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Le château des plaisirs

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Summary

À tout juste dix-huit ans, Blandine quitte le pensionnat de jeunes filles où elle a grandi pour passer l’été dans le château familial, auprès d’un oncle qu’elle connaît à peine. Elle pense y trouver une vieille demeure assoupie, quelques secrets de famille et la liberté grisante de sa première vie d’adulte. Elle se trompe. Depuis des siècles, derrière les murs du château, sa famille perpétue clandestinement le culte de Veldane, mystérieuse déesse franque du désir et du plaisir. Rites interdits, cérémonies nocturnes et sensualité sans tabou : Blandine découvre un monde dont toutes les règles contredisent celles qu’on lui a enseignées. Mais son arrivée était attendue. Des portraits lui ressemblent. D’anciens textes semblent annoncer sa venue. Et certains membres du cercle ne voient déjà plus en elle la jeune pensionnaire innocente, mais celle que leur famille attend depuis des générations. Venue au château pour un simple été, Blandine pourrait bien y découvrir le désir, le pouvoir… et sa véritable identité. Et si Velda était revenue ?

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Le pensionnat

C’était la dernière douche de Blandine au pensionnat.

Elle y pensa au moment précis où elle tourna le vieux robinet de cuivre. L’eau, d’abord glacée, lui arracha un petit cri.

— Toujours aussi douée, Blandine !

Les rires éclatèrent aussitôt.

Elle leur tira la langue et recula sous le jet, qui commençait enfin à tiédir.

Dans le vaste local carrelé de blanc, six douches s’alignaient contre le mur, sans cloison ni rideau. Depuis sept ans, les pensionnaires s’y lavaient ensemble chaque matin, avec cette indifférence au corps que les religieuses s’étaient appliquées à leur inculquer. Il n’y avait rien à regarder puisqu’il n’y avait rien à cacher.

En théorie.

À dix-huit ans, Blandine savait parfaitement que ce n’était pas tout à fait vrai.

Elle avait compris depuis quelque temps que les regards pouvaient s’attarder. Elle avait surpris ceux de certaines de ses camarades et découvert, non sans une secrète satisfaction, que son propre corps pouvait susciter leur curiosité. Sur les hommes, en revanche, elle ne savait rien. Le pensionnat les avait maintenus dans un lointain presque abstrait.

Blandine avait une beauté qui paraissait trop sage, au premier regard, pour être véritablement troublante. Rien chez elle n’était spectaculaire ; tout semblait simplement à sa place.

Elle était mince et élancée, avec des épaules étroites, des bras fins, une taille délicate et de longues jambes qui donnaient à sa silhouette une légèreté particulière. Elle n’avait rien d’athlétique. Son corps était fait de lignes souples et de courbes naturelles que l’uniforme du pensionnat s’efforçait chaque jour d’effacer.

Sa poitrine introduisait dans cette silhouette gracile une rondeur inattendue. Ses seins étaient pleins sans être volumineux, assez hauts, naturellement arrondis. De petites aréoles roses se détachaient sur sa peau claire. Blandine n’avait jamais songé à les trouver particulièrement beaux avant de surprendre, quelques mois plus tôt, le regard prolongé d’une camarade.

Depuis, elle les regardait autrement.

Plus bas, son corps conservait encore son naturel presque absolu. Comme toutes les filles du pensionnat, elle n’avait jamais imaginé qu’il pût en être autrement. Ni les religieuses ni ses camarades ne leur avaient appris à transformer ce que la nature avait fait. Cette simplicité appartenait encore au monde qu’elle s’apprêtait à quitter.

— Rends-le-moi !

Aude venait de lui arracher le savon.

— Certainement pas.

Blandine bondit pour le récupérer. Aude leva le bras en riant et, dans leur lutte maladroite, vint se presser contre elle.

Blandine sentit soudain la poitrine généreuse de son amie contre son dos.

Elle s’immobilisa une fraction de seconde.

Aude ne parut rien remarquer.

Blandine, si.

Elle connaissait pourtant son corps depuis des années. Elles avaient grandi ensemble, partagé le même dortoir, les mêmes salles de classe, les mêmes étés attendus avec impatience. Le soir, lorsque le règlement leur permettait enfin de détacher leurs cheveux, elles lisaient parfois serrées l’une contre l’autre sur un même lit. Les longues mèches rousses d’Aude venaient alors lui chatouiller le visage.

Blandine avait toujours trouvé son amie belle.

Mais depuis quelques mois, le mot ne suffisait plus tout à fait.

Il y avait ses grands yeux verts, sa chevelure flamboyante, son rire sonore. Il y avait aussi cette silhouette plus généreuse que la sienne et cette poitrine pleine, naturellement arrondie, qui donnait à Aude quelque chose de plus voluptueux.

Et puis il y avait ce détail plus intime que Blandine ne voyait guère qu’ici : la pilosité rousse d’Aude, aussi éclatante et naturelle que ses cheveux. Cette correspondance de couleurs l’avait fascinée la première fois qu’elle l’avait remarquée. Elle lui donnait quelque chose de sauvage, presque indiscipliné, qui contrastait délicieusement avec l’uniforme austère qu’Aude allait remettre quelques minutes plus tard.

Blandine la regardait parfois un peu trop longtemps.

Et, certains soirs, elle s’était demandé ce qu’elle éprouverait si elle osait un jour réduire les quelques centimètres qui les séparaient.

— Tu rêves ?

Aude lui rendit le savon.

— Pas du tout.

— Tu rêves.

— Puisque je te dis que non.

— Tu deviens bizarre depuis que tu sais que tu pars.

Une voix s’éleva derrière elles, avec ce léger accent étranger qu’aucune année passée en France n’avait complètement effacé :

— Moi, je trouve qu’elle était déjà bizarre avant.

Astrid.

Elle se tenait sous la douche d’en face, parfaitement indifférente à leur agitation.

Grande, blonde, la taille fine, elle possédait cette silhouette claire et longiligne qui avait suscité, dès son arrivée de Norvège, toutes les plaisanteries imaginables sur les filles du Nord. Sa poitrine rompait pourtant avec cette finesse : aussi généreuse que celle d’Aude, mais différente, plus lourde dans son galbe, elle formait deux courbes pleines largement implantées sur son buste étroit. Ses aréoles très pâles se fondaient presque dans la blancheur de sa peau.

Mais ce qui fascinait surtout Blandine était son absence complète de gêne.

Astrid se lavait comme elle aurait accompli n’importe quel geste quotidien. Le savon passa sur son épaule, descendit le long de son bras puis sur son ventre. Elle poursuivait la conversation sans même regarder ce qu’elle faisait. Plus bas, sa pilosité blonde était si claire que, mouillée, elle paraissait presque dorée sous l’éclairage cru des douches.

Elle acheva sa toilette intime avec la même simplicité méthodique, sans chercher à se dissimuler davantage que lorsqu’elle se savonnait les épaules.

Blandine l’observait, fascinée moins par ce qu’Astrid montrait que par cette absence absolue de pudeur.

Astrid leva soudain les yeux.

— Vous me regardez toutes les deux comme si j’étais une exposition.

Aude éclata de rire.

Blandine détourna aussitôt le regard.

— Je ne te regardais pas.

— Bien sûr.

— C’est vrai.

— Alors tu regardais quoi ?

Blandine ouvrit la bouche.

Aucune réponse satisfaisante ne lui vint.

— Elle contemplait le carrelage, intervint Mathilde. Il est particulièrement réussi ce matin.

La quatrième occupante des douches avait suivi toute la scène en silence.

Mathilde était la plus petite des quatre. Brune, menue, avec de longs cheveux qui, une fois mouillés, devenaient presque noirs, elle possédait une beauté plus discrète. Sa poitrine était également plus petite, avec des aréoles plus sombres qui tranchaient davantage sur sa peau. Elle parlait peu, observait beaucoup et avait développé l’insupportable faculté de remarquer précisément ce que les autres auraient préféré lui cacher.

Elle continuait tranquillement sa toilette.

Puis elle leva les yeux vers Blandine.

Un sourire minuscule apparut au coin de ses lèvres.

— Quoi ? demanda Blandine.

— Rien.

— Mathilde…

— Je n’ai rien dit.

— Mais tu le penses.

— Probablement.

Aude regarda successivement les deux jeunes filles.

— Qu’est-ce que j’ai raté ?

— Rien ! répondit Blandine beaucoup trop vite.

Cette fois, Astrid elle-même éclata de rire.

Blandine leur tourna le dos avec une dignité offensée et se plaça sous son jet.

L’eau chaude ruissela sur son visage.

Elle ferma les yeux.

Dans quelques heures, tout cela serait terminé.

Cette salle affreuse lui manquerait.

Cette pensée la surprit.

Pendant sept années, elle avait rêvé de quitter Sainte-Marie-des-Anges. Elle avait compté les trimestres, puis les mois, puis les semaines. Et maintenant que le moment était arrivé, elle aurait voulu retenir cette matinée.

Elle entendait derrière elle les voix d’Aude, d’Astrid et de Mathilde. Des voix qu’elle connaissait par cœur.

— Et toi, Blandine ? demanda Aude. Tu ne nous as toujours pas vraiment raconté.

Blandine rouvrit les yeux.

— Raconté quoi ?

— Le château.

Elle haussa les épaules.

— Il n’y a rien à raconter.

— Tu vas vivre dans un château et il n’y a rien à raconter ?

— Je ne vais pas y vivre. J’y passe l’été.

Mathilde l’observait.

— Tu n’y es jamais allée ?

— Pas depuis que je suis petite. Je ne m’en souviens presque pas.

— Et ton oncle ?

Cette fois, Blandine hésita.

— Je le connais peu.

C’était vrai.

Elle possédait de lui quelques souvenirs imprécis : un homme très grand, une voix grave, une odeur de tabac, une main posée autrefois sur sa tête. Et, chaque année, pour son anniversaire, une lettre accompagnée d’un cadeau choisi avec un goût étrange pour quelqu’un qui la connaissait si peu.

Cette année, il n’y avait pas eu de cadeau.

Seulement une lettre.

Tu as dix-huit ans désormais. Il est temps que tu reviennes parmi nous.

Elle n’avait jamais compris cette dernière expression.

Parmi nous.

— Ça fait mystérieux, dit Astrid.

— Ça ne l’est pas.

— Un château, un oncle que tu connais à peine et une invitation juste après tes dix-huit ans, résuma Mathilde. Non. Absolument rien de mystérieux.

Blandine lui lança de l’eau.

Mathilde poussa un cri.

La bataille reprit aussitôt.

Et pendant quelques minutes encore, Blandine oublia le château.

Elle oublia son oncle.

Elle oublia cette phrase étrange.

Il est temps que tu reviennes parmi nous.

Elle ignorait encore qu’à quatre heures de route du pensionnat, dans une demeure où son portrait figurait déjà parmi ceux de femmes mortes depuis plusieurs siècles, d’autres personnes comptaient les heures avant son arrivée.

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