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Amnésie

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Summary

Elle s’est réveillée seule dans une forêt. Sans nom. Sans passé. Avec une faim qu’aucune nourriture ne peut apaiser. Lyra ignore qui elle était avant d’ouvrir les yeux au milieu des bois. Pourtant, son corps semble se souvenir de choses que son esprit a oubliées : des langues qu’elle n’a jamais apprises, une magie qu’elle ne comprend pas… et une troublante facilité à attirer les regards et les désirs. Lorsqu’un baiser laisse un homme mort entre ses bras, Lyra comprend qu’elle ferait peut-être mieux de ne jamais découvrir ce qu’elle était. Puis elle rencontre Leina. Aventurière aussi insolente que fascinante, Leina devrait n’être qu’une rencontre parmi d’autres. Elle devient pourtant la première personne que Lyra refuse de considérer comme un moyen, une proie ou une étape sur sa route. Ensemble, elles prennent la direction de Valombre, où les premiers fragments du passé de Lyra semblent les attendre. Mais certaines vérités ont été enterrées pendant trois siècles. Et quelque chose, derrière les yeux de Lyra, commence à se souvenir.

Status
1h ago
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre I — Celle qui n’avait pas de nom

La première chose qu’elle connut fut le froid.

Pas le souvenir du froid. Pas l’idée d’un hiver ou d’une nuit passée dehors. Seulement cette morsure précise qui remontait de la terre humide à travers son dos et s’installait dans ses os.

Puis vinrent les sons.

De l’eau, quelque part sur sa gauche. Le froissement des aiguilles de pin. Le cri bref d’un oiseau. Plus loin, quelque chose de lourd se déplaçait entre les arbres.

Elle ouvrit les yeux.

Le ciel était blanc entre les branches. Une lumière de matin filtrait à travers les pins et découpait des taches pâles sur les fougères. Elle resta un moment immobile, la joue contre les feuilles noires, avec la sensation qu’elle avait oublié quelque chose d’évident.

Elle chercha son nom.

Il n’y avait rien.

Elle se redressa trop vite. Une douleur lui traversa le crâne et la força à fermer les yeux. Aucun souvenir ne vint avec elle. Seulement le noir.

— Qui suis-je ? murmura-t-elle.

Sa propre voix la surprit. Grave, douce, plus assurée que ne l’étaient ses mains.

Elle examina son corps comme celui d’une étrangère. Une chemise sombre, un pantalon de voyage, des bottes couvertes de boue. Une dague usée pendait à sa ceinture. Ses cheveux, longs et noirs, étaient emmêlés de brindilles. Elle passa les doigts sur son visage, ses oreilles, sa gorge, comme si un détail pouvait lui rendre son identité.

Rien.

Elle trouva un petit sac à quelques pas. Une gourde presque vide, un morceau de tissu, quelques pièces dont elle reconnut la valeur sans savoir comment. Cette connaissance la troubla davantage que l’ignorance. Elle savait ce qu’était une pièce. Elle savait qu’une rivière descendait vers les villages. Elle savait tenir une dague. Elle savait parler.

Mais elle ne savait pas qui savait tout cela.

Elle resta assise dans les fougères assez longtemps pour que ses doigts cessent de trembler. Le froid mordait encore ses chevilles. Elle posa les paumes sur la terre, sentit l’humidité, les petits cailloux, le réseau des racines. Tout était réel. Elle, en revanche, lui paraissait presque théorique.

Elle tenta de se souvenir d’un visage.

Aucun.

D’une maison.

Aucune.

D’un mot prononcé avec affection.

Rien.

La panique monta alors, brutale, sans élégance. Elle eut l’impression que le monde s’ouvrait sous elle. Elle inspira trop vite, posa une main contre sa poitrine et sentit son cœur battre avec violence.

— Arrête, ordonna-t-elle à voix haute, comme si son corps appartenait à quelqu’un d’autre.

Étrangement, cela fonctionna.

Elle força sa respiration à ralentir, compta les battements de son cœur et leva les yeux vers les arbres. La peur ne disparut pas, mais elle se rangea quelque part derrière sa raison.

Cette capacité à se reprendre lui sembla elle aussi familière.

Dans la boue, près d’un buisson, elle remarqua du sang.

Elle s’accroupit. Encore humide. Une traînée partait entre les fougères.

Son corps réagit avant sa pensée. Elle tira la dague et suivit les traces en silence. Sa manière de poser les pieds, de contourner les branches, de surveiller les côtés du sentier lui parut naturelle. Elle ne se souvenait pas d’avoir appris à se déplacer ainsi.

À plusieurs reprises, elle s’arrêta pour écouter. Elle savait distinguer le déplacement rapide d’un petit animal du poids d’une bête plus grosse. Elle savait reconnaître une trace fraîche. Elle savait même, avec une certitude étrange, que la flèche cassée qu’elle trouva plus loin n’avait pas été tirée depuis très longtemps.

Elle ramassa le trait. Le bois était grossier, l’empennage brun. Une tache sombre couvrait la pointe.

Un souvenir aurait dû venir.

Il ne vint pas.

Le sanglier surgit presque sans bruit.

Il était énorme. Une flèche brisée dépassait de son épaule. Sa gueule écumait et son flanc était couvert de sang séché. Il la vit, souffla et gratta la terre.

Elle aurait dû avoir peur.

Elle connaissait le concept de peur. Pourtant ce qu’elle ressentit ressemblait davantage à un calcul : distance, poids, angle des défenses, direction probable de la charge.

Le sanglier bondit.

Elle leva la main.

Quelque chose de sombre jaillit d’elle.

L’impact frappa l’animal en pleine tête et l’envoya rouler dans les fougères.

Elle resta la main tendue.

Un silence presque obscène s’abattit sur le sous-bois.

— Qu’est-ce que… souffla-t-elle.

Le sanglier remua encore. Elle s’approcha prudemment et posa les doigts sur son cou.

Une chaleur passa de l’animal à elle.

Pas du sang. Pas la chaleur de sa peau. Quelque chose de plus profond. Une force minuscule mais réelle glissa sous ses doigts et remonta dans son bras.

Elle retira sa main.

Le sanglier mourut.

Et elle se sentit mieux.

Cette sensation fut plus inquiétante que l’ombre.

Elle resta longtemps accroupie près de la bête. La faim qui lui tordait le ventre demeurait, alors elle découpa maladroitement de quoi manger. Elle fit du feu presque automatiquement, avec de l’écorce sèche protégée sous une souche et des brindilles fines. Là encore, ses mains savaient des choses que sa mémoire refusait de lui rendre.

La viande était dure, trop cuite à l’extérieur et presque crue au centre. Elle la mangea pourtant avec avidité.

Cela calma son ventre, mais pas complètement cette autre sensation qu’elle ne savait pas nommer.

Elle essuya sa bouche avec le revers de sa manche et observa le cadavre du sanglier. La bête lui semblait soudain vide d’une manière qui dépassait la mort.

— C’est moi qui ai fait ça ? demanda-t-elle au corps.

Le sanglier ne répondit pas.

Elle se sentit idiote et, contre toute logique, ce sentiment ordinaire lui fit du bien.

Elle reprit sa marche vers l’aval.

La rivière devint plus large. Le terrain descendait doucement. Par moments, un ancien chemin apparaissait entre les arbres : deux lignes de pierres presque recouvertes de mousse. Cela signifiait que des gens vivaient quelque part.

Des gens.

Elle ne savait pas si cette idée la rassurait.

Une heure plus tard, elle entendit des voix.

Plusieurs hommes avançaient sur le chemin, cachés par les arbres. Elle distingua un rire, le bruit métallique d’une arme contre une boucle, puis des pas.

Son premier réflexe ne fut pas d’aller vers eux.

Ce fut de disparaître.

Elle recula derrière un tronc, le cœur accéléré. Les voix se rapprochaient. L’un des hommes racontait une histoire grossière que les autres accueillirent par un éclat de rire. Rien, dans leurs paroles, ne prouvait qu’ils étaient dangereux. Pourtant elle n’avait aucune envie de leur offrir son visage avant d’avoir décidé qui elle était.

À travers les troncs, elle aperçut un petit bâtiment de pierre.

Une chapelle, comprit-elle sans savoir d’où lui venait le mot.

Elle était adossée à la pente, avec un toit de lauzes et une porte de bois déformée par l’humidité. Rien ne la distinguait de centaines d’autres refuges de route. Une cloche minuscule pendait sous un auvent. Des fleurs fanées avaient été déposées devant une statue dont la pluie avait presque effacé le visage.

Elle courut jusqu’à la porte, entra et referma doucement derrière elle.

L’intérieur sentait la cire froide, la pierre humide et les herbes sèches. Une dizaine de bancs faisaient face à un autel modeste. Deux cierges brûlaient dans un coin.

— Vous pourriez simplement demander l’asile, dit une voix derrière elle.

Elle se retourna si vite que sa dague fut dans sa main avant qu’elle n’ait compris le geste.

Un vieil homme était assis près de l’autel. Robe grise, épaules maigres, cheveux blancs coupés court. Il tenait un petit livre ouvert sur les genoux. Sa peau fine était marquée de taches brunes et son nez, long et légèrement courbé, donnait à son visage un air plus sévère que son regard.

— Je ne vous avais pas vu, lança-t-elle d’une voix basse, la lame toujours levée.

— C’était le but, j’imagine, répondit le vieil homme avec un calme presque amusé.

Il ne semblait pas effrayé par la dague.

— Les hommes dehors vous cherchent ? demanda-t-il en inclinant la tête vers la porte.

— Je ne sais pas, répondit-elle après une hésitation.

— Voilà une réponse rare, observa-t-il doucement.

Elle baissa lentement la dague sans la ranger.

Le vieil homme lui indiqua un banc d’un geste paisible.

— Asseyez-vous. Ils passeront.

Elle hésita, puis obéit. Les voix se rapprochèrent. Les hommes plaisantaient. Ils passèrent devant la chapelle sans s’arrêter et leurs pas finirent par disparaître.

Le silence revint.

Le religieux lui tendit une écuelle d’eau.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il d’une voix plus douce.

Elle fixa l’eau claire.

— Je ne sais pas, admit-elle.

Cette fois, il ne sourit pas.

— Vous avez reçu un coup à la tête ? demanda-t-il en se levant avec difficulté.

— Peut-être, répondit-elle, agacée par sa propre ignorance.

— Vous êtes blessée ? poursuivit-il en l’observant attentivement.

— Je ne crois pas.

Il s’approcha. Son geste était lent, sans menace. Il posa deux doigts sur son poignet comme pour prendre son pouls.

Puis il se figea.

Son regard remonta jusqu’à son visage.

Elle vit quelque chose y apparaître. Pas encore de la peur. Une inquiétude plus ancienne, plus professionnelle.

— Quoi ? demanda-t-elle sèchement.

Il lâcha son poignet.

— Rien, répondit-il trop vite.

— Vous mentez, remarqua-t-elle avec une certitude qui la surprit elle-même.

Le religieux recula d’un pas.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

— Je viens de vous dire que je ne le sais pas.

— Non, reprit-il, plus fermement. J’ai demandé ce que vous êtes.

La question lui déplut immédiatement.

— Une femme qui voulait seulement se cacher quelques minutes, répliqua-t-elle, la main glissant de nouveau vers sa dague.

Le vieil homme porta la main à un petit symbole suspendu à son cou.

Elle sentit l’air changer.

Pas une lumière divine, pas un miracle. Une pression. Une gêne sous la peau, comme si quelque chose essayait de la repousser hors de la pièce.

Elle se leva.

— Arrêtez, ordonna-t-elle d’une voix tendue.

— Restez où vous êtes, répondit le religieux, dont la peur était désormais visible.

— Je ne vous ai rien fait.

— Pas encore, souffla-t-il.

Il commença à murmurer une prière.

Elle ne comprit pas les mots, mais son corps les détesta.

— Arrêtez, répéta-t-elle, plus fort.

Il continua.

Elle fit un pas vers la porte.

Le vieil homme se plaça devant elle malgré son âge.

— Je ne peux pas vous laisser partir sans savoir ce que vous êtes, déclara-t-il avec une résolution tremblante.

— Écartez-vous, exigea-t-elle.

— Non.

Il leva son symbole.

La douleur fut brève mais réelle, comme une brûlure traversant sa poitrine.

Elle l’attrapa par le poignet.

Elle voulait seulement lui faire baisser le bras.

Quelque chose s’ouvrit en elle.

Le vieil homme inspira brutalement.

Une première chaleur remonta le long de ses doigts, faible, presque accidentelle. Mais ce ne fut pas assez. Son corps le sut avant elle. Une faim plus ancienne que sa mémoire réclama autre chose.

Lyra tira l’homme vers elle.

Il eut juste le temps d’écarquiller les yeux. Elle passa une main derrière sa nuque et posa sa bouche sur la sienne.

Le geste n’avait rien d’un élan amoureux. Pourtant son corps en connaissait la précision troublante : la proximité, le souffle partagé, la manière de retenir l’autre contre soi. Pendant une seconde, elle ne comprit même pas ce qu’elle faisait. Puis l’homme expira contre ses lèvres.

Et quelque chose vint avec son souffle.

De fines lignes noires apparurent sous la peau autour de sa bouche. Elles coururent vers sa mâchoire, gagnèrent ses joues et ses tempes comme de l’encre versée dans ses veines. D’autres descendirent sous son col. Ce n’était pas un poison qui entrait dans son corps. Lyra le comprit avec horreur : tout semblait au contraire converger vers l’endroit où leurs bouches se rejoignaient.

Elle sentit le cœur de l’homme. Sa peur. Sa fatigue. Les années accumulées dans ce corps. Des souvenirs sans images frôlèrent son esprit — une odeur de cire, des matins froids, une voix qu’elle ne connaissait pas — puis furent engloutis avant qu’elle puisse les saisir.

Le religieux tenta de la repousser. Ses mains, d’abord crispées sur ses épaules, perdirent rapidement leur force.

Elle aurait dû s’écarter.

Elle le sut.

Elle ne le fit pas.

La faiblesse qui l’accompagnait depuis son réveil se dissolvait à chaque souffle qu’elle lui prenait. Le froid qu’elle portait dans les os reculait. Son esprit devenait clair. Après un vide dont elle ignorait encore qu’il avait duré trois siècles, cette sensation avait la violence d’une première gorgée d’eau après une éternité de soif.

Et, pendant quelques secondes terribles, elle éprouva du plaisir.

Pas celui de faire souffrir.

Celui d’être enfin pleine.

Lorsque les genoux du vieil homme cédèrent, sa bouche glissa contre la sienne. Ce mouvement brisa l’instant.

Lyra recula brusquement.

Les veines noires se résorbèrent presque aussitôt, remontant sous la peau comme une marée qui se retire. En quelques battements de cœur, il n’en resta aucune trace. Seulement un visage devenu livide et des lèvres entrouvertes qui ne respiraient plus.

Il tomba sur les dalles.

— Non, souffla-t-elle aussitôt en s’agenouillant.

Elle lui prit le visage entre les mains.

— Hé. Regardez-moi, ordonna-t-elle, mais sa voix avait perdu toute assurance.

Aucune réponse.

Elle chercha son pouls comme elle l’avait vu faire quelques instants plus tôt.

Rien.

Elle resta immobile.

Elle venait de rencontrer le premier être humain dont elle se souvienne.

Et elle l’avait tué.

Elle regarda ses mains. Elles n’avaient rien de différent. Pas de sang. Pas de marque. Pourtant elle sentait encore en elle quelque chose qui avait appartenu à cet homme.

Elle eut envie de vomir.

Puis une pensée plus terrible encore lui vint : une partie d’elle aurait pu recommencer.

Elle se releva d’un mouvement maladroit, fit quelques pas et revint vers le corps. Elle ne savait pas quoi faire. Appeler quelqu’un ? Attendre ? Se dénoncer à des inconnus alors qu’elle ignorait jusqu’à son propre nom ?

La peur gagna.

Elle tira le corps derrière l’autel.

Le geste lui fit honte dès qu’elle l’eut accompli.

— Je suis désolée, murmura-t-elle vers l’ombre où elle l’avait caché.

Les mots lui semblèrent dérisoires.

Avant de sortir, elle aperçut son reflet dans une petite plaque de métal poli posée près des cierges.

Elle s’arrêta.

Ses cheveux étaient en désordre. Une trace de boue coupait sa joue. Ses lèvres avaient pâli. Elle avait l’air sauvage, presque malade.

Sans réfléchir, elle essuya la boue. Elle remit une mèche derrière son oreille, lissa sa chemise et releva légèrement le menton.

Puis elle se regarda faire.

Un homme était mort à quelques mètres.

Et elle venait de vérifier qu’elle était présentable.

— Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? murmura-t-elle, écœurée par cette vanité absurde.

Elle détourna les yeux et quitta la chapelle.

Le monde lui parut plus net. Les odeurs plus précises. Les couleurs plus franches. Elle pouvait marcher sans fatigue. Ses mouvements avaient retrouvé une légèreté qu’elle ne se souvenait pas avoir possédée.

Elle n’avait toujours pas de nom.

Mais elle avait désormais un secret.

Et lorsqu’elle aperçut, un peu plus tard, une jeune femme blonde au bord du chemin, la première chose qu’elle remarqua ne fut ni son arc ni la dague à sa ceinture.

Ce fut la façon dont cette inconnue la regardait.

Alors, sans savoir pourquoi, elle redressa légèrement les épaules.

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