Chapter 1
Le douzième étage de l'agence bourdonnait déjà de son agitation habituelle quand Kayla poussa les portes vitrées, un café à la main et l'autre déjà tendu vers le bureau voisin du sien.
— Tu es en retard de sept minutes, lança Soo-yeon sans lever les yeux de son écran. J'ai failli appeler la sécurité.
— Le métro de Séoul et moi, c'est compliqué depuis trois ans, tu le sais très bien.Kayla posa le deuxième café sur le bureau de son amie
— un geste tellement automatique qu'aucune des deux n'y prêtait plus attention. Cinq ans que Soo-yeon travaillait ici, trois ans que Kayla l'avait rejointe, et leur rituel matinal n'avait pas varié d'un pouce depuis le premier mois : deux cafés, une place l'une à côté de l'autre, et cette manière qu'elles avaient de reprendre une conversation exactement là où elles l'avaient laissée la veille.
— Alors, dit Soo-yeon en pivotant enfin sur sa chaise, tu as regardé le dossier du groupe de Busan ?
— Toute la nuit. Enfin, façon de parler. J'ai regardé une demi-heure et j'ai fini par m'endormir dessus.
— Charmant sens des priorités.
— J'ai des excuses valables, protesta Kayla en s'installant. Ma voisine du dessus a décidé que onze heures du soir était le moment idéal pour repeindre son appartement. Au marteau, apparemment.Soo-yeon éclata de rire, ce rire un peu trop sonore qui lui avait valu plus d'un regard agacé de la part de leurs collègues au fil des années, et que Kayla adorait précisément pour cette raison.
— Tu devrais vraiment envisager de déménager près de chez moi. Mon quartier est d'un calme olympique.
— Ton quartier est à quarante-cinq minutes d'ici.
— Détail.C'était une conversation qu'elles avaient eue au moins une dizaine de fois, sans jamais vraiment y donner suite, comme beaucoup de leurs discussions du matin — un rituel plus qu'un vrai projet. Autour d'elles, l'open space s'animait progressivement : les téléphones commençaient à sonner, quelqu'un râlait déjà contre un client difficile à l'autre bout de la salle, et l'odeur du café se mélangeait à celle, plus discrète, des viennoiseries que quelqu'un avait apportées pour on ne savait quelle occasion.
— Réunion à dix heures, rappela Soo-yeon en consultant son écran. Nouveaux partenariats hôteliers. Tu y vas ?
— Obligée. Apparemment mes clients internationaux ont des exigences que seule je peux traduire correctement, d'après la direction.
— C'est parce que tu es la seule ici capable de dire non à un client sans qu'il le prenne mal. Un vrai talent.
— Trois ans de pratique.Soo-yeon sourit, ce sourire un peu en coin qu'elle réservait aux moments où elle s'apprêtait à dire quelque chose qu'elle savait déjà agaçant.
— Trois ans que je supporte tes horreurs de sandwichs achetés au distributeur, aussi. On progresse doucement.
— Mes sandwichs sont très bien.
— Kayla. Ce sont des sandwichs de distributeur.Elles échangèrent un regard complice, celui de deux personnes qui n'avaient plus besoin de finir leurs phrases pour se comprendre. Cinq ans et trois ans à partager le même open space, les mêmes horaires impossibles, les mêmes clients capricieux — cela avait fini par tisser quelque chose de plus solide qu'une simple amitié de bureau. Kayla n'aurait pas su dire à quel moment précis Soo-yeon était devenue la personne qu'elle appelait en premier, bonne ou mauvaise nouvelle, mais elle savait que sans elle, ses trois années à Séoul auraient eu un tout autre goût.
— Bon, dit Soo-yeon en se levant et en attrapant son carnet, dix heures moins cinq. Si on est en retard, c'est encore moi qui devrai improviser une excuse pour nous deux.
— Tu es douée pour ça.
— Je sais.Kayla la suivit vers la salle de réunion, son café à la main, sans se douter que cette journée, en apparence aussi banale que toutes les précédentes, allait bientôt cesser de l'être.








