Chapitre I : le sang et le Sel
Le port de Brindleton Bay ne dormait jamais vraiment.
Même au cœur de la nuit, lorsque les boutiques fermaient leurs volets et que les rues se vidaient peu à peu, les quais continuaient de vivre au rythme des cordages qui grinçaient, des mâts qui claquaient contre les ponts des navires et des vagues qui venaient mourir contre les digues.
Dans les tavernes, les marins continuaient de boire.
Et de parler.
C’était précisément pour cela que Caleb Vatore avait choisi cet endroit.
Il était installé depuis près d’une heure dans un angle sombre de la salle, suffisamment éloigné du comptoir pour ne pas attirer l’attention, mais assez près pour entendre les conversations. Devant lui, un verre de vin était resté intact.
Il n’était pas venu boire.
Il était venu écouter.
Depuis qu’il avait découvert la véritable nature du lien qui unissait Ashlie à Darius, Caleb avait compris que les livres ne lui suffiraient peut-être pas. Les vieux grimoires avaient leurs secrets, mais les ports en possédaient d’autres. Des histoires transmises de génération en génération, déformées par le temps, enrichies par la peur et les superstitions.
Et parfois, derrière une légende ridicule se cachait une vérité que personne n’avait pris la peine de consigner.
Ce soir-là, il cherchait Blacktide.
Il avait déjà entendu le nom dans plusieurs récits contradictoires. Pour certains, Darius était un pirate sanguinaire. Pour d’autres, un prince déchu. Quelques-uns prétendaient même qu’il ne pouvait pas mourir.
Caleb n’accordait aucune importance aux racontars.
Jusqu’à ce qu’un vieil homme, installé près du feu, prononce exactement le nom qu’il attendait.
— Vous connaissez Blacktide ?
Quelques rires nerveux lui répondirent.
Un marin aux joues rouges leva son verre.
— Le démon des mers ?
Un autre ajouta :
— Celui qui ne meurt jamais ?
Le vieil homme secoua lentement la tête.
— Non.
Sa voix râpeuse s’éleva au-dessus du brouhaha.
— Vous ne savez rien.
Les conversations diminuèrent peu à peu.
Caleb releva légèrement les yeux.
Le vieil homme prit le temps de boire une gorgée avant de poursuivre.
— Vous connaissez le pirate. Vous connaissez les histoires qu’on raconte sur ses attaques, ses trésors et les navires qu’il aurait envoyés par le fond. Mais tout cela est arrivé après.
Il posa son verre.
— Bien avant Blacktide le pirate, il y avait Blacktide le prince.
Un silence plus sérieux s’installa.
Caleb se redressa légèrement.
Le vieil homme sourit en voyant l’attention qu’il venait de susciter.
— Tout a commencé avec Cordélia.
Un homme près du comptoir ricana.
— Cordélia ? La princesse ?
— La première.
Le vieil homme insista sur ces deux mots.
— Pas celle dont les portraits décorent encore les demeures nobles d’Ondarion. Je parle de la première Cordélia Lethébain.
Il regarda autour de lui avant de poursuivre.
— À cette époque, Ondarion était encore puissant. Son palais dominait le royaume et les nobles se pressaient autour de la princesse. Elle avait des prétendants par dizaines. Des princes traversaient des régions entières simplement pour prendre le thé avec elle.
Quelques rires parcoururent la salle.
— Mais Cordélia avait un défaut, reprit le vieil homme. Elle avait mauvais goût en matière d’hommes.
— Elle aimait les pirates, lança quelqu’un.
Le vieil homme éclata d’un rire sec.
— Elle les adorait.
Caleb ne bougea pas.
Cette partie de l’histoire, il la connaissait déjà. Les objets anciens de Cordélia en témoignaient. Les meubles, les portraits et les souvenirs dispersés à travers Ondarion racontaient assez clairement son étrange fascination pour les hommes de la mer.
Mais le vieil homme allait plus loin.
— Puis vint la Grande Invasion des Paresseux.
Les sourires disparurent.
Même les plus jeunes connaissaient cette histoire.
Le royaume bouleversé.
La fuite de Cordélia.
L’Eppsilon.
Le bateau qui lui avait servi de refuge.
— On raconte qu’elle s’enfuit seule avec son équipage, poursuivit le vieillard.
Il marqua une pause.
— C’est faux.
Caleb sentit son attention se tendre.
— Elle avait quelqu’un avec elle.
— Son pirate ? demanda un marin.
— Son capitaine.
Le mot résonna étrangement.
— Un homme dont le nom a presque disparu des archives. Un homme qui n’avait rien d’un prince et tout d’un pirate.
Le vieil homme baissa la voix.
— Cordélia l’aimait.
Caleb fronça légèrement les sourcils.
— Et elle eut un enfant avec lui.
Cette fois, personne ne parla.
— Un garçon.
Le vieil homme regarda les flammes.
— Un enfant qui ne devait jamais exister aux yeux de la couronne.
Caleb sentit quelque chose se nouer dans son esprit.
Darius.
Son visage.
Son sang.
Son obsession du trône.
Tout prenait une autre dimension.
— Pourquoi le cacher ? demanda une femme assise près du feu.
— Parce que Cordélia était destinée à gouverner. Et qu’un enfant de pirate n’aurait jamais été accepté comme héritier.
Le vieillard soupira.
— Alors elle fit ce que les puissants font lorsqu’ils veulent protéger leurs secrets. Elle effaça son existence.
Il posa un doigt sur la table.
— L’enfant fut emmené loin d’Ondarion.
— Où ?
— Dans les îles.
Un murmure parcourut la salle.
— Il grandit loin des palais, parmi les marins, les contrebandiers et les hommes qui ne respectaient aucune loi. Il apprit très tôt qu’un nom ne suffisait pas à obtenir le respect.
Le vieil homme fixa son verre.
— Il fallait le prendre.
Caleb comprenait désormais d’où venait une partie de Darius.
Ce besoin presque maladif de domination.
Cette manière de ne jamais demander lorsqu’il pouvait prendre.
— Il était cruel ? demanda quelqu’un.
Le vieil homme haussa les épaules.
— Il était enfant.
Puis son expression se durcit.
— Les îles l’ont rendu dur. La mer l’a rendu méfiant. Les hommes l’ont rendu cruel.
Il raconta comment le garçon était devenu mousse, puis matelot, avant de prendre son premier navire.
À peine adulte, il avait déjà appris à manier une lame.
Quelques années plus tard, il commandait son propre équipage.
Il ne pillait pas uniquement pour l’or.
Il voulait le contrôle.
Les hommes qui lui résistaient disparaissaient.
Ceux qui le trahissaient étaient abandonnés sur des îles désertes.
Ceux qui lui prêtaient allégeance devenaient riches.
Blacktide récompensait la loyauté et punissait la faiblesse avec la même froideur.
— Il est devenu un capitaine que personne ne voulait affronter, conclut le vieillard. Ses ennemis le surnommèrent Blacktide parce qu’après son passage, la mer semblait devenir noire.
Caleb regarda le liquide immobile dans son verre.
Il connaissait cette histoire.
Ou du moins une partie.
Darius lui-même lui avait parlé de son passé de pirate.
Mais jamais il n’avait évoqué Cordélia.
Jamais il n’avait dit qu’il était le descendant direct de la première dynastie Lethébain.
Le vieil homme se pencha davantage.
— Pourtant, ce n’est pas ce qui fit de lui une légende.
Sa voix descendit presque jusqu’au murmure.
— C’est la rencontre avec la sorcière des mers.
Caleb se figea.
Le nom ne fut pas prononcé.
Mais il n’en avait pas besoin.
Ashalya.
Le vieux livre.
Le kelpie.
La malédiction.
Ashlie.
Tout s’imbriquait.
— Il naviguait dans une région où les marins ne s’aventuraient jamais, poursuivit le vieillard. Il cherchait un trésor ancien. Quelque chose qui devait lui donner ce qu’aucun pirate ne pouvait obtenir seul.
— Le pouvoir ? demanda quelqu’un.
Le vieillard acquiesça.
— Le pouvoir.
Selon la légende, Darius avait découvert un sanctuaire oublié sous les eaux. Il y avait rencontré une sorcière des mers.
Elle savait qui il était.
Elle connaissait son sang.
Elle savait qu’il descendait de Cordélia.
Et elle lui proposa un marché.
Caleb sentit son instinct de vampire se tendre.
— Que devait-il donner en échange ? demanda un marin.
Le vieillard fixa les flammes.
— Son âme.
Un murmure parcourut la taverne.
— Il accepta ?
— Sans hésiter.
Caleb serra les doigts autour de son verre.
Cela ressemblait tellement à Darius.
Toujours cette certitude qu’il pouvait vaincre n’importe quoi.
Même la mort.
Même une malédiction.
Même les dieux.
— La sorcière lui donna le pouvoir qu’il désirait, continua le vieillard. Mais aucun marché avec la mer n’est gratuit.
Il regarda lentement les personnes autour de lui.
— Depuis cette nuit-là, Blacktide ne fut plus entièrement humain.
Le feu crépita.
Personne ne plaisantait désormais.
— Certains disent que le pacte était lié à une créature des profondeurs. Un être ancien. Un roi mort qui refusait de rester mort.
Caleb sentit son sang se glacer.
Le kelpie.
Le roi Triton.
Ashalya.
Le lien.
Il comprenait maintenant pourquoi Darius et Ashlie avaient été attirés l’un vers l’autre.
Ce n’était pas une coïncidence.
Ce n’était pas simplement une malédiction.
C’était une histoire commencée des siècles avant leur naissance.
Le vieil homme termina son récit d’une voix presque inaudible.
— Et vous savez ce qui est le plus étrange ?
Personne ne répondit.
— Le trône d’Ondarion lui revient.
Caleb releva lentement la tête.
Le vieillard poursuivit :
— Son sang est celui de Cordélia. Son père était un capitaine pirate, mais sa mère était une princesse. Si les anciennes lois de succession sont encore valables…
Il sourit.
— Blacktide n’est pas un usurpateur.
Le silence devint total.
— Il est l’héritier.
Caleb resta immobile quelques secondes.
Puis il se leva.
Il déposa quelques pièces sur la table et rabattit son manteau.
Personne ne remarqua vraiment son départ.
Dehors, l’air marin était froid.
Caleb s’arrêta sur le quai.
Il regarda l’océan noir.
Il pensa à Darius.
Puis à Ashlie.
Et enfin à la bague.
— Ce n’est pas un hasard, murmura-t-il.
Une vague vint frapper les pierres.
Caleb comprenait enfin ce qui lui échappait depuis le début.
Leur histoire ne concernait pas seulement deux personnes liées par une malédiction.
Deux lignées anciennes venaient de se retrouver.
La terre et la mer.
Le sang de Cordélia.
Le sang d’Ashalya.
Le pirate et la sorcière.
Le prince et l’héritière des abysses.
Et quelque part, dans les profondeurs, le kelpie attendait encore.
Caleb regarda une dernière fois l’horizon.
— Ashlie doit savoir.
Mais tandis qu’il s’éloignait du port, une pensée bien plus inquiétante s’imposa à lui.
Si Darius était réellement l’héritier d’Ondarion…
alors sa quête du trône n’était peut-être pas une ambition.
C’était son héritage.
Et quelqu’un, quelque part, avait passé des siècles à préparer son retour.








