Chapitre 1 : La rencontre
La pluie fine de ce début de matinée d’automne dessinait des traînées floues sur la vitrine du Balto, un de ces rades de grande banlieue où le temps semble s’être figé dans le formica et l’odeur de café tiède. Assis au fond de la salle, Raphaël, dix-neuf ans, le col de sa veste en jean relevé, observait passivement les phares des voitures qui glissaient sur le boulevard mouillé.
Son bus de banlieue avait eu vingt minutes de retard. Encore une fois. Mais Raphaël ne râlait plus depuis longtemps ; ce contretemps était devenu sa routine, une parenthèse familière avant de s’engouffrer dans le RER. Entre deux gorgées d’un expresso trop serré, il laissait courir la mine de son critérium sur les pages d’un carnet à couverture noire.
Derrière le comptoir, le patron, un quinquagénaire bourru au tablier noir humide, tapota l’écran d’une vieille télévision dont l’image oscillait dans l’angle du bar.
— Eh, le jeune ! Viens voir deux secondes. Regarde-moi ça, c’est pas ton RER qui est annoncé avec une demi-heure de retard à cause d’un colis suspect ?
Raphaël soupira doucement, rangea son crayon dans sa poche et se leva sans hâte. Il laissa son carnet grand ouvert sur la table en Formica beige, à la page fraîchement griffonnée.
— J’arrive, monsieur Roger, répondit-il d’une voix basse, presque monocorde.
Pendant qu’il contournait les tables vides pour rejoindre le comptoir, la porte du café s’ouvrit à la volée dans un tintement de clochette strident, laissant entrer une bouffée d’air frais et deux rires éclatants qui contrastèrent immédiatement avec la torpeur du lieu.
Armelle et Estelle firent leur entrée en soufflant, les cheveux trempés et les joues rougies par l’effort. Amies depuis la maternelle, ayant partagé les mêmes bancs d’école, les mêmes secrets et un optimisme à toute épreuve, elles avançaient dans la vie comme deux sœurs jumelles que rien, et surtout pas les garçons, n’avait jamais réussi à séparer.
— Non mais je rêve ! On a couru comme des dératées pour le voir partir sous nos yeux ! râla Armelle en secouant son parapluie trempé sur le paillasson. Estelle, je te jure, tes raccourcis à travers la zone industrielle, plus jamais.
— Oh, ça va, ne boude pas ! riposta Estelle en riant, lui donnant un coup de coude complice. Au moins, on a évité la grosse averse. Et puis regarde, on est à l’abri. On va se prendre deux chocolats chauds et on attendra le prochain.
— Facile à dire, le prochain est dans quarante minutes...
Armelle continua de pester tout en se dirigeant vers la table du fond, celle que Raphaël venait tout juste de quitter. Elle jeta son sac sur une chaise et s’assit en soupirant théâtralement. Estelle, plus curieuse, laissa son regard errer sur la table. Ses yeux s’arrêtèrent immédiatement sur le carnet noir ouvert, à l’écriture fine et nerveuse qui recouvrait la page blanche.
— Armelle, regarde ça..., chuchota Estelle, soudain fascinée.
— Quoi ? Le carnet ? Laisse tomber, c’est sûrement à quelqu’un. Ne fouille pas.
— Je ne fouille pas, c’est grand ouvert. Regarde le titre... « Elle ». C’est... c’est magnifique. Attends, je lis.
Ignorant la moue réprobatrice mais curieuse de son amie, Estelle approcha le carnet de ses yeux et commença à lire à mi-voix, captivée par la force des mots qui résonnaient étrangement dans le silence du café :
Elle
Elle est celle qui marche, qui m’a tendu la main
Pour passer sous les arches, m’a montré le chemin
Or, me voici arrêté.
Elle est celle qui donne, mère attentive et sourcilleuse
Grave comme une madone, une longue attente ennuyeuse
Or, me voici révolté.
Elle est à mon étonnement l’enfant légère et galante
Que j’aime à serrer tendrement, me chauffer à sa peau brûlante
Or, me voici tempéré.
Elle fait ma rage, mon courroux, ma colère, mon impatience
Comme je l’admire et je suis fier d’être à son côté en silence
Alors, je reste indécis.
Elle est loin sans me manquer, elle me manque en silence
Elle est sans cesse à mes côtés, son absence est sa véritable présence
Comment la retrouver ?
Dois-je être plus précis ?
Je n’écris que lorsque les amours finissent
Je ne sais aujourd’hui si je veux qu’ils réussissent.








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