Le Cheptel
TOUTES LES NUITS ONT UN LENDEMAIN
Une histoire de Lucie et Marc
Rachel Merval
1 — Le cheptel
À cinquante-quatre ans, Lucie avait découvert qu’il existait des soirées pour célibataires de plus de cinquante ans.
Elle aurait préféré ne jamais le savoir.
À l’accueil, une jeune femme lui avait tendu un badge portant son prénom et son âge, puis un bracelet vert.
— Vert, c’est disponible. Orange, c’est à voir. Rouge, c’est pas intéressée.
Lucie avait regardé les trois petits paniers de bracelets.
— Vous n’avez pas gris ?
— Gris ?
— Oui. Gris, ça voudrait dire : je ne sais absolument pas ce que je fais ici.
La jeune femme avait ri.
Lucie avait pris le vert.
Parce qu’il fallait bien avoir le courage de ses conneries.
Elle avait failli repartir trois fois avant même d’entrer dans la salle.
Une fois devant le miroir des toilettes, où elle s’était demandé si son chemisier n’était pas trop habillé. Une fois devant le vestiaire, où elle avait vu un homme d’une soixantaine d’années rentrer son ventre en passant devant deux femmes. Une troisième fois au moment précis où un animateur avait lancé au micro :
— Allez, on se mélange ! Ce soir, on ose !
Lucie avait fermé les yeux.
— Mon Dieu.
Personne ne l’avait entendue.
Elle était restée.
Jean-Yves était arrivé huit minutes plus tard.
Jean-Yves n’était pas lourd.
C’était pire.
Il était sincère.
Il lui avait demandé où elle habitait, si elle travaillait encore, si elle aimait cuisiner, si elle préférait la campagne à la ville, si elle avait des enfants et si elle se levait tôt.
Lucie avait répondu à la moitié des questions et éludé l’autre.
— Moi, j’aime les femmes naturelles, avait déclaré Jean-Yves.
Lucie avait regardé son verre.
— Avec des formes.
Elle avait regardé ses hanches.
— Vous avez de bonnes bases.
Lucie avait relevé la tête.
— Pardon ?
— Non, mais je veux dire… une bonne constitution.
Son cerveau avait fait le reste.
Un champ.
Une barrière.
Jean-Yves en bottes.
Trois femmes alignées.
Beau modèle. Bonne constitution. Quatre petits.
Elle avait pincé les lèvres.
— Vous aimez la télé ? avait demandé Jean-Yves.
— Ça dépend.
— Moi, beaucoup L’Amour est dans le pré.
Ce fut terminé.
Lucie éclata de rire.
Pas un rire poli.
Pas celui qu’on donne à un homme pour l’encourager à finir une phrase.
Le rire.
Celui qui la prenait au ventre, lui mettait les larmes aux yeux et supprimait toute possibilité de dignité pendant plusieurs minutes.
Jean-Yves la regarda, vexé.
— J’ai dit quelque chose de drôle ?
Elle secoua la tête, incapable de répondre.
À l’autre bout de la salle, Marc tourna la tête.
Il parlait avec une femme prénommée Sophie.
Très belle.
Grande.
Élégante.
Elle portait une robe noire qui disait qu’elle savait exactement pourquoi elle était venue.
Marc, lui, portait un pantalon sombre, une chemise claire et un bracelet vert identique à celui de Lucie.
Il avait cinquante-huit ans.
Il n’était pas venu chercher la femme de sa vie.
Il n’avait d’ailleurs jamais vraiment cherché la femme de sa vie.
Sophie lui plaisait.
Une soirée simple se dessinait.
Puis il entendit rire Lucie.
Il se retourna.
Une petite femme, cheveux relevés à la va-vite, mascara en train de perdre la bataille contre les larmes, riait devant un homme qui, lui, avait l’air de moins en moins amusé.
Marc oublia la phrase de Sophie.
— Vous m’écoutez ? demanda-t-elle.
— Pardon.
Il se força à revenir.
— Vous disiez ?
Mais quelques minutes plus tard, le rire revint.
Marc regarda encore.
Sophie le remarqua.
— Vous la connaissez ?
— Non.
— Alors pourquoi vous la regardez ?
Marc eut un sourire.
— J’aimerais bien savoir ce qui la fait rire.
Sophie haussa légèrement les épaules.
— Vous pouvez lui demander.
Marc tourna la tête vers elle.
— C’est une excellente idée.
Sophie comprit qu’elle venait peut-être de se tirer une balle dans le pied.
Lucie avait réussi à reprendre une respiration normale. Jean-Yves s’était éloigné, probablement pour chercher une femme plus sensible aux arguments agricoles.
Marc s’approcha.
— Ça va mieux ?
Lucie essuya sous ses yeux avec son index.
— Pourquoi ?
— Vous aviez l’air de mourir.
— De rire.
— J’avais compris.
Elle le regarda.
Grand. Brun grisonnant. Un visage qui n’avait pas besoin de faire d’effort. Des yeux noisette. Une façon de se tenir qui sentait l’homme habitué à être à sa place.
Très agaçant.
— Ça vous amuse ? demanda-t-elle.
— Beaucoup.
— Vous ne savez même pas pourquoi je riais.
— Non.
— Alors vous riez de moi.
— Je ne ris pas de vous.
Il marqua une seconde.
— Je ris à cause de vous. Grâce à vous. Et, si vous me le permettez, avec vous.
Lucie resta silencieuse.
Merde.
Il savait parler.
— Jean-Yves, dit-elle.
— Jean-Yves ?
— Il m’a expliqué que j’avais de bonnes bases.
Marc leva un sourcil.
— Architecture ?
Lucie le regarda.
— Pourquoi architecture ?
— Je ne sais pas. Ça avait l’air technique.
Elle recommença à rire.
— Non. Élevage.
— Ah.
— Il aime les femmes naturelles, avec des formes et une bonne constitution.
Marc pinça les lèvres.
— Ne dites rien.
— Je n’ai rien dit.
— Votre tête parle.
— Je fais un effort considérable.
— J’ai fini par me voir en Charolaise.
Marc éclata de rire.
— Ne vous avisez surtout pas de donner votre expertise.
Il la regarda.
— Aucune vache n’a d’aussi jolis yeux.
Lucie ouvrit la bouche.
— Et encore moins de mascara sur les joues.
Elle porta immédiatement les doigts sous ses yeux.
— Oh, merde.
Marc rit davantage.
— Une Charolaise, un panda… vous avez un bestiaire intéressant pour quelqu’un que je connais depuis quatre minutes.
— Vous comptez continuer à m’emmerder longtemps ?
— J’espère.
Elle remarqua son bracelet.
Vert.
Comme le sien.
Elle regarda derrière lui. Sophie était toujours là, occupée désormais avec un autre homme, mais elle jetait parfois un regard dans leur direction.
— Votre amie vous attend.
— Ce n’est pas mon amie.
— Elle vous plaît.
Marc ne fit pas semblant.
— Oui.
Lucie haussa les sourcils.
— Au moins, c’est clair.
— Vous préférez que je mente ?
— Non.
Elle regarda encore Sophie.
Puis Marc.
Cet homme lui plaisait.
Beaucoup.
Et cette constatation lui fit moins peur qu’elle ne l’aurait cru.
Peut-être parce qu’elle avait déjà décidé une chose : elle ne le reverrait jamais.
Alors elle pouvait se permettre d’avoir envie de lui.








