Chapitre 1 — La fourchette de Claire
Le restaurant ressemblait à tous ceux qu’on choisit lorsqu’aucun des quatre n’a envie de décider : beaucoup de bois, trop de verres à pied et une playlist chargée de rappeler que c’était samedi. Lina avait gardé sa jupe du bureau. Georges, son sweat de celui qui « sort juste après le taf ». En face, Claire et Max avaient déjà choisi leur dessert avant même de commander l’entrée.
Ils se connaissaient depuis six ans. Le dîner mensuel, lui, en avait quatre. Lina avait dix-huit ans lorsque Max avait débarqué pour la première fois dans leur cuisine avec une bouteille à deux euros et la certitude qu’elle était « tout à fait buvable ». Claire était arrivée plus tard, déjà un peu trop élégante pour les soirées où l’on mangeait des pâtes dans des bols. À vingt-sept ans, elle avait toujours ce rouge à lèvres qui résistait à tout et cette façon de rire en touchant sa gorge, comme si elle s’excusait d’occuper la pièce.
Lina but une gorgée. Ils nous voient encore comme les petits. Ils nous verront toujours comme les petits.
— Le client de ce matin voulait une chambre avec vue sur Santorin. Pas sur la mer : sur Santorin tout entier. Quand je lui ai expliqué la taille de l’île, il m’a demandé si on pouvait le mettre à l’étage.
Max rit. Georges enchaîna avec le match du week-end. Claire posa sa fourchette, la reprit, la reposa. Rien qu’une femme qui écoute. Lina aurait dû s’en tenir là.
Mais Claire avait les oreilles rouges.
Pas les joues. Les oreilles. La rougeur gagnait aussi sa gorge, juste au-dessus du col, remontant par vagues. Elle hocha la tête à une phrase de Georges qu’elle n’avait manifestement pas entendue. Sa main gauche s’était refermée sur la nappe.
— T’as chaud ? demanda Lina.
Claire sourit trop vite.
— Non. Le vin. C’est idiot, je bois rarement à jeun.
Max avait une main sous la table. L’autre entourait son verre. Il étudiait la carte des desserts avec le sérieux d’un homme qui savait exactement ce qu’il faisait.
Il lui tient la cuisse, pensa Lina. Ils jouent aux adolescents. C’est mignon. Un peu lourd.
La suite ne fut pas mignonne.
Claire tenta une phrase sur les vacances. Au milieu du mot « Bordeaux », sa bouche s’arrêta. Ses genoux se serrèrent si fort que la table bougea d’un millimètre. Elle baissa les yeux, les rouvrit, chercha Max. Lui ne la regardait pas. Son pouce remuait dans sa poche par petites pressions régulières.
Lina comprit avant d’avoir les mots.
Claire n’avait pas chaud à cause du vin. Quelque chose lui travaillait la chatte, là, en pleine salle, entre l’entrecôte de Georges et la salade de Lina. Et elle essayait de finir sa phrase comme on essaie de rester debout dans un métro qui freine.
— Je… attends.
Sa voix se brisa. Elle se pencha en avant, les seins lourds contre la table, le dos rond. Lina vit très clairement l’instant où tout bascula. Les paupières de Claire battirent. Sa bouche s’ouvrit sans produire de son. Un fil de salive apparut, vite ravalé. Elle mordit sa lèvre inférieure jusqu’à la blanchir. Sous la table, ses talons se soulevèrent.
Elle jouissait.
Pas un petit frisson de cinéma. Un véritable orgasme, en pleine salle, les cuisses collées, la chatte contractée autour d’un objet que Lina ne voyait pas et qu’elle devinait pourtant très bien. Claire étouffa entre ses dents un « nn— » aussi laid que brûlant. Ses hanches donnèrent deux coups trop courts contre la chaise. Lina fut certaine, sans aucune preuve, qu’elle était trempée. Que sa culotte — si elle en portait une — ne servait plus à rien. Que Max venait encore d’appuyer.
Le serveur passa derrière eux avec deux assiettes. Claire se figea, les yeux brillants, un sourire de folle accroché de travers. Une nouvelle secousse la reprit, plus basse, plus longue. Elle serra les fesses. Un tremblement descendit jusqu’à ses mollets. Quand ce fut terminé, elle resta penchée deux secondes de trop, comme après une crampe.
Max retira la main de sa poche et but tranquillement.
Lina avait oublié sa fourchette. Georges demandait s’ils prenaient un tiramisu.
Dans la tête de Lina, la scène se découpa en trois cases très nettes : Claire encore tremblante, le pouce innocent de Max, Georges attendant une réponse à propos du mascarpone.
Il n’a rien vu. Je suis la seule. Je suis un radar. Je suis une perverse. Je suis—
Claire releva la tête. Rouge. Magnifique. Un peu honteuse, mais pas tant que ça. Elle essuya le coin de sa bouche avec sa serviette, un geste de dame, puis se recala sur sa chaise. Lina aperçut alors la tache sombre au bas de sa robe. Claire croisa les jambes. Trop tard.
— Désolée, dit-elle. Petit problème de… concentration.
Max posa enfin son téléphone sur la table, écran tourné vers eux. Une application. Un curseur. Le dessin rose et ridicule d’une sonde.
— On a acheté un jeu, dit-il.
Georges se pencha aussitôt. Lina reconnut le regard : celui qu’il prenait devant certains films, concentré, curieux, beaucoup trop intéressé. Cela ne la gênait pas. Elle savait même exactement ce qu’il était en train d’imaginer — et le pire, c’est qu’elle commençait à imaginer la même chose.
— C’est un vibro ? demanda-t-il.
— C’est plus que ça, répondit Claire. Sa voix était encore rêche. Elle but une grande gorgée d’eau. Ça s’appelle Secret Desire. Des cartes, des défis. On ne sait jamais sur quoi on va tomber. On joue depuis trois semaines et…
Elle chercha ses mots. Max lui laissa deux secondes, juste assez pour profiter de leur attention.
— Ça a changé quelque chose, conclut-il.
Lina rit avec un léger retard.
— Une sorte d’escape game coquin ?
— Une sorte de jeu où tu te réveilles un mardi avec une carte qui t’ordonne de passer la journée sans culotte, dit Claire. Et tu le fais parce que c’est écrit. Le soir même, on mangeait chez ma sœur. J’ai croisé mon beau-frère dans l’entrée. Il m’a demandé si j’avais maigri. J’ai répondu oui sans savoir ce que mes fesses venaient faire dans la conversation.
Georges étouffa un rire dans son verre. Max haussa les épaules.
— On a aussi raté une carte. Dans les toilettes d’un café. Moi, je devais… enfin, peu importe. J’ai tenu moins longtemps que le sèche-mains. Le jeu a considéré que c’était un échec. Claire a gagné un jeton et, depuis, elle se prend pour une puissance nucléaire.
Il tapota sa poche. Claire ne démentit pas.
Sous la table, Lina sentit ses propres cuisses se toucher. Rien qu’un tissu. Une culotte sage, de celles qu’on porte pour dîner avec des amis. Elle imagina très brièvement ce que cela ferait d’être à la place de Claire. Puis elle chassa l’image. Puis elle la rappela.
— Et c’est… corsé ? demanda Georges.
Claire hésita.
— Pas au début. Après, ça dépend de la carte. On n’a pas tout vu, et c’est justement le principe. Parfois c’est idiot. Parfois tu te demandes vraiment si tu vas y arriver. Et parfois tu jouis au restaurant en essayant d’expliquer que tu supportes mal le vin.
Elle regarda Lina. Pas Max. Lina.
— Vous deux, vous êtes encore bien sages, non ?
Ce n’était pas méchant. C’était pire : Claire le disait avec tendresse.
On baise. On baise même bien. On se connaît par cœur. On connaît les codes de téléphone, les mauvais angles, les jours où l’autre fait semblant de ne pas être fatigué. On a un canapé et le replay du match. On n’a plus beaucoup de secrets.
Lina sourit.
— On a notre rythme.
— C’est exactement ce que je dis, répondit Claire avec douceur.
Ils rentrèrent à pied. Dix minutes. Georges analysait déjà le jeu comme une application à tester : les cartes, les niveaux possibles, la télécommande, la portée du Bluetooth. Lina répondait par monosyllabes. Dans sa tête, Claire se recroquevillait encore sur sa chaise, la bouche ouverte, la robe tachée. Chaque fois que Lina chassait l’image, elle revenait avec un détail supplémentaire.
L’appartement sentait le linge propre et le riz froid. Georges referma la porte avec le pied. Lina n’avait pas encore posé son sac qu’il la saisissait par la taille et la poussait contre le panneau. Sa bite était déjà dure à travers le jean, appuyée trop haut, trop impatiente. Il l’embrassa comme au début : trop de dents, pas assez d’air.
— T’as vu Claire ? souffla-t-il contre sa bouche.
— Toi, t’as surtout vu le tiramisu.
— Lina…
Elle ouvrit son jean. Sa main trouva sa queue chaude, déjà mouillée au bout, et elle comprit qu’il avait bandé pendant tout le dessert. Elle l’aima pour ça. Georges gémit trop fort pour un palier. Lina lui serra le gland, un tour, puis un autre, avec le geste précis qu’elle connaissait depuis des années.
— Pas ici, murmura-t-elle. On n’est pas eux.
Ils n’atteignirent pourtant pas le lit. Le canapé. La jupe remontée jusqu’à la taille. Georges s’agenouilla entre ses cuisses avec la bonne volonté d’un homme qui venait d’assister à une démonstration et souhaitait immédiatement reproduire l’expérience. Il tira sa culotte sur le côté. Lina était déjà glissante — pas seulement à cause de lui. À cause de la nappe, des oreilles rouges et du son étouffé de Claire. Il lécha largement, trop vite, la langue à plat, le nez contre son pubis. Elle glissa une main dans ses cheveux, autant pour le ralentir que pour ne pas repartir au restaurant dans sa tête.
— Plus lentement. Et plus… là.
Il écouta. La pointe de sa langue trouva son clitoris, passa d’un côté, puis de l’autre. Deux doigts entrèrent quand elle souleva le bassin pour les accueillir. Lina écarta davantage les cuisses. Le canapé grinça. Elle regarda le plafond, la télévision éteinte, puis Georges. Sa chatte se refermait bruyamment autour de ses doigts. Il suça. Elle jura.
Quand elle le tira vers elle, il s’aligna trop vite. La tête de sa bite glissa, rata l’entrée, puis revint. Il s’enfonça d’un coup. Large, familier, à elle. Lina eut un hoquet. Il la prit comme il le faisait depuis des années : profondément, avec un rythme un peu trop régulier et le visage enfoui dans son cou. Elle enroula les jambes autour de lui. Ses talons — elle portait encore ses chaussures du restaurant — cognèrent son dos.
— Plus fort.
Il accéléra. Le bruit de leurs corps devint obscène, humide, impossible à ignorer. Lina se toucha le clitoris, deux doigts pressés au rythme qui lui convenait. Georges lâcha alors, près de son oreille, une réplique empruntée aux films qu’il croyait regarder discrètement.
— T’es une petite salope.
Lina éclata de rire. Georges perdit le rythme une demi-seconde.
— Quoi ?
— Rien. J’essayais juste de retrouver dans quelle vidéo tu as appris celle-là.
— Lina…
— Continue. Mais maintenant, il faut l’assumer.
Il la souleva et la retourna, le ventre contre le dossier, la jupe coincée sous les seins. Il changea d’angle et rentra plus profondément. Lina ouvrit la bouche contre le tissu du canapé. Ses seins s’écrasèrent. Georges lui écarta les fesses pour regarder. Elle le savait. Elle le laissa faire.
— Je vais jouir, dit-il.
— En moi.
Il attendait ce mot. Lorsqu’elle le prononça, il se figea au fond d’elle. Lina sentit le premier jet, chaud, puis les autres, par à-coups. Georges grogna comme lorsqu’il marquait un but et oubliait qu’il avait des voisins. Lina se masturba plus vite, glissante de lui, et son orgasme arriva de travers : moins élégant que celui de Claire, les cuisses tremblantes, le visage dans le coussin, avec un son qu’elle ne se serait pas reconnu. Pendant une seconde, elle imagina l’expression qu’elle devait avoir — bouche ouverte, joues brûlantes, yeux beaucoup trop grands — et enfouit davantage son visage. Trop tard : elle souriait.
Ils restèrent collés quelques instants. Le sperme commença à couler le long de sa cuisse dès qu’il se retira. Georges posa le front entre ses omoplates.
— On n’est pas si sages, murmura-t-il.
Lina regarda la tache sur le canapé.
— On est prévisibles.
Une heure plus tard, au lit pour de vrai, les corps lavés à moitié, le téléphone de Georges éclairait le plafond. Il avait retrouvé le nom du jeu dès la première recherche. Le site était laid et beaucoup trop cher. Une boîte noire occupait tout l’écran, accompagnée d’une phrase : Vous ne choisissez pas le désir. Vous le tirez.
Lina lut par-dessus son épaule. Elle sentait encore sa culotte humide dans le panier, là-bas, et le reste de lui entre ses jambes malgré leur douche trop rapide.
— C’est idiot, dit-elle.
— Complètement.
— On n’est pas Claire et Max.
— Non.
Elle prit le téléphone. Le bouton de commande était rouge. Livraison sous quarante-huit heures. Georges n’avait plus son regard de spectateur très informé. Il avait celui d’un homme qui craignait qu’elle dise non et peut-être davantage qu’elle dise oui.
Lina appuya.
Commande confirmée — 00 h 47.
Elle posa le téléphone sur sa poitrine. Le verre de l’écran était froid. Dans le noir, elle revit la fourchette abandonnée de Claire et le petit mouvement du pouce de Max, encore, encore, encore.
— Si c’est nul, dit-elle, on l’offre à ta mère pour Noël.
Georges rit dans son cou. Lina ferma les yeux. Elle ignorait encore les couleurs des piles, les niveaux et les règles imprimées en petits caractères. Elle savait seulement qu’une boîte allait arriver et que, pour la première fois depuis longtemps, aucun d’eux ne pourrait prévoir la suite.







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