Aude

C’était un après-midi d’automne, à Paris. Je marchais sans but, les mains dans les poches, le col de mon manteau relevé contre le vent. Rue de Seine, peut-être, ou rue Jacob. Les galeries d’art s’alignaient comme des fenêtres ouvertes sur un monde que je ne comprenais pas.
Et puis, je l’ai vue.
Dans la vitrine, entre deux sculptures abstraites, il y avait sa toile. Une scène de la rivière Aude, peinte depuis le vieux pont. Les reflets dansaient sur l’eau, et cette lumière… elle semblait vivante. J’ai reconnu immédiatement son coup de pinceau, cette manière unique d’imprimer une vibration aux couleurs.
Je me suis approché, le souffle coupé. Dans le coin inférieur droit, une signature discrète : « Aude, 2015 ». L’année précédant mon départ.
Hypnotisé, je suis entré sans pouvoir détacher mes yeux du tableau.
En m’avançant encore, je l’ai aperçu.
Dans le reflet de l’eau, presque effacée, se dessinait une forme : une silhouette debout sur le pont. Moi. Et à côté, à peine visible, une date : « 15/10 ». Le jour où je l’avais quittée.
— C’est une jeune artiste déjà reconnue pour ses œuvres, intervint une voix. Vous connaissez son travail, peut-être ?
— Oui, ai-je répondu. Enfin… je la connaissais.
En me tournant vers mon interlocutrice, j’ai reçu un second choc.
C’était elle, plus jeune, telle qu’elle était restée gravée dans ma mémoire — à un détail près : ses cheveux étaient courts alors qu’elle les portait longs, et ses yeux étaient délicatement maquillés, elle qui ne supportait autrefois d’autres fards que la peinture de ses toiles.
Je restai sidéré à la dévisager. Elle se laissait observer sans gêne ni cillement, comme s’il était tout à fait naturel de fixer ainsi quelqu’un, la bouche bée.
— Je lui ressemble, n’est-ce pas ?
Je hochai la tête, incapable d’articuler un son.
— Et vous ne savez pas qui je suis ?
Un nouveau signe négatif de la tête, toujours muet.
Alors, la jeune femme tendit le doigt vers l’un des enfants jouant au bout du pont sur la toile.
Abasourdi, j’ai reculé d’un pas, me suis retourné et ai quitté précipitamment la galerie.
II. S’il revient un jour
J’ai pris le train le lendemain matin. Le trajet m’a paru interminable. À travers la vitre, je regardais défiler les paysages, les villes et les champs, l’esprit hanté par sa silhouette et cette inscription.
Pourquoi cette date ?
Pourquoi maintenant ?
Durant tout le voyage, je repassais en boucle les bribes fugaces de nos dialogues impossibles.
Je suis souvent venu rue de Bellevue, au temps où elle y habitait. Ma mémoire flanche désormais sur les détails urbains de l’époque, mais depuis sa fenêtre, le regard tombait directement sur cette rivière Aude dont elle portait le prénom. Je la revoyais, installée sur le vieux pont, ses pinceaux à la main, sa toile sur le trépied, peignant par petites touches successives, captivée par un reflet furtif ou l’éclat particulier éclairant l’imposante Cité.
— Ne vois-tu pas cet ocre, comme il respire ? Comme il frétille ? me lançait-elle.
Face à ses élans, je demeurais muet. L’idée même qu’une nuance puisse s’animer ou vibrer dépassait la logique de mon esprit cartésien. Tout cela m’échappait.
C’était tout aussi difficile à saisir que son accueil lorsque, essoufflé d’avoir gravi les marches jusqu’au palier, j’arrivais chez elle. Elle m’ouvrait la porte et, au lieu de m’embrasser, m’inspectait d’un simple reniflement avant de déclarer :
— Tu sens Paris.
— Mais quelle odeur peut bien avoir Paris ? demandais je.
Son regard s’étincelait et elle m’adressait un doux sourire.
Dérouté, je me surprenais à lisser ma veste ou ajuster ma cravate pour tenter d’y déceler cette fameuse senteur. Après avoir traversé la France et affronté les tempêtes d’automne de la gare à son atelier, m’entendre attribuer « l’odeur de Paris » par son accent chantant conservait tout son mystère.
Arrivé à Carcassonne ce midi, je suis repassé par la rue de Bellevue. Je n’ai toujours pas percé le secret de cet ocre qui frémit, mais je suis convaincu de porter encore en moi ce parfum de la capitale.
Je me suis assis sur le muret du quai, là où l’Aude se devine à travers le feuillage. J’ai sorti mon carnet pour y inscrire : « L’ocre respire ». En relisant ces mots que je trouvais fades, je les ai aussitôt raturés. J’ai alors tenté d’esquisser le pont, la lumière vive et les reflets de l’eau. Mon croquis n’était qu’un gribouillage d’enfant face à la force de ses compositions, où la moindre touche fixait l’invisible.
— Tu cherches à comprendre avec ta tête. Moi, je cherche à comprendre avec mes doigts, m’avait-elle glissé un jour en riant.
Un soir, elle avait étalé sur le sol de son atelier une immense toile barrée de traits d’ocre, de bleu et de blanc.
— C’est Carcassonne, mais pas celle que tu vois, avait-elle murmuré. C’est celle que je sens quand je ferme les yeux.
Devant mon désarroi à chercher la Cité dans cette abstraction, mon pragmatisme l’amusait. Pour moi, tout devait être structuré, balisé comme un trajet ferroviaire ; pour elle, la ville était une matière organique, pétrie du vent sur les remparts et de la chaleur des pierres.
Nous ne nous sommes rien dit. Je ne suis jamais revenu.
Avant mon départ, elle m’avait tendu un papier : « L’ocre frémit. Le vent sent la lavande et le métal. Paris est une couleur qui colle à la peau. Lui, il est un train qui passe sans s’arrêter. » J’avais rangé ce mot dans ma poche, sans en saisir la portée.
III. Carcassonne : l’atelier ouvert
Je croyais qu’elle n’y vivait plus, sachant qu’elle devait déménager peu après mon départ. À ma grande surprise, son nom figurait toujours sur la porte, qui n’était même pas fermée à clé. Comme si elle m’attendait.
L’atelier était tel que je l’avais laissé. Les toiles, les pinceaux, une tasse de thé à moitié bue, froide. Tout donnait l’impression qu’elle venait de sortir et allait revenir d’un instant à l’autre.
J’ai allumé la lumière. La pièce était baignée de cette clarté du nord qui tombait en biais sur ses toiles, comme une caresse.
J’ai cheminé entre les chevalets. Je connaissais bien ces œuvres sur lesquelles j’avais autrefois tenté de poser des mots. Je sentais encore son souffle sur ma nuque lorsque, curieuse, elle venait observer ce que j’écrivais, appuyant son menton ou sa tête contre la mienne. Je m’interrompais alors, et nous restions suspendus hors du temps, partageant un instant de grâce malgré tout ce qui nous séparait.
Sur l’un des trépieds, une toile était recouverte d’un drap. Après une hésitation, je l’ai soulevé. C’était moi. Une silhouette me ressemblant, debout sur le pont, les mains enfoncées dans les poches, l’air désemparé. En bas à droite, elle avait inscrit au crayon : « Il regarde, mais il ne voit pas. » J’ai reposé le drap.
Sur un mur, des croquis étaient épinglés : des mains, des yeux, des bouches ouvertes prêt à crier ou chanter.
— Des inconnus, avais-je dit la première fois.
— Non, avait-elle corrigé. De multiples possibles.
Un sourire m’a échappé. Puis j’ai remarqué le calendrier accroché plus loin. Une page était cornée, marquée d’un cercle rouge au 15 octobre, accompagné de ces mots : « S’il revient, il saura. »
Au fond de la pièce, une grande toile reposait face contre le sol. Je l’ai retournée. C’était une scène de gare : un quai, un train en partance, une femme immobile aux longs cheveux comme Aude. À côté d’elle posait une valise. La mienne. En haut à gauche, de minuscules lettres indiquaient : « Il est toujours en train de partir. »
J’ai reposé la toile et balayé la pièce du regard, moitié espérant la voir surgir d’un coin, pinceaux en main et sourire aux lèvres, pour me lancer : « Alors, tu sens Paris, aujourd’hui ? »
Rien.
Je me suis assis sur le tabouret près de la fenêtre, là où elle s’installait pour observer le cours d’eau.
— Tu vois, m’avait-elle dit un jour, la lumière change toutes les cinq minutes. C’est pour ça que je ne peux pas m’arrêter.
Moi, je ne voyais qu’une rivière. Je pouvais décrire ses tourbillons, ses langueurs, ses détours, mais sans jamais capturer la magie qu’elle insufflait à ses tableaux. Je percevais cette beauté sans réussir à la traduire.
J’ai sorti de mon portefeuille la feuille qu’elle m’avait laissée. En plusieurs années, ce poème ne m’avait jamais quitté. Je n’avais aucune photo d’elle, aucune trace imprimée ou numérique de notre histoire — seulement des images que le temps effaçait peu à peu.
J’ai replié le papier, l’ai remis dans ma poche, puis j’ai éteint la lumière et suis sorti.
Dehors, la rue de Bellevue était déserte. La rivière coulait toujours. Je me suis alors remémoré cette frêle silhouette d’enfant que je croisais parfois autrefois, et qui me fixait d’un œil accusateur sans que je n’en comprenne la raison.
J’ai marché jusqu’à la gare et j’ai pris un billet pour Paris.
IV. Paris : retour à la galerie
De retour dans la capitale, j’ai erré un long moment avant de me retrouver instinctivement devant la galerie. La toile figurait toujours en vitrine, telle une invitation ou un défi.
En poussant la porte, la galeriste — la jeune femme de l’autre jour — m’a reconnu.
— Vous avez l’air de bien connaître son travail, répéta-t-elle.
— Oui… Enfin, je la connaissais.
— C’est vous qui êtes parti, assena-t-elle. Sans cela, vous la connaîtriez encore.
Mon regard s’est posé sur la peinture, sur la silhouette dans le reflet et sur la date du 15/10. J’ai repensé à l’atelier et au calendrier. « S’il revient, il saura. »
— Vous êtes allé à l’atelier, n’est-ce pas ? me demanda-t-elle en me fixant.
Devant mon silence, son doigt s’est porté sur l’ombre près du pont :
— C’est vous, là ?
Puis, glissant son doigt vers la date à peine lisible, son regard s’est durci. Ce regard sévère, je le connaissais désormais trop bien.
Je croyais chercher les traces qu’elle avait laissées de moi.
Je découvrais celles que mon départ avait gravées en elle.
Pris en faute, j’ai tourné les talons comme un voleur démasqué.
— Monsieur ! me cria la jeune femme. Vous ne voulez pas l’acheter ?
— Non, ai-je répondu en secouant la tête. — Dommage, elle partira bientôt.
J’ai marché d’un pas rapide jusqu’à la gare de Lyon.
Il y a toujours un train prêt à partir.








