois que je pense à la présentation de cet après-midi.
— Tu vas très bien t’en sortir, affirme Sophie avec un sérieux inhabituel.
Je tourne lentement la tête vers elle.
— Est-ce que tu viens vraiment de tenter de me rassurer ?
— Je peux reprendre mon comportement habituel si ça te met mal à l’aise.
— Oui, je préfère. Notre amitié repose sur une certaine constance émotionnelle et je refuse que tu commences brusquement à devenir encourageante.
Elle lève les yeux au ciel pendant que je retourne à mon écran, mais mon téléphone vibre de nouveau avant que je puisse reprendre ma lecture. Cette fois, le nom du groupe familial s’affiche avec un nombre de notifications suffisamment élevé pour suggérer qu’une catastrophe vient de se produire.
Je découvre à la place un message de ma mère.
MAMAN
Dimanche midi. Je préviens maintenant pour que personne ne puisse prétendre avoir oublié.
Ma mère ne formule jamais réellement les repas de famille comme des invitations. Elle les transmet davantage comme des décisions gouvernementales dont la contestation reste techniquement possible, mais fortement déconseillée.
EMMA
Maman veut dire qu’elle nous aime.
PAPA
Non, elle veut dire que personne n’annule.
MAMAN
Merci, David.
Je souris avant de taper que je serai présente dimanche, ce qui déclenche immédiatement un cœur de ma petite sœur, un pouce de ma mère et une photographie inexplicable d’un golden retriever envoyée par mon père alors que nous n’avons jamais possédé de chien. Avec lui, il vaut généralement mieux accepter certains phénomènes sans chercher à en comprendre l’origine.
Mes parents vivent toujours dans la maison où Emma et moi avons grandi. Ma mère tient une librairie, mon père enseigne l’histoire et ma sœur de vingt-trois ans change de projet professionnel avec une régularité qui rend toute tentative de présentation particulièrement complexe. La dernière fois que je l’ai vue, elle envisageait d’ouvrir un studio de yoga alors qu’elle s’était plainte pendant trois jours d’une contracture après avoir essayé de toucher ses orteils, ce qui ne semblait curieusement pas diminuer sa confiance dans le projet.
Ma propre vie est devenue beaucoup plus stable. J’ai mon appartement, mon travail, mes habitudes et mes deux meilleures amies, auxquelles s’ajoute une famille qui considère encore que ne pas répondre pendant deux heures constitue une raison parfaitement valable de vérifier si je respire toujours. Cette stabilité me convient très bien et, contrairement à Emma, je n’éprouve aucune envie particulière de bouleverser l’ensemble tous les deux mois pour voir ce qu’il se passe.
— Mackenzie.
Je lève les yeux et découvre Mark, mon responsable, debout à quelques mètres de mon bureau avec son téléphone encore contre l’oreille.
— Mercer est avancée de vingt minutes. Ils sont disponibles plus tôt et veulent en profiter.
Je regarde l’heure affichée au bas de mon écran en espérant vaguement avoir mal entendu.
— Dans combien de temps exactement ?
— Neuf minutes, répond-il avant de s’éloigner déjà, manifestement convaincu qu’une information pareille ne mérite aucune forme d’accompagnement psychologique.
Je le regarde partir en me demandant si un changement de dernière minute peut légalement être considéré comme une agression lorsqu’il concerne une présentation de quarante-deux diapositives.
Sophie jette un coup d’œil à l’horloge.
— Huit maintenant.
— Merci, cette précision améliore considérablement mon état psychologique et je suis ravie de t’avoir à mes côtés dans cette épreuve.
Je ferme mon ordinateur, récupère mon carnet et commence à enrouler mon chargeur lorsque Sophie pointe quelque chose du doigt.
— Attention à ton café.
Je m’arrête juste avant de faire passer le câble autour du gobelet, puis redresse le menton avec toute la dignité qu’il me reste.
— J’avais parfaitement vu ce que je faisais.
— Bien sûr. C’est probablement pour ça que ton chargeur était à deux centimètres d’une noyade.
Je glisse mon ordinateur sous mon bras et attrape mon téléphone.
— J’apprécierais un peu plus de soutien dans cette période particulièrement difficile.
— Je t’ai dit que tu allais réussir il y a exactement trois minutes et tu m’as demandé d’arrêter.
— Parce que tu étais étrange. Ce n’est pas la même chose.
Je récupère mon sac et me dirige vers la sortie avant de me retourner une dernière fois vers elle.
— Si je ne reviens pas, efface mon historique de navigation.
Sophie fronce immédiatement les sourcils.
— Je n’avais aucune envie de savoir ce que tu cherches sur Internet et maintenant je vais y penser toute la journée.
— Rien de sexuel, je te rassure. Mon historique est embarrassant d’une manière beaucoup plus intellectuelle.
— Cette précision rend la situation considérablement plus inquiétante, Mackenzie.
Je lui adresse un sourire innocent avant de quitter le service.
La salle 17B se trouve trois étages au-dessus du nôtre, dans cette partie du bâtiment où les moquettes deviennent mystérieusement plus épaisses à mesure que les salaires augmentent et où même les plantes semblent bénéficier d’un meilleur régime de retraite que moi. J’arrive devant les ascenseurs juste au moment où les portes se referment et, après avoir appuyé deux fois sur le bouton comme si cela pouvait les culpabiliser suffisamment pour qu’elles reviennent, je consulte l’heure.
Il me reste sept minutes, ce qui est techniquement suffisant si l’univers décide, pour une fois, de collaborer.
L’univers ne collaborant jamais lorsqu’on le sollicite, je prends les escaliers.
À la fin du deuxième étage, je regrette déjà ma décision et, au troisième, je commence sérieusement à remettre en question les chaussures que j’ai choisies ce matin. Mon téléphone vibre dans ma main alors que je pousse la porte du palier et retrouve enfin un couloir climatisé.
SANDY
Bonne chance pour Mercer. Et si Hawthorne est là, essaie de ne pas te faire virer avant le déjeuner.
Je ralentis légèrement en lisant le message.
MOI
Pourquoi Hawthorne serait là ?
Sa réponse apparaît presque immédiatement.
SANDY
Parce que Hawthorne & Co porte littéralement son nom ?
Je lève les yeux au ciel tout en continuant d’avancer.
MOI
Merci. Deux ans dans cette entreprise et je comprends enfin son fonctionnement grâce à toi.
Je connais évidemment Julian Hawthorne, du moins autant qu’une employée située plusieurs étages sous la direction générale peut connaître son PDG. Je connais son visage, son nom et la réputation qui l’accompagne, ce qui est probablement déjà beaucoup plus qu’il ne connaît de moi.
PDG à trente-quatre ans, héritier d’un groupe qu’il a encore développé depuis qu’il en a pris les commandes et propriétaire d’une capacité assez impressionnante à transformer un étage entier en bibliothèque silencieuse lorsqu’il le traverse, Julian Hawthorne fait partie de ces dirigeants dont la présence suffit apparemment à rappeler à tout le monde qu’un contrat de travail peut prendre fin.
Je l’ai aperçu plusieurs fois dans le bâtiment et lui ai même tenu une porte quelques mois plus tôt, interaction suffisamment insignifiante pour que je sois probablement la seule des deux personnes concernées à m’en souvenir.
Mon téléphone vibre de nouveau.
SANDY
Tu lui as déjà parlé ?
Je commence à répondre en marchant.
MOI
Une fois. Je lui ai tenu une porte. Notre relation est très avancée et je pense qu’on peut bientôt rencontrer nos familles respectives.
Je souris toute seule en envoyant le message et tourne au coin du couloir sans relever immédiatement les yeux.
Je rentre de plein fouet dans quelqu’un.
Le choc me fait reculer d’un pas tandis que mon ordinateur glisse dangereusement contre mon bras. Avant que j’aie le temps de le rattraper, une main se referme fermement autour de mon coude pendant qu’une autre récupère mon ordinateur avec une facilité tellement immédiate qu’elle en devient presque vexante.
— Attention, dit une voix basse et calme, suffisamment proche pour que je me fige avant même d’avoir relevé les yeux.
Je connais cette voix sans réellement la connaître, de la même manière que je reconnais immédiatement le visage qui apparaît devant moi lorsque je lève enfin la tête.
Simplement, les photographies affichées sur le site de l’entreprise omettent plusieurs informations particulièrement importantes.
Julian Hawthorne est beaucoup plus grand en réalité et ses épaules remplissent parfaitement un costume anthracite qui semble avoir été conçu directement sur lui. Ses cheveux sont plus sombres que sur les photos officielles et ses yeux ne sont pas bleus comme je l’avais toujours cru, mais d’un gris clair qui contraste dangereusement avec le reste de son visage.
Sa main est toujours refermée autour de mon bras et, pendant une seconde beaucoup trop longue, mon cerveau semble considérer cette information comme plus urgente que le fait qu’il tient également mon ordinateur.
Je devrais probablement le récupérer, m’excuser ou, dans un élan particulièrement ambitieux, recommencer à respirer normalement.
À la place, je reste là juste assez longtemps pour constater que l’homme que j’avais jusqu’ici classé dans la catégorie très abstraite des dirigeants d’entreprise est, de près, scandaleusement attirant.
— Votre ordinateur, dit-il finalement en abaissant légèrement ce qu’il tient entre nous.
Je baisse les yeux et retrouve miraculeusement une partie de mes capacités cognitives.
— Oui, évidemment. Merci.
Je le récupère en essayant de donner l’impression que mon cerveau fonctionne encore normalement et que je ne viens absolument pas de passer plusieurs secondes à examiner mon PDG comme s’il s’agissait d’une découverte scientifique inattendue.
— Désolée, je regardais mon téléphone et je n’ai pas fait attention à l’endroit où j’allais.
Son regard descend brièvement vers l’écran encore allumé dans ma main, avant de revenir au mien.
— J’avais remarqué.
Je ne sais pas s’il plaisante ou s’il énonce simplement un constat, ce qui est légèrement déstabilisant parce que son expression ne m’aide absolument pas à choisir entre les deux possibilités.
— Je vais à la réunion Mercer, expliqué-je inutilement, probablement parce que mon cerveau a décidé que remplir les silences constituait désormais une question de survie.
Quelque chose passe dans son regard.
— Moi aussi.
Bien sûr qu’il va à la réunion Mercer. Son nom est littéralement écrit sur le bâtiment et Sandy vient précisément de me rappeler cette information, ce qui ne m’empêche pas de resserrer légèrement mon ordinateur contre moi pendant qu’il retire enfin sa main de mon bras.
La chaleur que ses doigts laissent derrière eux est parfaitement injustifiée et je décide de l’ignorer avec toute la maturité dont je suis capable.
Son regard glisse ensuite vers mon badge avant de revenir à mon visage.
— Après vous, mademoiselle Bennett.
Il se décale légèrement pour me laisser passer et je me remets en marche en essayant de retrouver une allure professionnelle, consciente de sa présence à quelques pas derrière moi et beaucoup trop consciente également de l’endroit exact où ses doigts se trouvaient encore quelques secondes plus tôt.
J’avais toujours pensé que les gens exagéraient lorsqu’ils parlaient de Julian Hawthorne, parce qu’un homme qui dirige une multinationale reste fondamentalement un homme qui ouvre ses mails, participe à des réunions et boit probablement du café comme tout le monde.
Je viens pourtant de découvrir un détail que personne n’avait jugé utile de mentionner et qui mériterait, à mon sens, de figurer quelque part dans le livret d’accueil destiné aux nouvelles recrues.
Mon PDG est beaucoup trop baisable pour quelqu’un que je suis censée regarder sans perdre le fil de mes pensées, et compte tenu du fait que je dois désormais m’asseoir dans une salle de réunion avec lui pendant près d’une heure, cette information risque sérieusement de compliquer mon après-midi.








