Chapitre 1
Recommencer. C’était le mot que je m’étais répété pendant tout le trajet. Recommencer. Pas oublier. Je savais que c’était impossible. Certaines choses restent accrochées à vous, même quand vous changez de ville, de vêtements ou de numéro de téléphone. Mais recommencer, oui. C’était possible. Du moins, je voulais le croire. Je resserrai mes doigts autour de la poignée de ma valise tandis que je franchissais les grandes grilles de l’université. Le campus était immense.
Des bâtiments en pierre claire s’étendaient de chaque côté d’une grande allée bordée d’arbres. Des étudiants marchaient dans tous les sens, certains avec un café à la main, d’autres avec des sacs remplis de livres. Des groupes riaient sur les pelouses.
Personne ne me connaissait. Et cette idée me fit presque sourire. Personne ne connaissait mon histoire. Personne ne savait ce qui s’était passé dans mon ancienne université. Personne ne savait pourquoi j’avais demandé mon transfert. Personne ne savait que j’étais gay. Et surtout, personne ne savait que j’avais passé les derniers mois à essayer de me convaincre que les mots des autres ne me définissaient pas.
Je pris une grande inspiration.
— Nouvelle vie, murmurai-je.
Puis je tirai ma valise derrière moi. Les premières heures se passèrent plutôt bien. Inscription administrative. Visite des bâtiments. Carte étudiante. Emploi du temps. Des choses banales. Des choses rassurantes. J’avais presque réussi à me détendre lorsque je remarquai le terrain de football. Impossible de le manquer. Il était immense, installé au milieu du campus, avec des gradins et plusieurs projecteurs. Une vingtaine de joueurs s’entraînaient sur la pelouse. Je ralentis sans le vouloir. Je n’avais jamais été particulièrement intéressé par le football. Pourtant, quelque chose attira mon attention. Un garçon venait de récupérer le ballon. Grand. Cheveux bruns légèrement décoiffés. Maillot noir. Il courait avec une facilité déconcertante, comme si le terrain lui appartenait. Un autre joueur lui cria quelque chose et il lui répondit avec un sourire. Puis il marqua. Les autres joueurs crièrent. Je détournai les yeux. Je ne savais pas pourquoi j’avais regardé aussi longtemps. Je repris mon chemin. Erreur.
— Hé !
Je continuai à marcher.
— Le nouveau !
Cette fois, je m’arrêtai.
Je me retournai.
Trois joueurs s’étaient approchés de la grille.
Le premier, un blond assez massif, me regardait avec un sourire moqueur.
— Tu cherches les bâtiments de première année ?
— Non.
— T’es sûr ? Parce que t’as vraiment une tête de mec complètement perdu.
Ses amis rirent.
Je haussai les épaules.
— Je trouverai.
Je repartis.
— Il est susceptible, celui-là !
Encore des rires.
Je fis semblant de ne pas entendre.
C’était exactement ce que je m’étais promis de faire.
Ignorer. Ne pas répondre. Ne pas leur donner de raison de continuer. Mais lorsque je passai devant le terrain quelques minutes plus tard, j’entendis une voix derrière moi.
— C’est lui ?
— Ouais.
— Le nouveau gay ?
Mes pas se figèrent. Mon cœur aussi. Je me retournai lentement. Les trois garçons étaient toujours là. Cette fois, plusieurs joueurs les avaient rejoints. Le sourire du blond s’élargit.
— Alors c’est vrai ?
Je ne répondis pas.
— On t’a posé une question.
Je regardai autour de moi. Des étudiants avaient commencé à ralentir. Certains observaient la scène. Personne ne disait rien. Je détestais ça. Ce moment précis. Le moment où tout le monde regarde, mais où personne ne bouge.
— Oui, finis-je par répondre.
Un silence. Puis un éclat de rire.
— Sérieux ?
— Tu veux quoi ? demandai-je.
Ma voix tremblait légèrement. Je détestais encore plus ça.
— Rien. On est juste surpris.
— Pourquoi ?
— Parce que…
Il me détailla de la tête aux pieds.
— T’as pas vraiment la tête d’un gay.
Quelques rires éclatèrent autour de lui. Je sentis mes joues chauffer.
— Je savais pas qu’il fallait une tête particulière.
Cette fois, quelques personnes se turent. Le blond plissa les yeux.
— T’as de la répartie.
— Apparemment.
— Fais attention à toi, le nouveau.
Je ne répondis pas. Je partis. Je marchai jusqu’au bâtiment principal sans me retourner. Une fois à l’intérieur, je trouvai les toilettes les plus proches et m’enfermai dans une cabine. Je posai mes mains contre mon visage. Respire. Ce n’était qu’une remarque. Une seule. Je connaissais ça. Je savais gérer. Alors pourquoi mes yeux me brûlaient-ils ? Je restai quelques minutes comme ça avant de sortir. Dans le miroir, je regardai mon reflet. Cheveux noirs. Yeux fatigués. Air beaucoup trop sérieux. Je souris légèrement.
— Nouvelle vie, Sacha.
Cette fois, ma voix trembla.
Le lendemain, j’avais déjà compris une chose. L’équipe de football était partout. Et surtout, ils avaient compris que j’étais leur nouvelle distraction. Dans le couloir, quelqu’un lança :
— Attention, laissez passer le prince !
Des rires.
À la cafétéria :
— Tu veux t’asseoir avec nous, Sacha ?
Je levai les yeux. C’était le même blond.
— Non.
— Dommage.
Il prit une chaise et la rapprocha volontairement de la mienne.
— On voulait apprendre à connaître notre nouveau camarade.
Je me levai avec mon plateau.
— Je vais ailleurs.
— Pourquoi ? T’as peur ?
Je continuai d’avancer. Je ne leur donnerais rien. Pas de colère. Pas de larmes. Rien. Je m’installai à une table vide près des fenêtres. Quelques minutes plus tard, quelqu’un posa un sac sur la chaise en face de moi. Je relevai la tête. C’était le garçon du terrain. Celui qui avait marqué le but. Eden. Je le savais parce que son prénom était écrit derrière son maillot. Il me regarda quelques secondes. Puis il récupéra son sac.
— Désolé.
Il repartit.
Je fronçai les sourcils.
C’était tout ?
Je le regardai rejoindre son équipe.
Le blond lui donna une tape dans l’épaule.
— Alors, capitaine ?
— Vice-capitaine, corrigea Eden.
— Ouais, pareil.
Eden sourit à peine.
Puis le blond lui murmura quelque chose. Je ne pus pas entendre. Mais je vis le regard d’Eden se poser sur moi. Une seconde. Deux. Puis il détourna les yeux. Je baissai la tête vers mon plateau. Pourquoi est-ce que ça m’agaçait autant ?
Le troisième jour, ça alla trop loin. Je sortais de cours lorsque quelqu’un me bouscula volontairement. Mon téléphone tomba au sol.
— Oups.
Je levai les yeux. Le blond. Évidemment.
— Ramasse.
Je ne bougeai pas.
— J’ai dit ramasse.
— C’est toi qui l’as fait tomber.
— Et ?
Je serrai les dents. Autour de nous, deux de ses amis riaient. Puis l’un d’eux prit mon téléphone.
— Hé !
Il le leva au-dessus de sa tête.
— Voyons voir ce que notre nouveau prince cache là-dedans.
Je fis un pas vers lui.
— Rends-le-moi.
— Sinon quoi ?
Je tendis la main.
— Rends-le-moi.
Il allait répondre lorsqu’une voix s’éleva derrière eux.
— Ça suffit.
Tout le monde se tut. Eden. Il était debout à quelques mètres. Son visage n’avait plus rien à voir avec celui du garçon souriant que j’avais aperçu sur le terrain. Il était sérieux. Froid.
— Donne-lui son téléphone.
Le joueur ricana.
— Relax, Eden. On rigole.
— Je t’ai dit de lui donner.
— Depuis quand tu le défends ?
Silence.
Eden ne répondit pas. Le joueur finit par me tendre mon téléphone. Je le récupérai immédiatement.
— Merci, murmurai-je.
Eden me regarda. Nos yeux se croisèrent. Et pendant une seconde, j’eus l’impression étrange qu’il voulait me dire quelque chose. Mais il détourna simplement les yeux.
— Viens.
Il parlait aux autres.
— On a entraînement.
Ils partirent. Je restai seul dans le couloir. Je regardai Eden s’éloigner. Je ne savais pas quoi penser de lui. Il faisait partie de cette équipe. Il était leur vice-capitaine. Il était l’un des garçons les plus populaires du campus. Alors pourquoi m’avait-il défendu ? Je secouai la tête. Ce n’était pas mon problème. Je n’étais pas ici pour me faire des amis. Encore moins pour m’attacher à quelqu’un.
Le soir, je rentrai dans ma chambre universitaire. Je posai mon sac sur le sol et m’allongeai directement sur mon lit. Le silence était agréable. Enfin. Personne pour me regarder. Personne pour rire. Personne pour me rappeler que j’étais différent. Je pris mon téléphone. Une notification apparut. Numéro inconnu. Je fronçai les sourcils. J’ouvris le message.
Inconnu :Tu vas bien ?
Je restai immobile. Puis je répondis :
Moi :Qui est-ce ?
Les trois petits points apparurent presque immédiatement.
Inconnu :Quelqu’un qui t’a vu aujourd’hui.
Mon cœur se serra.
Moi :Super. Encore quelqu’un qui veut se moquer de moi.
La réponse arriva quelques secondes plus tard.
Inconnu :Non.
Puis :
Inconnu :Je voulais juste te dire que tu n’as rien fait pour mériter ça.
Je fixai l’écran. Je ne savais pas quoi répondre. Personne ne m’avait dit ça depuis longtemps. Je tapai finalement :
Moi :Merci.
Un nouveau message.
Inconnu :Et ne laisse personne te faire croire que tu devrais avoir honte de qui tu es.
Je relus la phrase plusieurs fois. Un sourire minuscule apparut sur mon visage. Je ne connaissais même pas son prénom. Je ne savais pas à quoi il ressemblait. Je ne savais pas pourquoi il m’écrivait. Mais pour la première fois depuis mon arrivée…
je me sentais un peu moins seul.
Moi :Pourquoi tu fais ça ?
La réponse mit plus longtemps à arriver. Puis mon téléphone vibra.
Inconnu :Parce que quand personne ne regarde, les gens sont parfois assez courageux pour être eux-mêmes.
Je restai silencieux. Puis un dernier message apparut.
Inconnu :Bonne nuit, Sacha.
Je fronçai les sourcils. Je n’avais jamais donné mon prénom. Enfin… Pas à lui. Je regardai l’écran.








