Chapitre 1
⚠️ AVERTISSEMENT AUX LECTEURS
Cette histoire contient des thèmes sombres, des émotions fortes et des situations violentes ou dérangeantes. Elle explore la soumission, la rébellion, la loyauté et la survie dans un univers où les règles sont dictées par la meute et le sang. Certaines scènes peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs.
👉 Lecture réservée à un public averti. 👉 Toute reproduction ou diffusion non autorisée est interdite.
Bienvenue dans le monde d’Aube — la fille de l’Alpha, vendue pour la paix, mais née pour la guerre.
AUBE

Je revois encore ce moment comme une gifle.
Lorsque mon père, le redouté Alpha Mateus, m’a ordonné de revenir de toute urgence, j’ai raccroché, le cœur battant à tout rompre et la gorge nouée. J’ai bafouillé un « oui » rapide et peu convaincant, juste pour écourter l’appel, sans en penser un seul mot. J’ai essayé de faire comme si de rien n’était pendant la matinée, mais c’était impossible.
Je cherchais la meilleur façon de fuir pour ne pas le revoir.
Ma louve faisait les cent pas en moi, griffant nerveusement les parois de ma conscience, comme si l’angoisse lui serrait elle aussi la gorge. Elle sentait ce qui arrivait bien avant que mes yeux ne le voient.
À midi, quand je suis sortie pour aller manger — sans faim, simplement poussée par le besoin de fuir l’étouffement de la salle de classe —, ils étaient déjà là. Plantés au milieu du couloir, massifs et immobiles comme des statues de pierre.
Mon père n’avait pas fait les choses à moitié. Il avait envoyé son élite. Ses meilleurs Alphas. Quatre hommes, quatre véritables armoires à glace qui inspiraient la terreur, qu’ils soient sous forme humaine ou métamorphosés.
Leurs silhouettes colossales bloquaient le passage, forçant les autres élèves à les contourner en rasant les murs, les yeux baissés. Ils portaient tous de lourds blousons de cuir noir, épais, patinés par la route et marqués de l’emblème de notre meute brodé en grand dans le dos : une tête de loup en colère, les crocs découverts et cernée de flammes rugissantes, surmontée des mots « LES CROCS DU BITUME » et soulignée par l’inscription « CLAN DE MATEUS ». Un symbole qui, pour ceux qui savaient lire entre les lignes, signifiait la mort ou la soumission.
Le symbole de Mateus. Le symbole de la peur.
Leurs bottes de cuir lourd martelaient le sol du couloir selon une cadence militaire. Autour de nous, l’air s’était subitement chargé d’une pression électrisante, cette aura de domination pure, propre aux Alphas, lourde comme un orage imminent. Ma louve se pliait en deux à l’intérieur de moi, les oreilles plaquées en arrière, gémissant sous le poids de leur autorité. Je sentais mon cœur cogner à tout rompre contre mes côtes et ma gorge se dessécher. Je n’avais aucune chance. Face à quatre exécuteurs de Mateus, la fuite était une illusion.
C’est alors que la masse imposante des jumeaux se fendit. Au milieu d’eux surgit Nick.
« Tonton Nick. » Celui qui me portait sur ses épaules quand j’étais gamine, celui dont les poches sentaient le tabac à rouler et les bonbons à la menthe qu’il me donnait en cachette durant les runs de la meute. Aujourd’hui, son odeur d’huile de vidange et de cuir mouillé était saturée d’une férocité contenue. Son sourire n’avait plus rien de rassurant : il s’étirait dans un mélange dérangeant de tendresse résignée et de menace implicite. Ses yeux brillaient d’un bref éclat ambré, trahissant la bête qui affleurait sous sa peau.
— Alors, gamine… heureuse de nous revoir ?
Je n’eus même pas le temps d’articuler un mot. Derrière lui, Caleb fit rouler ses épaules et leva ma valise d’un seul bras, sans le moindre effort.
Ma valise. Ma propre valise, déterrée de mon placard universitaire. Fermée. Prête.
Une vague de nausée me submergea. Ils avaient violé mon sanctuaire. Ils s’étaient introduits dans ma chambre, avaient fouillé mes affaires et emballé toute ma vie sans même me demander mon avis. Ma louve montra les crocs, révoltée par l’intrusion, mais s’écrasa aussitôt sous le regard d’acier de Caleb.
Nick hocha la tête, satisfait de mon mutisme.
— On y va. La bécane t’attend.
— La… quoi ? balbutiai-je, la voix enrouée par la panique.
— Tu montes derrière moi, gamine, trancha-t-il d’un ton sans réplique. Et ne t’avise pas de faire la fine bouche. On ne te laisse pas une seconde de marge.
Ils m’encadrèrent en formation serrée sans ajouter un mot, m’obligeant à avancer vers la sortie. Leurs mains ne me touchaient pas, mais le mur invisible de leur présence physique et de leurs phéromones de prédateurs me plaquait l’esprit contre une muraille d’angoisse. Je tremblais de la tête aux pieds. Je tentai d’inspirer profondément pour calmer le galop sauvage de mon pouls, mais l’air étouffant du couloir refusait de descendre dans mes poumons.
À l’extérieur de la faculté, quatre imposantes bécanes noires attendaient sur le bas-côté, leurs moteurs tournant dans un râle grave. Leurs chromes étincelaient sous le soleil de Denver, les blousons de mes tortionnaires fièrement barrés de la tête de loup enragée du clan. De l’extérieur, on aurait dit une armée de bikers hors-la-loi ; pour moi, c’était une escorte de bourreaux.
Nick enfourcha sa monture, fit ronfler le V-twin et se tourna vers moi avec un dernier regard, mi-tendre, mi-menaçant, la mâchoire serrée.
— Tu sais comment ça marche, Aube. Quand ton père nous envoie, c’est qu’il ne plaisante pas. La meute a besoin de toi. Grimpe, colle-toi à moi et serre bien les cuisses.
Je m’exécutai, la gorge nouée, forcée de coller mon buste contre son blouson de cuir rigide.
Caleb fixa ma valise à l’arrière de sa propre bécane.
L’odeur de tabac, d’essence et de loup sauvage qui émanait de son blouson et de son corps me monta presque à la tête.
À peine mes bras furent-ils noués autour de la taille de Nick que les trois autres Alphas firent rugir leurs bécanes, produisant un concert de pots d’échappement qui fit trembler le sol.
Elles s’élancèrent dans un rugissement assourdissant, m’encerclant comme une meute rabattant sa proie en plein territoire de chasse. Le grondement mécanique et les vibrations du moteur traversèrent mon bassin et résonnèrent jusque dans ma cage thoracique.
Et à cet instant, la vérité m’assomma d’un coup de masse. Il ne m’avait pas simplement rappelée. Il m’avait arrachée à ma vie.
Quelque chose de terrible était en train de se produire chez nous. Je le sentais dans chaque fibre de mon corps, dans les battements affolés de mon sang.
Ma vie venait de basculer.
À Denver, où j’étudiais la médecine vétérinaire depuis un an, j’avais enfin réussi à respirer. Loin de la crasse, du sang et de la violence primitive de notre clan, je me voyais déjà diplômée, soignant des animaux sans histoire, coupée à jamais de ce monde de brutes, de bécanes pétaradantes et de guerres territoriales.
Mais l’autorité suprême de l’Alpha venait de tout balayer d’un seul trait.
Autour de nous, les étudiants civils qui traversaient le campus se poussaient à peine, agacés par le bruit pétaradant des échappements, totalement aveugles à la menace surnaturelle qui venait de s’emparer de moi. Pour eux, ce n’était qu’un groupe de motards bruyants. Pour moi, c’était le bruit profond, sauvage et inéluctable d’un orage mécanique qui me ramenait droit vers l’enfer.
Les heures sur la route furent un long calvaire de vibrations incessantes, de vent glacé et de fatigue accumulée. Cramponnée au blouson de Nick, les muscles tétanisés et les doigts engourdis par ma prise, je vis les paysages urbains de Denver s’effacer pour laisser place aux étendues sauvages et arides du territoire du Sud. Ma louve trépignait au fond de moi, rendue folle par l’odeur du sang et de la terre familière qui se rapprochait.
Puis, l’asphalte finit par céder la place aux pistes de terre battue.
Dans un rugissement assourdissant de pots d’échappement, le convoi fit voler un épais nuage de poussière ocre qui s’engouffra dans mes poumons et se colla à notre peau. Lorsque les bécanes s’immobilisèrent enfin au centre du repaire du clan, dans un crissement de freins et de graviers, la coupure simultanée des moteurs fit tomber un silence lourd, presque étouffant. Seul restait le cliquètement du métal brûlant qui refroidissait.
À peine eus-je posé un pied à terre, les jambes engourdies et tremblantes après être descendue de la bécane de Nick, qu’une silhouette frêle se précipita vers moi .
Ma mère. En pleurs, le visage ravagé par l’angoisse et les lèvres tremblantes, elle m’agrippa les bras. Sans même oser me serrer dans ses bras, de peur de retarder l’échéance, elle se contenta de me glisser à l’oreille, dans un souffle affolé :
— Ton père veut te voir sur-le-champ… Sois sage, Aube, je t’en supplie…
Les membres de la meute levèrent la tête. Certains se figèrent, d’autres grognèrent, mais tous savaient ce que cela signifiait : on était venu me chercher et j’étais de retour.
Ma mère m’accompagna, mais resta derrière.
Elle pleurait, et ce n’était pas un bon présage pour moi.
Qu’avait-il encore inventé ?
Escortée par les quatre Alphas, qui m’encadraient comme des gardes du corps, je traversai le sous-bois pour franchir le seuil du bar principal du clan.
C’est au-dessus de ce bar que j’avais grandi.
L’odeur de tabac froid, d’alcool fort et de cuir saturait l’air.
Tout au fond de la pièce baignée d’une lumière sombre, assis sur son imposant siège en cuir, le patriarche m’attendait.
Le verre à whisky tournait lentement entre ses doigts épais. Le choc mat des glaçons contre le cristal était le seul son qui brisait le silence étouffant de la pièce. Il ne daigna même pas se lever. Pas un geste, pas une once d’affection. Pour l’Alpha Mateus, la hiérarchie passait avant le sang, et la famille n’était qu’un outil de plus pour régner sur le clan.
Je restai plantée là, la poussière de la route encore collée à ma peau, les bras engourdis par les heures passées agrippée à la bécane de Nick. Autour de moi, l’atmosphère était saturée par son aura de domination, une masse invisible si lourde qu’elle manquait de me faire plier les genoux. Ma louve se recroquevilla tout au fond de ma conscience, les oreilles plaquées en arrière, déchirée entre la rage et l’instinct de soumission face au chef suprême.
— Tu as mis le temps, lâcha-t-il enfin d’une voix grave et rocailleuse, sans même quitter des yeux le liquide ambré.
Il posa son verre sur la table en bois massif avec un choc sec, puis leva enfin son regard sur moi. Un regard d’acier, glacial, où ne brillait aucune étincelle paternelle. Pour lui, je n’avais jamais été qu’une faiblesse, une fille décevante qui préférait fuir vers les bancs de la faculté plutôt que de baigner dans le sang et la graisse de moteur.
— Bonjour, père, dis-je en m’efforçant de garder une voix ferme, malgré le tremblement qui menaçait d’ébranler mes jambes. Pourquoi m’avoir arrachée à mes cours ? Pourquoi cette escorte ?
Un fin sourire sans chaleur étira ses lèvres, laissant apercevoir la pointe de ses canines.
— Parce que la récréation est terminée, Aube. Et que le moment est venu d’assumer ton rôle.
— D’assumer mon rôle… répétai-je dans un murmure, comme si j’essayais de comprendre ce dont il voulait me parler.
Il ricana. Ce rire me dégoûta.
— Oui. Demain, tu te maries. Inutile de vider ta valise, tu pars directement avec les Iron Howlers. Leur chef, l’Alpha Kurt, te prend pour femme.
La nouvelle me percuta de plein fouet, pareille à un choc frontal. Le sol sembla se dérober sous mes pieds.
— Quoi ? soufflai-je, le cœur arrêté.
— Tu as très bien entendu. Il faut bien qu’on arrête ces guerres de territoire qui ne mènent qu’au sang. Tu seras la garantie de notre trêve. Grâce à toi, nous allons sceller l’alliance entre nos clans.
— Le… le président Alpha Kurt ? répétai-je, la gorge sèche comme de la cendre.
Mon père éclata d’un rire gras et brutal qui fit tinter les bouteilles alignées sur le comptoir. Il se leva pesamment de son tabouret, imposant sa haute carrure massive au-dessus de moi, puis posa une main lourde et poisseuse d’alcool sur mon épaule.
— Oui, exactement. Et je te conseille de bien écarter les cuisses pour le satisfaire… et pour satisfaire ton père. Parce qu’une fois dans son lit, tu vas devenir mes yeux et mes oreilles. Tu me ramèneras absolument tous les renseignements que tu pourras lui voler. Les Blood Riders, qui sont en guerre contre lui, sont prêts à me payer une fortune pour le moindre détail sur ses troupes.
— Quoi ? Mais… non ! Je ne veux pas me marier ! Je veux finir mes études. Ou est la paix si tu me mari a un homme que je dois espionné et puis non, je ne veux pas, tu m’avais promis que…
Ma phrase ne fut pas terminée qu’il bondit. Sa main lourde s’abattit sur ma joue dans un claquement sec et violent qui me fit voir des étoiles. Avant que je puisse chanceler, ses doigts crasseux se prirent dans mes cheveux et il me tira la tête en arrière avec une violence inouïe, afin d’aligner son regard avec le mien.
Autour de nous, des rires gras et de profonds grognements de loups s’élevèrent des tables de poker où s’entassaient les hommes du clan. Dans mon esprit, ma louve se roula en boule, pleurant de détresse sous la pression écrasante de la voix de l’Alpha.
— Je t’ai dit que tu allais te marier, alors tu vas te marier ! cracha-t-il, son haleine fétide de tabac et de whisky me brûlant le visage. Et tu feras tout ce que je t’ai dit. Sinon, il se pourrait bien que Poly y aille à ta place.
Poly. Ma petite sœur. Elle n’avait que quinze ans.
— Non ! Laisse Poly tranquille… C’est encore une enfant !
— Elle a l’âge de reproduire, me coupa-t-il avec un sourire cruel qui découvrit ses dents jaunis par le tabac et une mauvaise hygiène. Alors, soit tu épouses ce démon de Kurt, soit c’est elle que j’envoie. Et crois-moi, je me chargerai de ton sort ensuite…
Une larme de rage et de terreur glissa le long de ma joue brûlante.
— Tu m’avais promis… murmurai-je d’une voix brisée. Tu avais promis que je pourrais finir mes études et devenir vétérinaire.
Je regardai ma mère.
— Maman… fais quelque chose.
Je la suppliai, mais je savais qu’elle ne pourrait rien faire, parce qu’il la terrorisait encore plus que moi.
Mateus m’avait eue de sa seconde union. Quant à sa première épouse… la rumeur voulait qu’il l’ait dévorée lors d’une crise de rage. Connaissant le monstre, cela ne m’aurait étonnée qu’à moitié.
— Laisse ta mère en dehors de tout ça et réfléchis à la manière de devenir une bonne épouse docile. Et une très bonne espionne.
Il me repoussa avec dédain. Je m’affalai lourdement sur le similicuir craquelé de l’une des banquettes du club. L’odeur de mon propre sang, qui perlait sur ma lèvre fendue, stimula l’odorat des mâles alentour, mais aucun n’osa bouger devant Mateus.
— Allez, qu’on serve une limonade à ma fille ! réclama-t-il à la ronde en éclatant d’un rire tonitruant. Elle a comme un coup de chaud !
Il se rassit sur son tabouret, claqua des doigts pour qu’on lui serve un nouveau verre, puis consulta la lourde montre en acier qui enserrait son poignet.
— Ils ne devraient plus tarder… Il est bientôt quinze heures.
— Je peux revoir ma sœur avant de partir ? S’il te plaît, père…
— Non. Pas de jérémiades inutiles.
Au même moment, un grondement lourd, terrifiant et métallique fit frémir les vitres du bar. À l’extérieur, les moteurs surpuissants des Iron Howlers venaient de pénétrer dans la cour, faisant trembler le sol.








