Fractures
Je n’aurais jamais dû revenir ici. La ville avait cette odeur de pluie sale et de regrets, celle qui colle à la peau et refuse de partir, même après des années. J’ai posé mon sac sur le trottoir, serrant les lanières comme si je pouvais m’accrocher à quelque chose qui ne glisserait pas. Rien n’a tenu. Tout s’est fissuré.
Les souvenirs frappaient sans prévenir. Le bruit des pneus sur l’asphalte, les éclats de voix dans le lointain, et ce silence glacial qui t’arrache le souffle. Et moi... moi, je m’étais perdu dedans.
Le café au coin de la rue sentait le vieux lait et le plastique brûlé. Je me suis assis, carnet ouvert devant moi. Écrire... c’était la seule façon de ne pas hurler. Chaque mot griffonné était une dent arrachée à la douleur. Et pourtant, ça n’allait jamais assez vite.
- Tu n’es jamais parti, toi, hein ?La voix derrière moi m’a fait sursauter.
Je me suis retourné. Elle avait cette façon de te regarder comme si elle pouvait te lire à travers la peau, jusqu’aux os.
- Ça dépend de ce que tu appelles partir, ai-je répliqué, voix plus sèche que je ne voulais.- Tu sais très bien... t’as toujours été trop entêté pour disparaître complètement.
J’ai ri. Pas un rire joyeux, juste ce mélange de cynisme et de douleur que je ne pouvais jamais cacher. Elle s’est assise en face de moi, et tout à coup, la pièce s’est rétrécie. Chaque respiration devenait lourde, chaque regard, une piqûre.
- Pourquoi revenir maintenant ? demanda-t-elle, la voix tremblante juste assez pour que je l’entende.- Peut-être que je n’ai jamais vraiment quitté, murmurai-je, et cette phrase sonnait plus vraie que tout ce que j’avais jamais dit.
On est restés silencieux quelques secondes, le monde autour disparaissant dans le brouillard de la pluie battante contre les vitres. Elle jouait avec la bague à son doigt, et moi, je fixais mon carnet comme si je pouvais y noyer la douleur.
- Tu n’as pas changé, dis-je finalement. Toujours cette façon de tout compliquer.- Et toi ? Toujours à fuir ?
Le choc de ses mots m’a fait grimacer. Fuir... c’était tout ce que je savais faire. Et pourtant, cette fois, je n’avais nulle part où aller. Pas d’échappatoire, pas de plan B. Juste elle. Et ce passé qu’on croyait enterré.
- J’ai fait des erreurs, avouai-je. Trop d’erreurs.Elle hocha la tête, ses yeux brillant d’une tristesse que je n’avais pas anticipée.- Et moi ? murmura-t-elle. Qui s’en soucie de moi dans ton chaos ?
Cette question me frappa en plein cœur. Parce que je n’avais jamais eu de réponses. Je n’avais jamais su aimer sans détruire, sans partir, sans blesser. Mais là, je sentais le poids du temps, le poids de toutes les blessures qu’on avait infligées l’un à l’autre.
La pluie tombait toujours. On ne disait rien. Et moi, je réalisais que certaines fractures ne guérissent jamais. Elles s’invitent dans ta vie, prennent racine, et parfois, elles choisissent de rester pour te consumer lentement.
Et elle... elle était la seule à pouvoir me rappeler qui j’étais vraiment.








