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Unholy

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Summary

En ouvrant les yeux dans un monde qui n’est pas le sien, Elyn se rend compte qu’elle a pris possession du corps d’un personnage secondaire tombé dans l’oubli, issu de l’histoire qu’elle connaissait autrefois par cœur. Piégée dans un roman dont elle connaît déjà la fin, elle découvre rapidement une vérité terrifiante : sa nouvelle vie est déjà vouée à l’échec. Dans six mois, elle mourra. Condamnée à un mariage forcé avec l’un des futurs antagonistes de l’histoire, Elyn se retrouve entraînée dans des complots, des secrets enfouis et des événements qui n’auraient jamais dû exister. Car ce monde est différent. Les événements se déroulent bien avant le début de l’histoire originale… et certaines choses semblent avoir changé. Sa connaissance de l’avenir suffira-t-elle à défier le destin ? Ou cette histoire était-elle vouée à devenir un cauchemar dès le début ?

Genre
Fantasy
Author
Gabl00
Status
6d ago
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Un mariage ?

Les champs s’étendaient sous une lumière chaude et éclatante, leurs longues parcelles de terre fraîchement retournée dessinant des lignes irrégulières au milieu d’une vaste étendue verdoyante.

Plusieurs jeunes femmes y travaillaient depuis le début de la matinée, avançant lentement entre les sillons afin d’y semer les graines qu’elles transportaient dans de petits paniers d’osier.

Leurs mains et leurs pieds étaient couverts de terre, leurs vêtements portaient les traces de plusieurs heures de travail et la sueur perlait sur leurs fronts, pourtant, malgré la fatigue qui commençait à alourdir leurs mouvements, les conversations et les rires continuaient de s’élever au-dessus des champs.

Frrsh... Frrsh...

Les graines disparaissaient sous la terre les unes après les autres, bientôt recouvertes d’un léger mouvement de la main ou du pied.

Parmi toutes ces femmes, une jeune femme attirait naturellement l’attention. Quelques mèches de ses longs cheveux rouge flamboyant s’étaient collées contre son front humide et ses vêtements n’avaient pas davantage échappé à la poussière que ceux des autres, mais elle continuait à travailler avec une application presque excessive, ses yeux d’un vert jade suivant chacun de ses gestes tandis qu’elle déposait les graines avec soin avant de les recouvrir.

— Mademoiselle, il est l’heure ! lança soudain l’une des femmes avec un sourire joyeux.

La jeune femme releva la tête et cligna plusieurs fois des yeux, comme si cette simple remarque venait de la tirer d’un état de concentration bien plus profond qu’elle ne l’aurait imaginé.

— Oh, déjà ? J’étais tellement absorbée que je n’ai même pas remarqué le temps passer !

Elle se redressa complètement et porta une main dans le bas de son dos, laissant échapper un petit soupir lorsque ses muscles lui rappelèrent les nombreuses heures qu’elle venait de passer courbée au-dessus de la terre.

— Vous dites cela presque chaque fois que vous venez nous aider, mademoiselle, répondit une autre femme en riant.

— Vraiment ?

— Chaque fois !

Quelques rires supplémentaires s’élevèrent autour d’elle et la jeune femme détourna légèrement le regard, embarrassée, avant qu’un sourire ne finisse par apparaître sur ses lèvres.

— Alors je devrais peut-être commencer à surveiller l’heure... Je vais vous laisser pour aujourd’hui. À très vite !

— Merci encore pour votre aide, mademoiselle !

— Ce n’était rien. Prenez soin de vous.

Elle leur adressa un dernier signe de la main avant de quitter les champs et de rejoindre le petit chemin de terre conduisant au village. Derrière elle, les conversations reprirent progressivement, accompagnées par le froissement de la terre et le chant des oiseaux qui s’élevaient quelque part au-dessus des cultures.

Même aujourd’hui, ce fut une journée de travail acharné...

Elle jeta un dernier regard par-dessus son épaule. Malgré leurs mains sales, leurs visages fatigués et les longues heures passées sous le soleil, les femmes riaient déjà entre elles comme si la fatigue n’avait aucune importance.

Un sourire plus doux se dessina sur ses lèvres.

Mais leurs sourires... Chaque fois que je les vois ainsi, ils me donnent envie d’en faire encore davantage.

Elle reprit tranquillement son chemin et ne tarda pas à atteindre une modeste demeure entourée d’un petit jardin soigneusement entretenu. Des roses d’un rouge éclatant fleurissaient de part et d’autre du sentier menant à la porte, contrastant avec les murs vieillissants de la maison qui, de l’extérieur, portaient encore les marques des années et du manque de moyens nécessaires pour lui rendre son ancienne apparence.

L’intérieur offrait pourtant une impression bien différente. Tout y était propre et ordonné, décoré avec suffisamment d’élégance pour rappeler que ses habitants n’avaient pas toujours mené une existence aussi modeste, sans que cette élégance ne fasse disparaître la chaleur presque familiale qui imprégnait les lieux.

Après plusieurs heures passées à travailler dans les champs, cependant, la jeune femme n’avait guère envie de s’attarder à contempler la décoration.

Une seule chose occupait désormais son esprit.

Un bon bain chaud.

Enfoncée dans une baignoire remplie d’eau chaude et de mousse, la jeune femme laissa échapper un long soupir de contentement tandis que son corps, jusque-là tendu par le travail, commençait enfin à se détendre.

— Haaa~... Après autant d’efforts, rien n’est plus agréable qu’un bon bain chaud.

Elle posa confortablement sa tête contre le bord de la baignoire et ferma les yeux, abandonnant progressivement son poids à l’eau qui enveloppait son corps. Ses longs cheveux rouges flottaient autour d’elle, quelques mèches humides collées contre ses épaules et sa poitrine tandis que la chaleur apaisait peu à peu ses muscles endoloris.

Ploc...

Une goutte tomba de l’extrémité d’une mèche.

Puis une autre.

Ploc... Ploc...

La maison était silencieuse, l’eau délicieusement chaude et ses paupières devenaient de plus en plus lourdes.

Quelques minutes... Je reste seulement quelques minutes.

Sa respiration ralentit.

Et les quelques minutes devinrent rapidement beaucoup plus nombreuses.

Un quart d’heure plus tard.

— Waaaah !

SPLASH !

La jeune femme se redressa brutalement, projetant une partie de l’eau et de la mousse hors de la baignoire tandis qu’elle regardait autour d’elle, encore désorientée.

— Combien de temps suis-je restée comme ça ?!

Il lui fallut seulement quelques secondes pour comprendre, et son expression se décomposa aussitôt.

— Oh mince ! Je dois me dépêcher !

Elle bondit hors de la baignoire, manqua de glisser sur le sol humide et se rattrapa de justesse au rebord avant d’attraper une serviette qu’elle enroula précipitamment autour de son corps. Quelques instants plus tard, elle traversait déjà sa chambre à toute vitesse, ouvrait son armoire et en sortait une robe bleue ornée de motifs simples qu’elle enfila sans même prendre le temps de sécher correctement ses cheveux.

— Père doit déjà m’attendre pour le repas de midi !

Elle quitta sa chambre presque en courant.

Tap, tap, tap, tap !

Ses pas précipités résonnèrent dans le couloir jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin la salle à manger, légèrement essoufflée et les cheveux encore humides.

Son père était déjà installé à table, où le repas avait été dressé.

L’homme leva les yeux vers elle et lui adressa immédiatement un sourire bienveillant. Ses cheveux et sa barbe argentés témoignaient de son âge avancé, tout comme les rides qui parcouraient son visage, mais celles-ci n’altéraient en rien la tendresse qui apparaissait naturellement dans son regard chaque fois qu’il observait sa fille.

— Tu arrives juste à temps, ma fille.

— Je vous remercie, père... et je suis désolée pour mon retard, murmura-t-elle en baissant légèrement la tête.

— Il n’est pas nécessaire de t’excuser, ma chère fille. Ce n’est rien. Viens donc t’asseoir.

— Très bien, père.

Elle prit place face à lui et, lorsque celui-ci proposa de commencer, tous deux entamèrent tranquillement leur repas. L’atmosphère demeura détendue pendant un moment, rythmée par quelques conversations sans grande importance. Son père lui demanda comment s’était déroulée sa matinée, elle lui parla du travail dans les champs et des femmes qu’elle avait aidées, ce qui lui valut quelques remarques amusées sur son incapacité à rester inactive lorsqu’elle voyait quelqu’un travailler.

Tout semblait parfaitement ordinaire.

Jusqu’à ce que son père cesse soudainement de manger.

Clink.

Le léger bruit de ses couverts déposés contre l’assiette attira immédiatement son attention. Lorsqu’elle releva les yeux, le sourire qui accompagnait leur conversation quelques secondes auparavant avait disparu et quelque chose de beaucoup plus grave semblait désormais peser sur son visage.

— Lyssandra, ma fille... J’ai quelque chose d’important à te dire.

— Oui ? Que se passe-t-il ?

Il ne répondit pas immédiatement. Son regard s’abaissa un instant vers la table, puis remonta vers elle avec une hésitation qu’elle ne lui connaissait pas.

C’est la première fois que je vois père dans cet état... Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à m’annoncer de si sérieux ?

— J’ai reçu une lettre du Roi.

Lyssandra fronça légèrement les sourcils.

— Du Roi ? Que disait-elle ?

Son père prit une profonde inspiration avant de répondre.

— Il... souhaite arranger un mariage.

— Quoi ?!

Elle se redressa presque aussitôt.

— Un mariage ? Pour moi ? Avec qui ? Et pour quelle raison ?

— Selon Sa Majesté, cette union permettrait d’effacer progressivement les erreurs attachées à notre nom. Il prétend que l’infamie de notre famille pourrait ainsi être purifiée et que les Valenheart auraient une chance de retrouver une partie de ce qu’ils ont perdu.

Lyssandra resta silencieuse pendant quelques instants. L’idée d’un mariage arrangé ne lui plaisait évidemment pas, mais elle connaissait suffisamment la situation de sa famille pour comprendre ce qu’une telle proposition pouvait représenter pour son père.

— Je dois reconnaître que cela ne m’enchante pas vraiment... murmura-t-elle finalement. Mais si ce mariage peut réellement aider notre famille, alors je consens à l’accepter.

— Lyssandra...

Son père la regarda avec une expression douloureuse.

— Tu n’as pas à te sacrifier pour notre nom. Si tu ne veux pas de cette union, je peux encore...

— Non, père.

Elle secoua doucement la tête.

— Si c’est réellement notre meilleure opportunité, alors je peux au moins essayer. Je ne veux pas vous voir continuer à porter seul le poids de ce qui est arrivé à notre famille.

Une étrange émotion traversa le visage du vieil homme, mélange de fierté et de culpabilité, avant qu’il ne baisse légèrement les yeux.

— Je suis fier de toi, ma fille... Plus que tu ne peux l’imaginer. Pourtant, il reste une chose qui me préoccupe.

— De quoi s’agit-il ?

Une nouvelle hésitation.

Puis son père prononça enfin le nom qu’il semblait redouter depuis le début de cette conversation.

— L’homme que le Roi souhaite te faire épouser n’est autre que... Kael Dravenwald.

Le sourire de Lyssandra disparut instantanément.

Un frisson glacial parcourut son dos tandis que ses doigts se crispaient légèrement contre le tissu de sa robe.

Kael... Dravenwald ?

Pendant quelques secondes, tout ce qui l’entourait sembla devenir étrangement lointain, jusqu’à la présence de son père assis juste devant elle.

Parce que ce nom...

Je le connaissais.

Beaucoup trop bien.

Cela faisait maintenant près de quinze jours que je m’étais réveillée dans un monde qui ne m’appartenait pas. De l’extérieur, j’étais Lyssandra Valenheart, fille d’une ancienne famille noble ayant perdu son statut et une grande partie de son prestige, mais derrière ce visage, derrière ces yeux verts et ces longs cheveux rouges, je n’étais pas réellement Lyssandra.

Je m’appelais Elyn.

Et je venais d’un autre monde.

Ces quinze derniers jours avaient été si étrangement paisibles que j’avais presque commencé à m’habituer à cette nouvelle existence, à cette maison, à ce village et même à ce corps qui n’était pourtant pas le mien. Peut-être mon esprit cherchait-il simplement à me protéger, à repousser le plus loin possible une réalité que je n’avais toujours pas entièrement acceptée, parce qu’il était beaucoup plus facile de travailler dans les champs, de prendre un bain ou de partager un repas avec cet homme qui m’appelait sa fille que de réfléchir constamment à ce qui m’était arrivé.

Pourtant, je savais parfaitement où je me trouvais.

Ce monde appartenait à une œuvre de fiction que j’avais lue dans mon ancienne vie.

Je connaissais son histoire.

Ou plutôt, j’en connaissais une partie.

Et surtout, je connaissais une information que mon esprit avait beau essayer d’enterrer, il ne pouvait jamais réellement la faire disparaître.

Lyssandra Valenheart allait mourir dans six mois.

Six mois.

C’était pratiquement tout ce que l’œuvre originale avait jugé nécessaire de raconter sur elle. Une fille issue d’une famille déchue, un personnage secondaire dont l’existence n’avait presque aucune importance dans l’histoire que j’avais lue, quelques informations dispersées ici et là... puis une mort.

Depuis mon arrivée dans son corps, cette échéance était restée quelque part au fond de mon esprit, semblable à une horloge silencieuse dont je refusais obstinément de regarder les aiguilles.

Et maintenant, un seul nom venait brutalement de me rappeler qu’elles continuaient de tourner.

Kael Dravenwald.

Un homme sinistre, orgueilleux, glacial et décrit comme dépourvu de toute pitié. Un homme redouté par beaucoup, mais surtout quelqu’un dont la position dépassait largement celle d’un noble ordinaire, car la famille Dravenwald ne semblait pas appartenir à la hiérarchie conventionnelle de la noblesse.

Les Dravenwald étaient différents.

Ils entretenaient un lien direct avec le Roi et demeuraient entourés d’un épais mystère, au point que même l’œuvre originale contenait étonnamment peu d’informations sur leur famille.

Kael, en revanche...

Je sais au moins une chose à ton sujet.

Une goutte de sueur froide glissa lentement le long de ma nuque.

Kael Dravenwald contribuera à la chute de ce royaume.

Mon estomac se noua.

Et ce foutu roi veut que j’épouse ce type ?! Il faut vraiment être complètement malade !

— Lyssandra ?

La voix de mon père me ramena brutalement à la réalité et je sursautai légèrement en relevant les yeux vers lui.

— Ma fille, est-ce que tout va bien ? Tu es devenue toute pâle.

— Oui... Ce n’est rien.

Il me regarda longuement et, à son expression, il était évident qu’il ne me croyait pas.

— Si ce mariage ne te convient pas, je peux en faire mention au Roi. Peu importe ce qu’il pense de notre famille, je refuse de...

— Non, père. Surtout pas.

Ma réponse fut si rapide qu’il s’interrompit.

Je pris une petite inspiration avant de reprendre d’une voix plus calme.

— Je ne souhaite pas vous causer davantage de problèmes.

Grinmar Valenheart.

Le père de Lyssandra.

Au cours des quinze derniers jours, j’avais découvert quelque chose que le roman n’avait jamais pris la peine de raconter à son sujet : cet homme aimait véritablement sa fille. Il s’inquiétait pour elle, se préoccupait de ce qu’elle ressentait et, malgré la disgrâce de leur famille, ne semblait jamais la considérer comme un simple outil destiné à restaurer leur réputation.

Le livre ne disait presque rien de toi non plus...

Cette pensée fit naître en moi un étrange malaise.

Je ne connaissais presque rien de la véritable Lyssandra, seulement son nom, son appartenance à une famille ayant perdu son prestige et le fait qu’elle mourrait dans quelques mois. Dans l’œuvre originale, elle n’était qu’un personnage secondaire à peine évoqué, suffisamment insignifiant pour que sa vie entière puisse disparaître derrière quelques lignes.

Pourtant, quelque chose ne correspondait déjà plus à ce que je croyais savoir.

Je n’aurais jamais imaginé qu’elle avait un lien avec Kael...

Je baissai légèrement les yeux.

Ce mariage n’avait jamais été mentionné dans le roman.

Ou peut-être n’avait-il simplement aucune importance pour l’histoire qui y était racontée.

Mais maintenant que j’étais celle que le Roi voulait envoyer chez les Dravenwald, cette information prenait soudainement une tout autre valeur.

Attends...

Une idée commença lentement à germer dans mon esprit.

Kael était dangereux, probablement beaucoup plus que je ne pouvais encore l’imaginer, mais il possédait également une influence considérable, un lien direct avec le Roi et, si mes souvenirs de l’œuvre originale étaient corrects, une puissance que très peu de personnes pouvaient se permettre de provoquer ouvertement.

Or, si Lyssandra devait mourir dans six mois...

Épouser cet homme pourrait peut-être devenir un avantage.

Je relevai lentement les yeux vers mon père.

Une possibilité de survie.

Et si ce mariage permettait réellement de restaurer la réputation des Valenheart, alors peut-être que cette union n’était pas uniquement la catastrophe qu’elle semblait être au premier abord.

Certes, considérer un homme destiné à contribuer à la chute d’un royaume comme une opportunité était probablement une idée catastrophique.

Mais lorsqu’il ne vous restait supposément que six mois à vivre, les critères permettant de définir une « bonne idée » avaient tendance à devenir beaucoup plus flexibles.

— Ne vous inquiétez pas, père. Même s’il s’agit de cet homme... j’accepte le mariage.

— Mon enfant...

Ses yeux s’humidifièrent tandis qu’il cherchait ses mots.

— Je... Je ne sais pas quoi dire.

Je lui adressai simplement un sourire.

— Alors ne dites rien.

Le reste de la journée passa beaucoup trop rapidement.

Mon père m’expliqua que je devais rejoindre le domaine des Dravenwald dès l’après-midi suivant, ce qui ne me laissait pratiquement aucun temps pour assimiler la nouvelle, encore moins pour me préparer mentalement à vivre sous le même toit qu’un homme dont les rares souvenirs que je possédais n’avaient absolument rien de rassurant.

Cette nuit-là, je ne parvins presque pas à dormir.

Je me retournai encore et encore dans mon lit, faisant doucement bruisser les draps tandis que mon regard revenait sans cesse vers le plafond plongé dans l’obscurité.

Frrsh... Frrsh...

Kael Dravenwald...

Chaque fois que je fermais les yeux, certains fragments de l’œuvre originale revenaient à mon esprit : des rumeurs, des morts, la chute progressive d’un royaume et plusieurs événements dont je connaissais les conséquences sans réellement savoir ce qui les avait provoqués.

Puis une autre pensée revenait toujours.

Six mois...

Mes doigts se refermèrent légèrement sur la couverture.

Je ne vais pas mourir.

Je fixai l’obscurité.

Pas une deuxième fois.

Le lendemain arriva bien trop vite.

J’avais revêtu la robe la plus élégante que nous possédions et mes quelques bagages avaient déjà été préparés lorsque je sortis de la maison pour rejoindre mon père devant le jardin. Plusieurs villageois s’étaient également rassemblés afin de me faire leurs adieux, mais mon attention fut immédiatement attirée par la somptueuse calèche noire stationnée devant notre demeure.

Elle était tirée par deux magnifiques étalons noirs dont les longues crinières ondulaient doucement sous le vent. Le cocher, étonnamment bien vêtu, se tenait parfaitement droit à quelques pas des chevaux, mais contrairement à ce que son élégance aurait pu laisser penser, un masque recouvrait entièrement son visage.

L’un des étalons souffla bruyamment par les naseaux.

Pffffrrr...

Puis son sabot frappa le sol.

Clop.

Je fixai quelques secondes l’ensemble.

Une calèche noire, deux chevaux noirs et un cocher masqué...

Ils essaient vraiment de me rassurer, à ce que je vois.

Autour de moi, les villageois commencèrent à s’approcher. Certains me souhaitèrent du bonheur, d’autres du courage, tandis que plusieurs des femmes avec lesquelles j’avais travaillé la veille avaient déjà les larmes aux yeux.

Cela ne faisait pourtant que quinze jours que je vivais parmi eux.

Seulement quinze jours.

Mais en les regardant ainsi, une sensation désagréable se forma dans ma poitrine.

Mon père s’approcha à son tour et, contrairement aux autres, ne prononça rien. Il me prit simplement dans ses bras et me serra contre lui pendant un long moment, si longtemps que je finis par sentir son corps trembler légèrement.

Mes mains restèrent immobiles pendant une seconde avant que je ne l’enlace à mon tour.

— Tout ira bien, père.

Je ne savais pas vraiment si ces mots lui étaient destinés ou si j’essayais surtout de m’en convaincre moi-même.

Il finit par me relâcher à contrecœur, et après un dernier regard vers cette maison qui avait été la mienne pendant ces quinze derniers jours, je montai dans la calèche.

Clac.

La porte se referma.

Quelques secondes plus tard, les chevaux se mirent en mouvement et le bruit régulier de leurs sabots accompagna progressivement notre éloignement.

Clop... Clop... Clop...

À travers la fenêtre, je regardai mon père devenir de plus en plus petit, puis la maison disparut derrière un tournant, bientôt suivie par le reste du village.

Deux heures plus tard.

Le paysage avait considérablement changé.

Les champs verdoyants et les routes familières avaient progressivement laissé place à des régions beaucoup plus isolées, où les arbres se faisaient plus nombreux et plus imposants. Certaines branches s’entremêlaient au-dessus du chemin, interceptant une partie de la lumière et plongeant parfois la calèche dans une ombre passagère, tandis que le chant des oiseaux s’était fait beaucoup plus rare.

Croââ...

Un corbeau s’envola d’une branche à notre passage.

Puis un second.

Je les suivis du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière les arbres.

Charmant...

Quelques minutes plus tard, la calèche ralentit devant un immense portail noir dont les battants s’ouvrirent dans un grondement métallique.

GRRNNN...

Nous le franchîmes avant de poursuivre notre route pendant encore quelques instants, puis le bruit régulier des sabots ralentit à son tour jusqu’à disparaître complètement.

Le silence retomba.

La porte de la calèche s’ouvrit et le cocher apparut devant moi, toujours aussi silencieux. Je descendis avec son aide, remis machinalement ma robe en place, puis levai les yeux.

Et restai immobile.

Devant moi se dressait l’immense manoir Dravenwald, une demeure sombre et ancienne dont la façade semblait avoir été abandonnée aux années et aux intempéries. L’humidité avait noirci certaines parties des murs, la végétation gagnait discrètement plusieurs recoins du bâtiment et les hautes fenêtres reflétaient si peu la lumière qu’elles ressemblaient presque à des ouvertures béantes donnant sur une obscurité sans fond.

L’endroit ne ressemblait pas à la résidence d’une famille directement liée au Roi.

Il ressemblait davantage à une maison hantée que tous les habitants des environs auraient appris à éviter depuis plusieurs générations.

Tu te moques de moi...

Je contemplai la façade en essayant de trouver quelque chose de rassurant.

Je ne trouvai rien.

Je vais vraiment vivre là-dedans ? Rien qu’en regardant la façade, j’ai déjà envie de faire demi-tour.

Le cocher, qui ne semblait manifestement pas partager mes préoccupations, passa devant moi et rejoignit l’entrée. Je le suivis avec une certaine hésitation jusqu’à ce qu’il pose une main gantée sur la grande porte.

CRIIIIIC...

Les battants s’ouvrirent lentement.

Et toutes les pensées que j’avais concernant l’extérieur disparurent.

L’intérieur n’avait absolument rien à voir avec la façade que je venais de contempler. Un immense lustre étincelait au-dessus d’un vestibule aux proportions impressionnantes, projetant sa lumière sur un sol de marbre parfaitement poli, tandis que les murs étaient décorés d’ornements dorés, de sculptures et de motifs raffinés. Face à moi, un vaste escalier recouvert d’un tapis rouge s’élevait jusqu’à l’étage avant de se diviser élégamment, donnant à l’ensemble davantage l’apparence d’un palais royal que celle d’un vieux manoir abandonné.

Cela ressemble presque à un rêve...

Je fis quelques pas à l’intérieur, mes chaussures produisant un léger écho contre le marbre.

Tap... Tap...

L’extérieur et l’intérieur sont complètement différents. On dirait réellement deux mondes séparés par une simple porte.

Je continuai à observer les lieux, fascinée malgré moi par le contraste, jusqu’à ce qu’un détail beaucoup moins agréable finisse par attirer mon attention.

Le manoir était silencieux.

Beaucoup trop silencieux.

Malgré sa taille et toute la richesse qui m’entourait, je ne voyais aucun domestique parcourir les couloirs, aucun majordome venu accueillir la future épouse du maître des lieux, aucune servante, aucun garde... et surtout aucune trace de Kael.

— Bonjour ?

Ma voix se propagea dans l’immense vestibule avant de revenir vers moi sous la forme d’un faible écho.

Personne ne répondit.

— Il y a quelqu’un ?

Toujours rien.

Je fronçai légèrement les sourcils avant de me retourner vers le cocher.

— Excusez-moi, savez-vous où je dois...

Je m’interrompis.

Il n’était plus là.

Je clignai plusieurs fois des yeux, regardai à gauche, puis à droite, certaine pendant quelques secondes d’avoir simplement manqué son départ.

— Quoi... ?

Personne.

Attends, il était juste derrière moi !

Je me précipitai vers l’entrée et ouvris brusquement la grande porte.

BAM !

— Monsieur ?

Le perron était vide.

Je descendis de quelques pas et regardai autour de moi, mais il n’y avait plus aucune trace du cocher, des chevaux ou même de la calèche qui m’avait conduite jusqu’ici. La route s’étendait silencieusement devant le domaine, parfaitement déserte.

Mon expression changea lentement.

Comment est-ce possible ?

Je n’avais entendu ni roues, ni sabots, ni portail.

Rien.

Même en supposant que le cocher soit reparti immédiatement après mon entrée, il aurait été impossible pour la calèche de disparaître aussi rapidement sans que je n’entende quoi que ce soit.

Un courant d’air froid traversa soudainement les arbres.

Ffffff...

Je frissonnai.

Après quelques secondes d’hésitation, je regagnai lentement le vestibule et refermai la grande porte derrière moi.

Crrr... CLAC.

Le bruit de la serrure résonna beaucoup plus longtemps que je ne l’aurais souhaité dans l’immensité silencieuse du manoir.

Je déglutis, puis me retournai vers le grand escalier, les couloirs et toutes ces portes derrière lesquelles pouvait se trouver absolument n’importe quoi. Quelques minutes auparavant, cet intérieur m’avait paru magnifique ; maintenant que j’avais pleinement conscience d’être seule, toute cette grandeur ne faisait qu’accentuer le silence qui m’entourait.

Je pris finalement une profonde inspiration et avançai, mes pas résonnant de nouveau contre le marbre tandis que j’essayais d’ignorer la sensation désagréable d’être entrée dans un endroit dont je ne connaissais absolument rien.

Il est déjà trop tard pour revenir en arrière, ma grande...

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