Chapter 1 -L’Aube et l’orage à kinshasa
« Même quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. »— Psaume 23:4
Kinshasa ne dormait jamais vraiment.
Même lorsque la nuit enveloppait les rues, il y avait toujours un bruit quelque part : une musique qui s’échappait d’une parcelle, le ronronnement d’un générateur, des voix derrière les murs, des motos qui traversaient les avenues ou encore les éclats de rire des jeunes assis devant une boutique.
Dans la commune de Mont-Ngafula, quartier Masangabila, avenue Ngafani, une petite maison abritait la famille Lomboto.
C’était une famille modeste, mais soudée.
Et au milieu de cette maison vivait Anabelle Lomboto.
À vingt ans, Anabelle était une jeune femme que l’on remarquait facilement, non seulement pour sa beauté, mais surtout pour la lumière qu’elle dégageait.
Ses grands yeux marron semblaient toujours chercher quelque chose au-delà de ce que les autres pouvaient voir. Son teint marron lumineux contrastait avec ses cheveux noirs tressés courts. Elle avait une silhouette féminine et harmonieuse, mesurait environ un mètre soixante-quatre et portait généralement des vêtements simples et élégants.
Mais ce qui la distinguait véritablement était sa foi.
Anabelle aimait Dieu avec sincérité.
Chaque matin, avant même de commencer sa journée, elle prenait quelques minutes pour prier.
Ce matin-là ne faisait pas exception.
Assise au bord de son lit, les mains jointes, elle ferma les yeux.
— Seigneur, merci pour cette nouvelle journée. Merci pour ma famille, pour mes études et pour les personnes que tu as placées dans ma vie. Guide-moi aujourd’hui. Et surtout, ne me laisse jamais m’éloigner de toi.
Elle resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle sourit.
— Amen.
Elle se leva et ouvrit les rideaux.
La lumière du matin pénétra doucement dans la chambre.
Une nouvelle journée commençait.
À cette époque, Anabelle était étudiante en ingénierie agronomique. Elle travaillait sérieusement, car elle rêvait d’un avenir stable et voulait rendre ses parents fiers.
Elle avait également un autre rêve.
Construire une famille.
Et dans cette partie de son avenir, elle imaginait Antony.
Antony était son fiancé.
Un jeune homme sérieux, discret et profondément attaché à sa foi. Grand, mince et au teint noir, il appartenait à la même communauté religieuse qu’Anabelle.
Ils s’étaient connus à l’église.
Au fil du temps, leur relation était devenue plus profonde.
Ce jour-là, après les cours, Anabelle le retrouva devant l’église.
Antony lui sourit.
— Tu as encore étudié jusqu’à la dernière minute ?
Anabelle leva les yeux au ciel.
— Tu me connais. Si je pouvais étudier même pendant mon sommeil, je le ferais.
Antony éclata de rire.
— Et après tes études, tu comptes faire quoi ?
Elle le regarda avec un sourire.
— Travailler. Aider ma famille. Et…
— Et ?
Elle détourna les yeux, légèrement gênée.
— Et peut-être me marier.
Antony sourit.
— Peut-être ?
— Peut-être.
— Donc je dois encore convaincre ton cœur ?
Anabelle rit.
— Tu as encore beaucoup de travail.
Ils marchèrent quelques instants ensemble.
Puis Antony devint plus sérieux.
— Anabelle, je veux vraiment construire quelque chose avec toi. Mais je veux qu’on fasse les choses correctement.
Elle hocha doucement la tête.
— Moi aussi.
— On termine d’abord tes études.
— Oui.
— Et après…
Anabelle le regarda.
— Après, on verra ce que Dieu aura préparé.
Antony sourit.
— Exactement.
Ils prièrent ensemble avant de se séparer.
À ce moment-là, Anabelle était loin d’imaginer à quel point sa vie allait bientôt changer.
Quelques semaines plus tard, une nouvelle se répandit dans le quartier.
Le père d’Anabelle venait d’obtenir une promotion importante dans son travail de fonctionnaire.
Pour la famille Lomboto, c’était une immense fierté.
Ce soir-là, la maison était remplie de joie.
La mère d’Anabelle avait préparé un repas un peu plus généreux que d’habitude.
Son père, assis dans le salon, affichait un sourire qu’Anabelle voyait rarement.
— Ma fille, dit-il, cette promotion est une grâce de Dieu.
Anabelle s’assit près de lui.
— Je suis tellement fière de toi, papa.
— Ce n’est pas seulement ma réussite. C’est celle de toute la famille.
Sa mère ajouta :
— Après toutes ces années de travail, tu le mérites.
Ils rendirent grâce à Dieu ensemble.
Personne ne savait encore que cette bonne nouvelle allait attirer des regards dangereux.
Dans le quartier, les informations circulaient vite.
Très vite.
Et certaines oreilles étaient particulièrement attentives.
Michael Mutombo avait trente ans.
Dans les rues de Kinshasa, son nom suffisait parfois à faire baisser les voix.
Orphelin depuis son enfance, il avait grandi dans la rue après avoir été rejeté par une partie de sa famille. La faim, la violence et l’abandon avaient façonné son caractère.
Il était devenu le chef d’un groupe de kulunas particulièrement redouté.
Grand, élancé mais musclé, les cheveux bouclés et le regard bleu inhabituellement perçant, Michael possédait une présence qui intimidait.
Ce soir-là, l’un de ses hommes vint lui parler.
— Chef, tu as entendu pour la famille Lomboto ?
Michael leva les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le père a eu une grosse promotion.
Michael resta silencieux.
— Et alors ?
L’homme haussa les épaules.
— On dit qu’il a maintenant beaucoup plus d’argent.
Michael regarda la rue.
Pendant quelques secondes, il ne répondit pas.
Puis il donna un ordre.
Et cet ordre allait changer plusieurs vies.
La nuit était tombée sur Masangabila.
Chez les Lomboto, tout le monde dormait.
Anabelle, elle, avait encore son téléphone entre les mains.
Un dernier message d’Antony venait d’arriver.
« Bonne nuit, ma future épouse. Que Dieu veille sur toi. »
Elle sourit.
Elle répondit :
« Bonne nuit. Que Dieu te garde aussi. ❤️ »
Puis elle posa son téléphone.
Avant de dormir, elle pria une dernière fois.
— Seigneur, protège ma famille. Protège papa et maman. Protège Antony. Et protège-moi.
Elle ignorait que quelques mètres plus loin, plusieurs hommes avançaient dans l’obscurité.
Un bruit brutal retentit.
Puis un autre.
Anabelle ouvrit les yeux.
Des cris éclatèrent dans la maison.
— Papa !
Elle se leva précipitamment.
La porte s’ouvrit violemment.
Des hommes masqués envahirent la maison.
Tout se passa en quelques secondes.
La peur paralysa Anabelle.
Son père tenta de s’interposer.
— Sortez de chez moi !
Mais les hommes le frappèrent.
— Papa !
Anabelle cria.
Sa mère se mit à pleurer.
La maison, quelques minutes auparavant remplie de paix, devint un chaos indescriptible.
Des objets furent renversés.
Des meubles furent cassés.
Anabelle courut vers son père, mais quelqu’un l’empêcha d’avancer.
— Ne bouge pas !
Elle tremblait.
Puis elle vit Michael.
Il était là.
Son visage était découvert.
Pour une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent.
Anabelle vit ses yeux.
Bleus.
Froids.
Elle grava ce visage dans sa mémoire.
Elle ne savait pas encore que ce visage allait rester prisonnier de ses souvenirs pendant douze longues années.
La suite fut un cauchemar.
Son père fut grièvement blessé à la tête.
Anabelle tenta de protéger sa mère, mais elle fut séparée d’elle.
Puis Michael s’approcha.
Anabelle recula.
— S’il te plaît…
Sa voix tremblait.
— Laisse-moi.
Mais il ne l’écouta pas.
La peur d’Anabelle devint panique.
Elle se débattit, appela à l’aide et pria Dieu dans son cœur.
— Seigneur… aide-moi…
Cette nuit-là, elle subit une violence qu’aucun être humain ne devrait avoir à subir.
Le temps sembla s’arrêter.
Anabelle ne fut plus qu’une jeune femme terrorisée, essayant de survivre à l’instant présent.
Elle pleurait.
Elle priait.
Elle appelait Dieu intérieurement.
Et lorsque le cauchemar prit fin, quelque chose en elle avait été brisé.
Avant de partir, Michael la regarda une dernière fois.
Leurs regards se croisèrent.
Anabelle ne détourna pas les yeux.
Elle voulait se souvenir de lui.
De son visage.
De ses yeux.
De tout.
Parce qu’au fond d’elle, une certitude venait de naître :
elle ne l’oublierait jamais.
Quelques minutes plus tard, des sirènes retentirent dans le quartier.
La police avait été alertée.
Le groupe tenta de prendre la fuite.
Une confrontation éclata dans les rues.
Plusieurs complices furent abattus.
Michael tenta de s’échapper, mais une balle le toucha.
Il tomba.
Malgré sa blessure, il survécut.
Les policiers l’arrêtèrent et l’emmenèrent.
Pendant ce temps, Anabelle était toujours dans la maison.
Elle était assise dans un coin, incapable de parler.
Sa mère pleurait près d’elle.
Son père gisait gravement blessé.
La joie de quelques semaines auparavant semblait appartenir à une autre vie.
À l’hôpital, les médecins se battaient pour sauver le père d’Anabelle.
Dans la salle d’attente, Anabelle était assise, immobile.
Sa mère lui tenait la main.
— Ma fille…
Anabelle ne répondait pas.
— Regarde-moi.
Elle leva lentement les yeux.
— Dieu est avec nous.
Anabelle ferma les yeux.
Une larme coula sur sa joue.
— Maman…
— Oui ?
— Pourquoi Dieu a permis ça ?
Sa mère resta silencieuse.
Elle n’avait pas de réponse.
Alors Anabelle murmura :
— Je veux quand même continuer à croire en Lui.
Sa mère la serra contre elle.
Cette nuit-là, Anabelle découvrit que la foi ne signifiait pas ne jamais souffrir.
Parfois, croire en Dieu signifiait simplement continuer à Lui parler lorsque toutes les réponses semblaient avoir disparu.
Elle joignit les mains.
— Seigneur… je ne comprends pas. Mais ne m’abandonne pas.
Et dans le silence froid de l’hôpital, une nouvelle vie commença pour elle.
Une vie qu’elle n’avait jamais choisie.
Une vie marquée par une blessure profonde.
Une vie qui allait bientôt la conduire loin de Kinshasa.
Très loin.
Mais le destin, lui, n’avait pas encore terminé son histoire.








