Chapitre 1
Il était environ huit heures, la pluie tambourinait dans un vacarme assourdissant contre la baie vitrée du bureau haut perché d’Olivier Fernand, alors parlementaire à l’ONU. Cela faisait trois jours que cette tempête déversait sans relâche des trombes d’eau, inondant l’île de Manhattan. Les chaînes de prévisions météo rassuraient la population en expliquant que la tempête s’apaiserait bientôt, qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Ils espéraient tous que pour une fois, la météo dirait vrai. En attendant, Olivier s’attelait une tâche qui lui avait volé une bonne partie des vacances de Noël. Il n’avait alors pas participé aux festivités avec sa famille à Washington. — Toujours en train de travailler ici ? demanda une voie enjouée. Il se retourna et tomba nez à nez avec son ami, Marc. Ils se connaissaient depuis leurs jeunes années de lycée, mais tout avait brusquement changé quand la République française fut détruite et remplacée par un violent régime autoritaire, ils avaient alors fui à la hâte vers les Etats-Unis ou tout autre pays non-membre de l’Union européenne, devenue alors une vaste dictature qui s’étendait sur tout le Vieux continent. Arrivés sur place et forts de leur apprentissage géopolitique, ils s’étaient engagés aux côtés des représentants français, qui incarnaient toujours la République. — Comme tu peux le voir, mais je dois bien préparer mes arguments et tout ce que j’ai et j’aurai à dire, je te rappelle que je vais expliquer ma façon de penser à tout les représentants de chaque pays avec en plus de ça la présence du Président. Comment te dire autrement que j’ai le trac ? Il rit doucement. — Tu crois vraiment qu’ils vont t’écouter ? Je veux dire… ce n’est pas contre toi, mais ce sont eux. Comment tu vas arriver à les convaincre ? Olivier sortit plusieurs d’un de ses tiroirs. — J’ai regardé tout ce qu’il pourrait se passer si on applique mes projets et ça arrive toujours au même résultat : une civilisation prospère et soudée. — Ce n’est pas en disant ça je pense que tu vas les convaincre. Ils sont de plus en plus attachés à leurs frontières, ils disent aussi que si on t’écoute, les cultures disparaîtront, ce qui donne une identité propre à un peuple et un pays va disparaître, et pleins d’autres choses qu’ils font bouffer aux gens. Le jeune homme s’assit sur la chaise de son bureau, Marc en fit de même. — Les frontières ne disparaîtraient pas vraiment, elles deviendraient des délimitations de régions ou de province. Cela va aussi éviter les guerres qui se profilent maintenant depuis plusieurs mois à l’horizon avec toutes ces tensions croissantes entre les dirigeants. Marc posa sa main sur celle, tremblante, de son ami. — Ecoute, je te soutiens à 100%, mais les gens du peuple et ceux de l’ONU ne vont pas être intéressés par ça si tu leur présente seulement des rêves et possibilités vaguement envisageable. Ils veulent du concret. Le jeune homme se leva et regarda à l’extérieur. — Le problème dans ce monde c’est que les hommes de pouvoirs ne rêvent plus, ne font plus confiance à l’humanité et surtout n’en ont que pour leur argent. Aujourd’hui les temps de paroles de visionnaires, de scientifiques et des gens normaux sont étouffés, étranglés par des billets verts qu’on nous présente pour nous faire taire. Alors oui c’est sûr que je ne pourrais jamais faire quelque chose de concret avec des gens comme ça en face de moi. — Malheureusement c’est la société dans laquelle on vit… — Je n’en ai rien à faire, regarde dehors ! hurla Olivier en désignant la fenêtre. — Une tempête, et alors ? — Ça fait des semaines que cette tempête dure, les scientifiques l’ont clairement dit : le dérèglement climatique va rendre ces phénomènes bien plus intenses et bien plus fréquents qu’il n’y a quelques années. On va avoir des étés plus chauds, plus insoutenables et plus étouffants et à côté on aura des hivers plus rudes et froids. Et tout ça va s’accentuer si on continue à produire des gaz à effet de serre. Marc se leva de sa chaise et rejoignit Olivier devant la baie vitrée. — Pour ce qui est des émissions je te conseillerais de te tourner vers la Chine, ce sont eux les… Olivier n’y tenait plus, il se tourna et prit son ami par les épaules, s’empêchant à grand peine de le secouer comme un pommier. — Tu n’as pas compris ou quoi ?! Le réchauffement climatique, les tempêtes, les blizzards, les ouragans, les inondations ça ne s’arrête pas aux frontières, c’est global ! Donc ce n’est pas le problème d’un pays en particulier parce qu’on a vu qu’il produisait énormément de pollution, c’est l’affaire de tout le monde, tout les pays doivent fournir des efforts. Après quelques minutes de calme absolu, troublé uniquement par le vacarme de la pluie tambourinant la baie vitrée, Olivier relâcha finalement les épaules de Marc et retourna vers son bureau. Il resta quelques secondes silencieux, les yeux fixés sur les nombreux documents qui s’y entassaient.
— Tu veux du concret ? demanda-t-il finalement.
Marc le regarda avec curiosité.
— Oui.
Olivier ouvrit un tiroir et en sortit une épaisse chemise noire. Il la posa sur le bureau avant de l’ouvrir.
— Alors regarde.
Marc s’approcha.
On pouvait lire sur la première page en lettres noires capitales : PROJET D’UNIFICATION MONDIALE Marc était bouche-bée, il alternait ses regards désorientés d’Olivier aux documents, des documents à Olivier. — Tu es sérieux là ? demanda-t-il — Oh que oui, dans les temps comme celui-ci, je serais toujours sérieux pour des projets comme ceux-là. Il tourna la première page.
— Première étape : créer une organisation mondiale capable de prendre des décisions qui concernent l’ensemble de l’humanité. Pas une organisation qui se contente de discuter pendant des mois pendant que les problèmes s’aggravent.
— L’ONU ?
— L’ONU, mais avec de véritables pouvoirs. Et surtout avec un système qui empêche les grandes puissances de bloquer toutes les décisions qui ne leur conviennent pas.
Marc poursuivit sa lecture.
— Et les frontières ?
— Elles resteraient, au moins dans un premier temps. Mais elles cesseraient progressivement d’être des barrières entre les peuples. Les déplacements, les échanges et le commerce seraient facilités. À terme, chaque être humain pourrait se considérer comme citoyen de son pays, mais aussi comme citoyen du monde.
Marc parcourut encore quelques pages.
— Une monnaie mondiale, basée sur la valeur du dollar, avec un libre échange international.
— Oui.
— Une politique énergétique commune, où l’énergie n’est plus vendue mais partagée entre tous les états pour que plus personne ne manque d’électricité.
— Oui.
— Une coopération militaire entre tous les États…
— Pour empêcher les guerres entre eux, répondit Olivier.
Marc continua de tourner les pages, de plus en plus silencieux.
— Tu veux vraiment faire tout ça ?
Olivier eut un léger sourire.
— Je veux commencer.
Marc referma la chemise.
— Et tu penses qu’ils vont accepter ?
— Non.
— Alors pourquoi faire tout ça ?
Olivier regarda de nouveau la pluie qui s’abattait contre la baie vitrée.
— Parce que quelqu’un doit bien commencer à leur proposer autre chose.
Un silence s’installa dans la pièce.
Puis Marc esquissa un sourire.
— Tu sais que tu es complétement fou ?
— On me l’a déjà dit.
Ils rirent tous les deux.
Mais leur amusement fut interrompu par trois coups frappés à la porte.
Un homme passa la tête dans l’encadrement.
— Monsieur Fernand ?
Olivier se retourna.
— Oui ?
— La séance va commencer dans quelques minutes. Le Président est déjà arrivé. Les représentants sont en train de prendre place.
Olivier regarda l’horloge accrochée au mur et fut surpris d’à quel point les aiguilles avaient accélérés.
Il était presque temps.
Il referma soigneusement sa chemise et la glissa sous son bras.
— Merci. J’arrive.
L’homme disparut.
Marc se leva à son tour.
— Alors ?
Olivier prit une profonde inspiration.
— Alors maintenant, ils vont enfin m’écouter.
Les deux hommes quittèrent le bureau.
Derrière eux, la pluie continuait de s’abattre sur Manhattan.
Et personne, dans cette immense ville noyée sous les eaux, ne pouvait encore imaginer que cette journée allait changer le cours de l’Histoire. Des vitres de la petite limousine qui les amenaient au bâtiment du complexe de l’ONU, abritant la prestigieuse assemblée générale, Olivier et Marc pouvaient apercevoir brièvement la détresse d’une majorité de citoyens à l’extérieur, couverts de leur manteaux épais, se protégeant tant bien que mal de la pluie, courant à travers les flaques d’eau, se transformant progressivement en mare, à la recherche désespérée d’un abris jusqu’à la fin de la tempête. Et pendant ce temps-là, Olivier, confortablement installé dans une limousine en route pour rencontrer des dizaines d’autres privilégiés. — Quelle misère… c’est ça que je veux combattre, dit-il à Marc en désignant l’extérieur. — Dans le monde, il faut bien que certains soient dépourvus de tout pour que d’autres puissent vivre, c’est comme ça que tout se maintient en place. Olivier lança un regard éloquent à son ami. — Tu devrais avoir honte de dire de telles conneries, tu n’as donc aucune considération pour ces pauvres gens ? — Ce n’est pas ça, je n’ai rien contre eux, c’est seulement que… c’est comme ça que le monde tourne. Le jeune ne pouvait pas comprendre la vision de son ami, comment pouvait-il réfléchir de cette façon ? La limousine s’arrêta brusquement devant l’entrée du siège des Nations unies. Olivier releva la tête et regarda par la fenêtre. Malgré la pluie qui tombait toujours avec force, une foule de journalistes et de photographes s’était massée derrière les barrières de sécurité.
— On dirait que tu as déjà attiré leur attention, lança Marc.
Olivier esquissa un sourire nerveux.
— Ce n’est pas vraiment ce que j’espérais.
Le chauffeur descendit et ouvrit la portière. Olivier sortit de la limousine, aussitôt accueilli par les éclairs des appareils photo.
Des journalistes l’interpellèrent de toutes parts.
— Monsieur Fernand ! Une déclaration avant la séance ?
— Que comptez-vous proposer à l’Assemblée générale ?
— Est-il vrai que vous souhaitez une unification politique du monde ?
Olivier ne répondit pas. Il se contenta de traverser rapidement l’entrée du bâtiment aux côtés de Marc.
Une fois à l’intérieur, le vacarme de la pluie et des journalistes s’atténua.
Olivier s’arrêta quelques secondes et observa le vaste hall devant lui.
Dans quelques minutes, il allait devoir défendre son projet devant les représentants de presque toutes les nations de la Terre.
Il inspira profondément.
— Bon… murmura-t-il. C’est maintenant ou jamais.
Marc posa une main sur son épaule.
— Quoi qu’il arrive, je suis avec toi.
Olivier lui adressa un sourire.
— Alors allons-y.
La salle de l’Assemblée était bondée. Devant Olivier s’étendait une véritable mosaïque de délégations. Chaque pays disposait de son propre bureau, marqué d’une plaque portant son nom.
À quelques rangées de lui se trouvaient les représentants des grandes puissances mondiales. La délégation américaine échangeait quelques derniers mots à voix basse, tandis que les représentants chinois consultaient attentivement plusieurs dossiers posés devant eux. Plus loin, les représentants russes semblaient particulièrement concentrés, certains feuilletant encore leurs documents.
Les délégations européennes étaient nombreuses, installées les unes à côté des autres. Les représentants britanniques, allemands, italiens et espagnols discutaient discrètement avant le début de la séance.
Plus loin encore, Olivier apercevait les délégations venues d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Océanie. Des dizaines de langues se mélangeaient dans un murmure continu, ponctué par le bruissement des papiers et les conversations des diplomates.
Au-dessus de la salle, derrière les vitres des cabines d’interprétation, les interprètes prenaient place un à un.
Olivier regarda cette assemblée immense.
193 pays. 193 intérêts différents. Des centaines de personnes réunies dans une même salle.
Et aujourd’hui, il allait leur demander de mettre leurs différences de côté pour construire quelque chose qui les dépasserait tous. Soudain, le Président de l’Assemblée générale frappa légèrement son marteau.
— La quarante-septième séance plénière de la quatre-vingt-deuxième session de l’Assemblée générale est ouverte.
Le brouhaha qui emplissait la salle s’éteignit progressivement.
Olivier ajusta son micro et regarda autour de lui.
Il n’avait encore jamais vu autant de délégations réunies au même endroit.
Le Président consulta la liste des orateurs.
— La parole est maintenant donnée au représentant Olivier Fernand de la France.
Olivier resta immobile quelques secondes.
Puis il se leva.
Marc lui adressa un dernier regard encourageant tandis qu’Olivier quittait la délégation française. Il traversa la salle sous les regards des représentants et rejoignit lentement le pupitre placé au centre.
Il posa ses mains dessus et observa l’immense assemblée devant lui.
Pour la première fois depuis le début de son projet, Olivier Fernand se retrouvait face au monde entier. Il ajusta le micro, feuilleta ses notes tandis qu’il apercevait les interprètes se préparer eux aussi. Quand ces derniers lui firent signe qu’ils étaient prêts, le jeune homme se racla la gorge, taisant les derniers murmures qui emplissaient la salle. — Mesdames et messieurs, représentants des nations du monde entier. Si je me tiens aujourd’hui devant vous, ce n’est pas pour défendre les intérêts de la France, ni ceux d’une quelconque puissance. Je suis ici pour parler d’une chose qui nous concerne tous : l’avenir de l’humanité. « Nous vivons aujourd’hui dans un monde sans foi ni loi, meurtrie de plusieurs tensions, qu’elles soient économiques ou idéologiques. Dans un monde où une catastrophe à des milliers de kilomètres de chez nous peut avoir des répercussions sur toute la planète en quelques jours, une crise climatique, économique, une guerre, une épidémie, n’importe quoi. » « Mais nous vivons surtout dans un monde à l’avenir incertain. Nos ancêtres ont toujours fait ce qu’il fallait pour que nous ayons un monde dans lequel vivre, un avenir dans lequel construire. Les multiples tensions internationales détruisent un peu plus chaque jour ce futur avenir pour chacun de nos enfants. » « Nous cohabitons difficilement avec les autres nations « différentes » ou encore « inférieures » à nous, et si je suis ici c’est pour vous parler d’un projet sur lequel je réfléchis depuis plusieurs mois, et ce projet pourrait offrir ce que nos enfants souhaitent le plus : un futur. » « Nous nous réunissons ici parce que nous avons compris que nous avions besoin les uns des autres. Mais nous repartons ensuite chacun de notre côté, avec nos propres intérêts, nos propres rivalités et nos propres priorités.
Nous avons créé une organisation destinée à unir les nations, mais nous n’avons jamais réellement accepté l’idée d’une humanité unie. » « Je ne vous demande pas de détruire vos cultures. Je ne vous demande pas d’effacer vos histoires. Je ne demande pas aux Français de cesser d’être français, aux Japonais de cesser d’être japonais ou aux Brésiliens de cesser d’être brésiliens.
Je vous demande simplement de reconnaître quelque chose de beaucoup plus grand. Nous sommes tous humains avant d’être citoyens d’un État.
Et si nous partageons les mêmes problèmes, pourquoi ne partagerions-nous pas aussi les moyens de les résoudre ? » « J’aimerais tout d’abord rassurer les nationalistes, Les frontières ne disparaîtront pas demain matin. Les gouvernements ne seront pas supprimés du jour au lendemain. Nos langues, nos traditions et nos cultures ne seront pas interdites. Mais nos frontières pourraient cesser d’être des murs. Elles pourraient devenir ce qu’elles devraient toujours être : des délimitations administratives entre les différentes régions d’une même civilisation. » Plusieurs murmures parcoururent la salle, tous avec ce même ton : hostile. — Un peu de silence ! Tonna le Président de l’Assemblée en frappant son marteau contre son bureau. Laissez monsieur Fernand terminer son discours. Les membres se turent, Olivier remercia le Président du regard avant de reprendre. — Je sais ce que vous ressentez : indignation, colère et surtout une peur atroce. Vous n’allez pas l’assumer car c’est votre subconscient qui a peur. Je peux le comprendre, tout changement fait peur, moi-même je craignais mon arrivée aux Etats-Unis il y a quelques années. Et pourtant regardez-moi aujourd’hui : je me porte à merveille. « Mesdames et messieurs, je sais ce que certains d’entre vous pensent. Vous pensez que je suis naïf. Que ce projet est impossible. Que l’humanité n’est pas prête…
Peut-être avez-vous raison. Mais combien de fois avons-nous utilisé cette phrase pour justifier notre inaction ? Si l’humanité n’est pas prête aujourd’hui, alors préparons-la.
Si notre système est imparfait, alors améliorons-le. Et si nous sommes incapables de résoudre seuls les problèmes qui menacent notre avenir, alors cessons de prétendre que nous devons les résoudre seuls. Aujourd’hui, je ne vous demande pas de choisir entre vos nations et l’humanité. Je vous demande de construire une humanité dans laquelle nos nations pourront continuer d’exister sans avoir besoin de se combattre. » Olivier ouvrit alors la chemise qu’il avait apportée avec lui.
— C’est pourquoi je vous présente aujourd’hui mon projet pour une nouvelle organisation politique mondiale.
Il marqua une pause.
— L’Unification. Un monde où un avenir est possible, et cet avenir… merveilleux avenir qu’il sera.







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