Chapitre 1 - Evan (partie 1)
First eye contact
Noir.
Complétement noir.
Tout d’un coup, je suis violemment projeté dans une pièce que je connais, mais que je ne reconnais pas tout de suite. Après avoir remis mes idées en ordre, je découvre avec stupeur que la pièce dans laquelle je me trouve n’est autre que mon ancienne maison, celle que je viens tout juste de quitter.
Comme si je découvrais une nouvelle fois cette maison, je l’observe dans ces moindres détails dans l’espoir de me raccrocher à certains détails dont je pourrais me souvenir. Petit à petit, les souvenirs me reviennent par fragments, m’indiquant que je me trouve dans la salle à manger. Celle à côté du salon, dont la fenêtre donne sur une grande colline verdoyante. En jetant un regard discret à la fenêtre, j’en déduis par la couleur du ciel qu’il doit être aux alentours de sept heures.
Tout est à sa place, comme si rien n’avait jamais bougé, que je n’étais jamais parti. Le cadre quelque peu loufoque au-dessus de la cheminée est toujours là, ainsi que la bougie à la framboise, offerte à ma mère pour ses 35 ans. Il y a cependant une odeur particulière qui flotte dans l’air. Une odeur loin d’être désagréable, qui me fait pourtant ressentir comme un pincement au cœur. Une odeur familière en apparence, pourtant si lointaine dans mes souvenirs.
La chaise en bois sur laquelle je suis assis est nettement trop petite pour moi, pourtant, je ne ressens pas particulièrement une envie d’en changer, presque comme si ma place avait toujours été là. Plus le temps passe et plus j’ai le temps de remarquer ces détails anodins, pourtant si cher à mon cœur. Le fauteuil du salon légèrement décalé, la trace laissée par une tassé de café trop remplies, tous ces détails ne pouvant être perçu qu’avec beaucoup d’attention ne m’échappent pas.
Le petit-déjeuner posé devant moi est composé d’un grand bol de céréales, ainsi que d’une compote à la myrtille, même si je n’oublie pas que depuis le temps que mes céréales sont posées sur cette table, elles ne doivent plus ressembler à grand-chose.
Ces détails que j’observais avec attention jusqu’à présent commencent petit à petit à prendre de l’ampleur jusqu’à devenir étouffant et incontrôlables. Le sol me glace le sang. Ma chaise me fait terriblement mal au dos. Mes céréales ne tardent pas non plus à devenir froides et ramollies par le lait. La lumière du jour devient à son tour aveuglante, beaucoup trop forte pour mes yeux à peine éveillés.
Puis, comme par l’opération du saint esprit, deux personnes apparaissent soudainement devant moi, stoïques, figées dans le temps. Je réalise immédiatement mon erreur. Ces deux personnes étaient devant moi depuis le début. Je ne les avais tout simplement pas remarqués. Ou plutôt, devrais-je dire, je ne voulais pas les remarquer. Mes yeux, affaiblis par le soleil, n’arrivent pas tout de suite à distinguer qui se tient devant moi, même si ces silhouettes me semblent pourtant assez familières.
Je crois qu’elles sont en train de me parler, mais je ne les entends pas. Je n’entends que de vagues murmures et le son bien trop fort du poste de radio qui annonce la météo. Mais même en essayant de toutes mes forces de les écouter, je n’y arrive pas.
Soudain, tout cesse.
Je n’entends plus rien, je ne vois plus rien, et je ne sens plus rien. Tous mes sens m’abandonnent soudainement, me laissant complétement seul face à ce vide abyssal qui s’offre désormais à moi.
Et puis tout d’un coup, tout redevient net. Je peux enfin voir clairement. Mes sens reviennent petit à petit pendant que je réalise la situation. Les deux silhouettes qui se tenaient devant moi à l’instant, sont en réalité mes parents. Leur air est grave, presque solennel.
Mais avant que j’aie le temps de comprendre ce qu’il se trame, ma mère prononce ces mots qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
— Avec ton père, nous avons pris la décision de divorcer.
Et là, à cet instant, je comprends. Tout me réapparaît tellement vite que s’en est troublant. Je me souviens de tout, et surtout de la cause qui m’a poussé à oublier ce moment. Je suis anéanti, pour la deuxième fois. Mais cette fois, les mots ne veulent pas sortir de ma bouche. J’essaie tant bien que mal d’appeler à l’aide, mais personnes ne m’entend.
A ce moment-là, un gouffre s’ouvre sous mes pieds et m’avale entièrement. Je n’essaye même pas de lutter. Je le veux, mais je n’y arrive pas. Toutes mes forces m’abandonnent, et je finis par sombrer dans cet immense trou noir qui semble m’attirer vers le fond.
...Hail with it, baby, ’cause you’re fine and you’re mine.... And you look so divine...Come and get your loooove...Come and get your loooove...
Le bruit assourdissant de mon réveil fini par me réveiller, et me sauve de cet horrible cauchemar. Si quelqu’un m’avait dit qu’un jour je serais autant content d’entendre ma sonnerie à une heure aussi matinale, honnêtement, je ne l’aurais pas cru.
Le premier septembre 2026. C’est la date inscrite sur mon réveil. Mais même après m’être frotté les yeux, la date n’a malheureusement pas changée. C’est bel et bien le premier jour de cours de cette nouvelle année scolaire. Et, pour moi, c’est également le premier jour que je vais passer dans mon nouveau lycée. Autrement dit, le jour que je redoute le plus depuis que j’ai emménagé dans cette petite ville qui borde l’océan Atlantique.
Port-Sur-Varnes. Drôle de nom pour une ville qui n’a pas vu l’ombre d’un bateau quittant le port depuis les années quatre-vingt, n’est-ce pas ? Cela fait aujourd’hui dix-neuf jours que j’ai débarqué dans cette ville, et pourtant, je n’arrive toujours pas à me faire aux tristes façades des maisons alentours. La plupart sont plutôt bien entretenues et belles, tandis que d’autres sont grises, délavés et complétement inhabités. Je n’ai pas encore eu le temps d’explorer cette ville, mais je n’en ressens pas non plus une envie particulière.
Dehors, c’est le déluge. Je n’ai jamais vu un jour aussi pluvieux depuis mon arrivée ici. Il faut croire que c’est le destin qui m’envoie le signe que cette journée va être sans nul doute désastreuse. Je prends le temps d’observer les fines gouttes de pluie qui glissaient sur ma fenêtre, à peine entrouverte. Je ne sais comment l’expliquer, mais la douce mélodie que procure la pluie lorsqu’elle tombe, a toujours eu le don de m’apaiser, et pour la première fois depuis trop longtemps, je suis enfin arrivé à me détendre quelques secondes.
A peine ai-je eu le temps de revêtir mon nouvel uniforme, que la pluie a déjà cessé, et que le calme s’est réinstallé, comme s’il n’était jamais parti. Mon uniforme est exactement comme je l’avais imaginé — assez sobre, mais peu élégant. Bientôt prêt, je prends tout de même un peu de temps pour me recoiffer, histoire de ne pas passer pour un sans-abri.
Enfin prêt à affronter mon destin, je descends les escaliers à la va-vite, pour y prendre mon petit-déjeuner.
— Axel, sais-tu où sont mes sandales noires ? Je ne les retrouve plus ! Lance ma mère.
— Je les ai vues hier dans mon bureau, elles doivent encore y être, réponds mon beau père.
— Ah oui, c’est vrai ! Merci beaucoup mon amour.
Soudain, elle lève les yeux vers moi et ajoute :
— Oh Evan, tu es déjà levé ! Comment tu te sens ? Prêt pour ton nouveau lycée ?
Je n’ai aucune envie de lui mentir, mais comme je n’ai pas vraiment le choix, je me force à sourire, je serre les dents et je lui réponds.
— Oui, je me sens plutôt bien pour un premier jour de cours. J’ai décalé la sonnerie de mon réveil pour être sûr de ne pas avoir de retard.
— Je te reconnais bien là mon fils, tu ressembles de plus en plus à ...
Elle laisse sa phrase en suspens — même si nous savons tous les deux ce qu’elle s’apprêtait à dire — ce qui ne manque pas de laisser une atmosphère pour le moins gênante.
— Il y a à manger sur la table si tu as faim. Axel a préparer de délicieux toasts à l’avocat pour ta rentrée, se rattrape-t-elle.
Alors que je m’installe à la table à manger, mon beau-père me tend une assiette pleine de toasts, que je prends sans broncher. Cela fait maintenant 2 semaines que je vis avec lui, pourtant, je ne suis toujours pas habitué à sa présence. Il a cet air très désagréable qui a l’air de dire ” je suis ton nouveau papa maintenant donc, que tu le veuilles ou non, tu vas encore devoir me supporter jusqu’à ce que tu quittes la maison. ”
Après avoir fini mon déjeuner, je prends soin de ne pas repasser par la cuisine pour ne pas avoir à lui parler. Je me dépêche d’enfiler mes chaussures et d’attraper mon sac à dos, puis je me dirige rapidement vers la porte d’entrée, où ma mère m’attend, enthousiaste.
— Amuse-toi bien mon chéri, bonne rentrée !
Je n’ai pas le temps de lui dire que cette journée sera tout sauf amusante, qu’elle enchaîne.
— Je ne serais pas là à ton retour à la maison, donc tu pourras inviter tes nouveaux amis pour la soirée.
N’ayant pas la force de lui expliquer que je n’ai pas pour objectif de me faire des amis, j’acquiesce en silence et pars sans un mot.
Dehors, il fait assez sombre pour que les lampadaires soient encore allumés. Il ne pleut plus depuis un certain temps, pourtant, il n’y a pas un chat. C’est le calme plat. Je suis seul dans la rue, à vagabonder comme si j’avais tout le temps du monde. Mon nouveau domicile se situe à peine à dix minutes à pied de mon lycée, ce qui me laisse le temps d’écouter mes musiques favorites pour me donner du courage.
Une fois arrivé à l’entrée de mon lycée, je remarque rapidement que je ne suis pas le premier arrivé. Une foule d’adolescents bruyants se tient devant le portail attendant avec empressement que celui-ci s’ouvre. Je me trouve devant un immense établissement, ressemblant vaguement à un château. Il ne correspond pas tout à fait à l’image que je m’en étais faite. Je m’étais imaginé un endroit sans vie aux murs blancs et à l’apparence morose. A ma grande surprise, cet endroit-là donne quasiment l’impression d’être en vie. Sa façade jaune s’accorde parfaitement à la grande cour, remplie de fleurs qui laisse un semblant de conte de fée. Plutôt ironique, n’est-ce pas ?
A 8h20 précises, le portail s’ouvre doucement, excitant davantage les élèves se trouvant devant. Je prends mon courage à deux mains et entre par le grand portail bleu, prêt au pire. Je remarque immédiatement l’affiche destinée à présenter les différentes classes de terminale, et aperçois tout de suite mon nom, puisque je suis généralement dans les premiers de la liste. Je parcours rapidement la ligne de mes yeux pour voir que je vais passer le reste de mon année scolaire dans la classe de terminal 2. Même si j’en m’en doute, je ne remarque aucun nom familier dans la suite de la liste. Alors que je me dirige d’une démarche assurée vers la classe indiquée sur l’affiche, je me rends vite compte que je suis totalement perdu. Mes yeux balayent le couloir désert dans l’espoir d’y trouver une personne capable de me dire dans quel couloir je me trouve, mais personne à l’horizon.








