Chapitre 1 — La route du Vauclin
La mer, cette nuit-là, avait la couleur de l'encre. Puis le jour se leva sur elle comme une main lente qui écarte un drap, et la Martinique apparut, sombre encore aux premières lueurs, avant que le vert ne prenne possession des mornes, verre après verre, ainsi qu'un vin qu'on regarde s'éclaircir.
Jean Bart se tenait au bastingage. Il n'avait pas dormi. Après des semaines où l'Atlantique n'avait montré à ses yeux qu'une même étendue grise, recommencée chaque matin sans lui rien promettre, l'île, à présent, lui semblait presque une invention — trop verte, trop lumineuse pour être tout à fait réelle.
Les pentes tombaient vers une mer si bleue qu'elle en paraissait profonde jusqu'au ciel. En contrebas, les toits de Fort-de-France s'agrippaient au rivage comme des coquillages à un rocher, et l'air, déjà, portait jusqu'au navire une odeur qu'aucun port de Hollande n'avait jamais su offrir : du sel, mêlé à du bois chaud, à des fleurs qu'il ne connaissait pas encore, et à quelque chose de plus doux, presque sucré, qui semblait monter de la terre elle-même.
Il ferma les yeux un instant, pour mieux la respirer.
Il pensa, sans le vouloir vraiment, à tout ce qu'il avait laissé derrière lui pour venir jusqu'ici : les quais gris de sa jeunesse, les hivers qui n'en finissaient pas, une existence réglée comme un livre de comptes, où chaque jour ressemblait au précédent.
Il n'avait jamais été homme à regretter un choix une fois qu'il l'avait fait. Mais debout à ce bastingage, face à cette lumière qui n'appartenait à aucun port qu'il eût connu, il sentit pour la première fois que ce voyage ne serait pas seulement une affaire de commerce.
Quelque chose, dans l'air même, semblait l'attendre.
C'était une beauté qui ne demandait rien. Qui ne cherchait pas à plaire. Jean avait connu des ports où le ciel semblait vouloir noyer les hommes autant que les bateaux ; ici, le soleil se levait avec une violence tranquille, presque une insolence, et tout — les voiles, les toits, les feuillages — buvait cette lumière comme s'il n'avait jamais existé d'hiver.
Et pourtant.
Quelque chose, dans cette perfection même, résistait à son regard.
Sur le quai, des hommes déchargeaient des caisses sous les ordres secs d'un contremaître. Presque tous étaient noirs. Ils travaillaient sans lever la tête, dans une chaleur qui devenait déjà lourde à cette heure.
Sept années avaient passé depuis que la loi avait proclamé leur liberté — sept années, et pourtant leurs gestes avaient gardé la prudence de ceux qui savent que la liberté, parfois, ne descend pas jusqu'aux bras qui portent les fardeaux.
Aucun rire ne montait de ce groupe.
Quand l'un d'eux ralentit, à bout de souffle, le bâton du contremaître claqua contre une caisse — un bruit sec, presque anodin, et pourtant Jean sentit ses mâchoires se serrer.
L'homme reprit l'ouvrage sans un mot.
Jean se surprit à observer cette scène avec une attention qu'il n'aurait su justifier. Il n'était pas venu pour juger un pays qu'il ne connaissait pas encore. Et cependant, quelque chose en lui — une habitude ancienne, peut-être, prise dans les ports où l'on apprend vite à distinguer un homme qui commande d'un homme qui obéit par peur — refusait de détourner les yeux.
— Nous sommes arrivés, monsieur Bart, dit le capitaine derrière lui.
Jean se retourna.
— Je vois cela.
— La Martinique est généreuse, avec ceux qui savent y faire des affaires.
Le capitaine souriait. Mais son regard, une fraction de seconde, avait glissé vers le quai avant de se détourner — comme on détourne les yeux d'une chose qu'on préfère ne pas nommer.
— Et avec les autres ? demanda Jean.
— Les îles ont leurs usages, monsieur Bart.
Il s'éloigna sans en dire davantage, laissant sa phrase se refermer sur elle-même comme une porte qu'on ne force pas.
La passerelle fut mise en place. Jean prit son sac, s'assura que la malle contenant ses lettres de commerce suivait bien, puis descendit.
Sous ses bottes, les planches du quai craquèrent, vivantes, tièdes déjà du soleil.
Autour de lui se mêlaient des voix en français, en créole, en anglais, en hollandais — toute une Babel de marchandes offrant des fruits qu'il ne connaissait pas, de marins hélant leurs compagnons, d'une charrette de cannes à sucre passant dans un fracas de roues et de grincements.
Une odeur de poisson frais se mêlait à celle, plus lourde, du sucre qu'on chargeait un peu plus loin, et Jean pensa que cette île tout entière semblait respirer par ses marchés, par ses cris, par ce désordre chaleureux qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait connu.
Jean prit quelques secondes pour observer le port. Des cordages grinçaient contre les mâts, des paniers circulaient de main en main et des voix se répondaient d’un bout à l’autre du quai. Tout allait vite autour de lui. Pourtant, derrière cette agitation, il percevait une tension sourde, quelque chose qu’il ne savait nommer, mais qu’il n’oublierait jamais.
Au milieu de cette agitation, un homme se tenait immobile, comme si le tumulte n'avait pas prise sur lui.
Il était grand, vêtu d'un costume clair malgré la chaleur, une montre d'or à son gilet. Sa posture, plus encore que ses vêtements, disait qu'il avait depuis longtemps cessé de se demander si on lui obéirait.
— Monsieur Jean Bart ?
— Lui-même.
— Pierre Leclerc. Soyez le bienvenu en Martinique.
Sa poignée de main était ferme, son sourire mesuré au trait près.
— Merci d'être venu m'accueillir, monsieur Leclerc.
— Votre traversée n'a pas été trop pénible, j'espère ?
— La mer ne demande jamais notre avis. Mais elle m'a conduit jusqu'ici.
Leclerc eut un rire bref, presque satisfait.
— Vous apprendrez que la Martinique, non plus, ne demande l'avis de personne.
C'est alors qu'une caisse échappa aux mains d'un jeune docker et s'écrasa sur les planches.
Le contremaître jura.
Le garçon se baissa aussitôt pour en ramasser les morceaux ; une entaille barrait déjà sa paume, mais il ne s'arrêta pas, ne se plaignit pas, comme si la douleur elle-même n'avait pas le droit de retarder l'ouvrage.
Jean fit un pas vers lui.
— Laissez, dit Pierre.
Jean s'arrêta.
— Il est blessé.
— À peine. Et il sait ce qu'il a à faire.
Le garçon avait entendu. Il ne leva pas les yeux.
Jean regarda la paume ensanglantée, puis le visage fermé du jeune homme.
Il se dit qu'il faudrait du temps, sans doute beaucoup de temps, pour comprendre ce pays.
Pierre désigna une calèche qui attendait au bout du quai, à l'ombre maigre de deux palmiers.
— Venez. Vous aurez tout le loisir de découvrir le pays. Nous parlerons de vos projets au domaine.
Ils se mirent en marche au milieu de la foule et des marchandises entassées.
Jean aurait dû ne penser qu'aux contrats à venir, aux routes maritimes, aux cargaisons qu'il espérait organiser — c'était pour cela, après tout, qu'il avait traversé l'océan.
Et pourtant le visage du jeune docker demeurait devant lui, tenace, comme une image qui refuse de se laisser effacer par la lumière.
Au moment de quitter le port, il se retourna une dernière fois vers la mer.
Le soleil couvrait à présent la baie d'une lumière dorée, presque trop belle pour ce qu'il venait d'y voir. Au loin, les mornes se dressaient, magnifiques et silencieux, gardiens d'un pays qui ne livrerait pas facilement ses secrets.
Il eut l'impression fugace, absurde peut-être, que cette terre le regardait autant qu'il la regardait — qu'elle attendait de voir ce qu'il ferait de ce qu'il venait d'apercevoir.
La Martinique venait de lui offrir, en quelques minutes à peine, deux visages : celui d'une terre d'une beauté à couper le souffle, et celui d'un monde qui n'avait pas encore appris — ou qu'on empêchait d'apprendre — à vivre tout à fait libre.
Jean ne savait pas encore lequel des deux, un jour, réclamerait son cœur.
FIN DU CHAPITRE 1








