Chapitre 1 - Clairval
Chapitre 1 — Clairval
Ysée recompta les points dans la marge.
Onze. L’addition était juste.
À sa droite, Anouk retourna sa copie et se pencha vers elle.
— Fais voir.
Ysée lui tendit la feuille. Anouk parcourut l’appréciation, revint à la troisième page et suivit quelques lignes du doigt.
— Il t’a retiré des points ici aussi.
— J’ai mal construit ma dernière partie.
Elle récupéra sa copie et la glissa entre ses cahiers.
Elle avait travaillé pour ce devoir. Oublier une date aurait presque été plus simple : elle l’aurait apprise et serait passée à autre chose. Là, son cours était juste. C’était ce qu’elle en avait fait qui ne tenait pas.
Devant eux, Lemaire parlait déjà des dernières semaines avant le bac, des dossiers qui n’étaient pas encore définitivement arrêtés et des résultats qu’il faudrait maintenir jusqu’au bout. Par les fenêtres ouvertes, des voix remontaient parfois de la cour. À Clairval, personne n’avait vraiment besoin qu’il insiste.
Les terminales croisaient les prépas toute la journée. Ceux qui avaient obtenu l’année précédente la place qu’Ysée visait maintenant passaient dans les mêmes couloirs, mangeaient au même réfectoire, travaillaient dans la même bibliothèque. Elle savait à peu près où se situait son dossier parmi ceux de sa classe.
Bon.
Pas assez pour pouvoir arrêter d’y penser.
La sonnerie retentit et les conversations reprirent presque avant que Lemaire ait fini sa phrase.
Dans le couloir, certains comparaient déjà leurs notes. Ysée suivit Anouk sous les vieilles arcades qui entouraient la cour. À cette heure-là, elles étaient pleines. Des prépas remontaient vers la bibliothèque pendant que des élèves en tenue de sport traversaient la cour vers les terrains.
— Tu vas lui demander de revoir ton onze ?
— Pas aujourd’hui.
Elle avait tennis à seize heures trente et comptait reprendre sa copie avant.
Maël sortait du bâtiment voisin avec deux garçons de terminale. Il termina ce qu’il disait avec eux avant de les quitter pour venir vers Ysée et Anouk.
Il aperçut la copie qui dépassait de ses cahiers.
— Lemaire ?
Ysée la sortit et la lui tendit. Maël lut la note, descendit jusqu’à l’appréciation.
— Merde.
Ça lui fit plus de bien que s’il avait essayé de lui expliquer qu’onze n’était pas si grave.
— Tu veux qu’on regarde ce soir ?
— Après le match.
Il lui rendit sa copie, puis ouvrit son sac.
— T’as mangé ?
Ysée leva les yeux vers lui.
Maël en sortit une barre de céréales légèrement écrasée et la glissa directement entre ses cahiers.
— Avant de jouer.
Elle allait répondre lorsqu’une voix traversa la cour derrière eux.
Ysée reconnut son frère sans avoir besoin de se retourner.
Basile revenait de l’entraînement avec Stan, encore en short de rugby, sa casquette sur la tête. Il racontait quelque chose en reproduisant avec une main la course d’un joueur, assez absorbé pour ne les apercevoir qu’en arrivant presque à leur hauteur.
Ysée oubliait parfois à quel point Basile était grand jusqu’à ce qu’elle le voie au milieu des autres. Le rugby lui avait encore élargi les épaules au fil des années, ce qui n’arrangeait rien.
Il aperçut la copie dans ses mains.
— Combien ?
— Onze.
Basile tendit la main et Ysée la lui donna.
Il lut surtout la dernière page.
— C’est sévère.
— Ma dernière partie est mauvaise.
— Elle est mauvaise. C’est quand même sévère.
Ysée récupéra sa feuille.
— Merci Base.
Il passa un bras autour de ses épaules avant qu’elle puisse ranger la copie.
Entré en prépa l’année précédente, Basile avait été premier de sa classe presque depuis le début. Il ne lui avait pourtant jamais demandé d’avoir les mêmes résultats.
Ysée se comparait quand même.
— On vient te voir jouer, dit-il.
Elle regarda son short couvert de terre.
— Vous sortez à peine du terrain.
— On a le temps de se changer.
Stan, à côté de lui, salua Maël et Anouk. Quatre ans qu’il était ami avec Basile, et Ysée les voyait encore assez rarement l’un sans l’autre pour remarquer quand ça arrivait.
Basile avait déjà repris son histoire d’entraînement. Il entraîna Stan avec lui vers le bâtiment des garçons en lui montrant de nouveau le même déplacement.
Ysée regarda la barre de céréales toujours coincée entre ses cahiers.
Puis elle l’ouvrit.
•••
À seize heures trente, sa première balle de service termina derrière la ligne de fond.
La suivante dans le filet.
Ysée perdit son engagement presque sans avoir joué un vrai point.
Elle récupéra une balle près du grillage et retourna derrière sa ligne.
Le club était juste derrière le mur qui fermait les jardins de Clairval. Depuis les courts, on apercevait le haut des bâtiments au-dessus des arbres et, quand les entraînements finissaient tard, on entendait parfois la sonnerie de l’internat.
Anouk s’était installée sur le muret avec ses fiches de révision. Elle les avait ouvertes avant le début du match et n’en avait pas retourné une seule depuis.
Maël, lui, se tenait près du grillage.
Il ne disait rien quand Ysée ratait.
Elle détestait qu’on l’encourage après une faute comme si elle avait besoin d’être consolée.
Au changement de côté, elle s’assit quelques secondes et but avant de repartir.
Elle jouait trop vite.
Elle le savait, mais ça ne l’empêcha pas d’attaquer une nouvelle balle courte dès le jeu suivant.
Longue.
Basile et Stan arrivèrent à ce moment-là, changés depuis l’entraînement. Son frère posa les avant-bras contre le grillage et demanda le score à Maël.
Ysée se remit en place.
— Elle frappe tout trop tôt, entendit-elle dire Basile derrière elle.
Maël lui répondit quelque chose qu’elle ne distingua pas.
Au retour suivant, Ysée retint son geste et joua plus haut. Son adversaire recula derrière sa ligne.
Elle ne rentra pas tout de suite dans le court.
La balle revint plus courte.
Cette fois, Ysée avança et joua le long de la ligne.
Le point était à elle.
Le suivant dura davantage. Puis encore le suivant.
Elle finit par arrêter de chercher le point gagnant dès la deuxième frappe. Elle avait mal commencé le premier set, mais revint dans les jeux jusqu’à le prendre.
Dans le second, elle prit rapidement l’avantage.
Au bord du court, Basile et Maël continuaient parfois à discuter de son placement. Stan les écoutait, appuyé contre le grillage. Anouk avait fini par poser ses fiches à côté d’elle.
Sur la balle de match, son adversaire trouva un coup profond dans son revers.
Ysée recula, se dégagea suffisamment pour frapper et envoya la balle le long de la ligne.
Elle vit la marque sur la terre avant même que l’autre fille ne se retourne.
Bonne.
À la sortie du court, Basile l’attendait déjà.
— T’as commencé trop tard.
Ysée tira sa serviette de son sac.
— Je sais.
Anouk arriva derrière lui.
— La dernière était vraiment bonne ?
Ysée retourna jusqu’à la ligne et lui montra la trace.
Anouk se pencha.
— Ah.
— Tu vois.
— De là-bas, elle avait l’air dehors.
— Bien sûr.
Anouk récupéra ses fiches sur le muret. Basile en attrapa une avant elle.
— Doctrine Jdanov ?
— 1947. Réponse soviétique à Truman.
Basile retourna la fiche pour vérifier.
— Ah ouais. Pas mal.
Anouk la lui reprit.
— Je cache bien mon jeu.
— Oui, ça, j’avais bien vu.
Elle lui tira la langue.
Ysée rangea sa raquette, puis ils reprirent tous ensemble le chemin de Clairval.
•••
Le soir, sa copie se retrouva de nouveau ouverte devant elle.
Le foyer était encore plein. Les fenêtres donnaient sur la cour et avaient été laissées ouvertes ; aux tables du fond, plusieurs élèves travaillaient tandis que d’autres occupaient les canapés ou passaient d’un groupe à l’autre avec leurs cours sous le bras.
Anouk s’était installée à la table d’à côté avec deux filles de leur classe, ses fiches enfin étalées devant elle.
Ysée était assise à côté de Maël, leurs jambes se touchant sous la table.
Le soir, elle comprenait mieux pourquoi Lemaire avait barré toute cette partie.
Sa dernière partie commençait correctement. Puis, au lieu de choisir, elle avait essayé de défendre trois idées en même temps et son plan s’était défait au milieu.
Maël avait déjà relu les deux premières pages lorsqu’il revint sur un paragraphe.
— C’est là.
Ysée se rapprocha pour regarder.
Il suivit quelques lignes.
— Tu commences à répondre à ça, puis tu repars là-dessus.
— Oui.
Une fois le défaut repéré, son paragraphe lui parut bancal de bout en bout.
Elle raya une phrase, en déplaça une autre dans la marge et reprit le début du paragraphe.
Un bruit sec de baby-foot éclata près des fenêtres.
— Elle est rentrée, dit Basile.
— Même pas, répondit Stan.
— Si, elle a tapé le fond.
Daphné, debout à côté d’eux, se pencha vers le but.
— Elle est ressortie direct, mais elle est rentrée.
Stan eut un sourire pendant que Basile abandonnait la poignée pour récupérer son téléphone, qui venait de vibrer sur le rebord de la fenêtre.
Il lut le message.
— Maman veut savoir quand tu descends.
Ysée continua d’écrire.
— Le lendemain du bac, normalement.
— Je lui dis qu’on part ensemble ?
— Oui.
Basile répondit, toujours debout près du baby-foot.
— Stan vient avec moi au début des vacances.
Ysée releva la tête.
Maël aussi.
— Tu restes combien de temps ? demanda-t-il.
Stan haussa les épaules.
— Je sais pas encore.
L’été précédent, il n’était resté que quelques jours dans la maison du Bassin. Ysée avait à peine pris l’habitude de le trouver au petit-déjeuner ou de le voir rentrer avec Basile qu’il était déjà reparti.
Maël récupéra son téléphone.
— Mes parents arrivent le même week-end. Je me suis inscrit au tournoi de Bordeaux cet après-midi.
Ysée oublia momentanément sa copie.
— Les inscriptions sont déjà ouvertes ?
— Depuis hier.
Il lui montra la confirmation.
Maël passait presque tous ses étés sur le Bassin et connaissait le club depuis longtemps. Ysée attrapa son téléphone pour regarder les dates pendant que Basile venait se pencher derrière elle.
— Tu le fais aussi ? demanda Basile.
— Je sais pas encore.
— Regarde les dates.
Maël fit défiler l’écran. Basile vérifia quand ils comptaient descendre et ils commencèrent à comparer leurs jours de départ.
Stan avait quitté le baby-foot et s’était rapproché de la table.
Pendant que Basile et Maël comparaient deux dates sur le téléphone, il demanda :
— Ça t’embête pas que je revienne ?
Ysée releva les yeux vers lui.
— Non. Bien sûr que non.
Stan hocha simplement la tête.
Basile recommença à parler du départ. Maël récupéra son téléphone et Ysée replia enfin sa copie pour la ranger dans son sac.
Il restait moins de monde dans le foyer.
Stan ne savait pas encore quand il repartirait.