CHAPITRE 1 — L’aile Nord
Rochefaucon apparaît d’abord comme une mauvaise dent dans la montagne : pierre grise, toits d’ardoise, un lac trop noir en bas des arbres.
Le taxi refuse d’aller plus loin que la grille.
Il dit que les pneus n’aiment pas la mousse.
Il ne dit pas qu’il n’aime pas l’endroit.
Je paie avec la carte au nom d’Auguste.
Le terminal affiche MOREAU, puis se corrige.
MOREL.
Même les machines hésitent.
La valise a les roulettes fatiguées de mon frère.
Dedans : ses pulls, ses dossiers, sa bague trop large, et le bandeau que j’ai serré à 5 h 32 dans les toilettes de la gare, jusqu’à ne plus trop sentir mes côtes.
Ma voix, je ne l’ai pas encore utilisée.
C’est plus sûr.
Un surveillant me prend le papier sans me regarder.
— Morel, Auguste. Bourse troisième année. Vous étiez signalé… absent, en juin.
— Je suis là maintenant.
Il lève enfin les yeux.
J’ai trop coupé mes cheveux.
Ils font une ligne bête au-dessus des oreilles.
Auguste les portait un peu plus longs.
Le surveillant rature une ligne, en écrit une autre.
— Programme d’unité. Aile nord. Deux-quatorze.
L’aile des boursiers est derrière le cloître, vers le froid.
L’aile nord donne sur le lac.
On ne m’y met pas par bonté.
Le Grand Cloître sent la cire et l’encre humide.
Des garçons passent en pull navy, déjà en bande, déjà à leur place.
Personne ne dit mon prénom.
Tant mieux : je n’ai pas fini de le porter.
Deux-quatorze est au bout d’un couloir trop large.
La porte est entrouverte.
Hadrien Montclerc est appuyé contre le chambranle comme s’il habitait aussi l’encadrement.
Plus grand que dans les photos du site.
Plus fatigué.
Cheveux brun cendré rejetés d’une main, yeux trop sombres pour le sourire qu’il doit offrir aux conseils.
Il a une montre qui coûte plus cher que l’année de ma mère.
Il me regarde trop longtemps.
Pas comme on regarde un nouveau.
Comme on regarde une pièce qu’on a déjà rendue.
— Encore un Morel, dit-il.
Sa voix est calme.
C’est pire.
Je m’entends répondre trop bas, trop râpeux, le rhume que j’entretiens depuis juillet :
— Un seul. Ça vous suffit pas.
Un coin de sa bouche bouge.
Ce n’est pas un sourire.
— Tu as perdu cinq centimètres. Et le goût des coiffeurs.
Il s’écarte assez pour me laisser entrer, pas assez pour que je passe sans frôler l’air de lui.
L’odeur : amande amère, pierre mouillée.
En bas, derrière les vitres étroites, le lac colle au ciel.
Deux lits.
Deux bureaux.
Un radiateur qui frappe par à-coups.
Sur le parquet, une bande de ruban noir, droite, absurde, d’un mur à l’autre.
Hadrien ferme la porte.
La pièce rétrécit.
— Ta moitié, dit-il. Tu poses un truc de l’autre côté, il sort par la fenêtre. Y compris toi.
— C’est réglementaire ?
— C’est à moi.
Il a déjà déplié sa vie du bon côté : draps gris, livres de droit alignés, un briquet usé sur la table de nuit.
Un briquet qui n’est pas à lui, je le sais tout de suite.
Auguste le volait dans les cuisines, l’été, pour les cigarettes qu’il ne fumaient pas jusqu’au bout.
Le briquet est là.
Bien sûr qu’il a gardé ça.
Hadrien le laisse visible.
Je pose la valise.
La bague tourne à mon pouce.
La tache de naissance reste cachée.
— Tu pourrais dire que tu es désolé, je lance.
Je ne sais pas encore pour quoi.
Pour la chambre.
Pour juin.
Pour la façon dont il dit Morel.
Hadrien s’assoit au bord de son lit.
Il dénoue sa cravate d’un geste trop précis.
— Tu m’avais dit que l’eau ne te prendrait pas.
La phrase tombe entre nous, plate.
Pas une accusation.
Un reproche qu’on ne fait qu’à quelqu’un qu’on a cru.
Bien sûr.
Bien sûr qu’il me parle comme on parle à un mort qui a promis.
Je pense : il l’aimait.
Je pense : je suis une fraude dans un lit de veuf.
Je dis seulement :
— Je me suis trompé.
Le réfectoire est une nef trop sonore.
On me pose un plateau.
Tristan Eller, blond, dents, parfum, rit trop fort deux tables plus loin.
Maël Ruiz, lunettes réparées au scotch, me glisse une corbeille de pain sans demander mon nom.
— Deux-quatorze, murmure-t-il. T’as pas tiré le bon numéro.
— Il est toujours comme ça ?
Maël baisse les yeux vers mes mains, pas vers mon visage.
— Depuis juin, il est comme ça avec tout le monde. Avec un Morel, j’sais pas. Je te souhaiterais pas de le découvrir.
Hadrien ne mange pas avec les siens.
Il traverse la salle, s’arrête derrière moi assez longtemps pour que mon dos apprenne sa hauteur.
— Dix heures. Couvre-feu. Si tu te perds jusqu’au lac, Morel, cette fois tu préviens.
Cette fois.
Tristan éclate de rire.
Moi j’ai les oreilles trop rouges.
Le col roulé me tient la gorge comme une main.
À 21 h 47, le 2-14 sent le savon et la pluie dans les murs.
Hadrien sort de la salle d’eau en t-shirt.
L’éraflure pâle court le long de ses côtes, à droite, comme une signature trop légère.
Je la vois malgré moi.
Je la range avec le briquet, avec encore un Morel, avec le lac.
Il jette une serviette sur sa chaise.
— Tu te changes maintenant. Je sors pas.
Ce n’est pas une invitation.
C’est une surveillance.
— Tourne-toi.
— Non.
Le bandeau serre.
Un point sous l’omoplate a commencé à battre vers 16 h.
Si je desserre ici, il verra les marques.
Si je ne desserre pas, je vais vomir le dîner contre sa ligne noire.
Je prends le pull d’Auguste, trop long, et je me tourne vers le mur.
Mes doigts cherchent l’ourlet.
— T’as trois minutes, dit Hadrien derrière moi. Après j’éteins.
J’ôte le pull.
La chemise reste.
Le bandeau reste.
L’air froid me prend les omoplates.
J’entends qu’il ne bouge pas.
Qu’il regarde.
Que sa respiration a changé de rythme, une fois, puis s’est reprise comme une cravate.
Je rabats un t-shirt d’Auguste.
Trop large.
Ça sauve tout ce qui doit l’être.
Quand je me retourne, Hadrien est au bord du ruban, pieds nus, très droit.
— Tu dors sur le dos ? dit-il. Tu as l'habitude de dormir sur le côté.
Encore une phrase que je range mal.
— Tu a l'air bien informé, pour quelqu'un qui me déteste.
Il éteint.
Dans le noir, sa voix arrive plus bas.
— Ferme-la, Morel. Et reste de ton côté. Si tu traverses, je te jure que le lac est plus simple.
Je n’arrive pas à savoir s’il menace un vivant ou s’il parle à un mort.
Je ne dors pas.
Au-dessus de moi, les poutres font le même bruit que chez ma mère quand le vent prend la toiture.
En bas, le lac.
Je pense à Auguste qui savait nager.
Je pense à Hadrien qui a gardé le briquet.
Je pense à ma propre bouche, trop large dans le noir, trop pareille, et au fait qu’un garçon que je ne connais pas la déteste déjà assez pour la connaître.
La bague tourne.
De l’autre côté du ruban, Hadrien ne dort pas non plus.
On n’a pas besoin de se le dire.
Vers deux heures, il parle, à peine.
Un prénom.
Le mien n’en est pas un, cette année.
— Auguste.
Pas comme on appelle quelqu’un.
Comme on retient quelqu’un par la manche.
Je ferme les yeux.
Je range ça avec le reste.
Je me dis : il l’aimait.
Je me dis : je vais passer l’année dans un lit volé.
Contre ma cage thoracique, le bandeau frappe au rythme du radiateur.








