Chapitre 1
— C’est quoi encore que ce bordel ? Gronda une femme, traversant une forêt alors que la nuit tombait déjà. Non, mais je te jure que c’est un traquenard, Tella !
La femme faisait rouler une canne sur le sol, cherchant le moindre obstacle qui pourrait la faire tomber, mais ne trouva que ça. Cailloux, petites racines ou grosses, tronc mort, tout était là pour lui faire tordre une cheville ou terminer droit dans un piège à loup.
— Qu’est-ce qui t’as pris d’accepter un rendez-vous avec un mec que tu connais même pas ? Retentis une voix féminine.
— Parce que justement c’est pour rencontrer quelqu’un ! S’exclama la femme qui marchait. Attends, me fait pas la morale alors que c’est toi qui m’a dit que je devais voir du monde et me trouver un mec !
— Mais pas avec un mec d’une appli avec qui tu n’as parlé que trois fois ! Fit son amie horrifiée.
— Aïe !
— Quoi ? T’as marché sur un truc ? S’enquit la femme à l’autre bout du téléphone.
— Non, mais j’ai pas vu une racine, je me suis prise le pied dedans. Merde, c’était pas ce que le GPS m’avait indiqué quand j’ai tapé l’adresse ! Grommela-t-elle. Franchement Tella, si c’est pas un meurtrier, franchement je me coupe une couille !
— T’en as pas, pouffa son amie.
— C’est une image, souffla la marcheuse qui commençait à sentir la panique l’étrangler. Au pire je prendrais celle de Torvan.
— Le pauvre, pouffa l’autre. Laisse-le tranquille, tu veux ?!
Ésoufflée et perdue, la femme à la canne s’arrêta, tentant de reprendre sa respiration et d’analyser la situation dans laquelle elle se trouvait.
— Mais qu’est-ce que je fous là…
En effet, la question était à poser.
Almiya Lake, jeune autrice de 26 ans tout juste, célibataire depuis quatre ans, après une rupture houleuse avec un ex toxique et trop possessif pour sa sécurité s’était inscrite sur un site de rencontre pour personnes handicapées. Pourquoi ? Car notre petite autrice est malvoyante. Certes ce n’est pas forcément une raison pour choisir cette définition spécifique, mais elle se sentait sans doute plus à l’aise avec des gens comme elle. Sa meilleure amie, Stella Galima, lui avait conseillé de s’inscrire sur un site afin de voir du monde. Pas forcément pour le romantisme, mais au moins pour sortir un peu, s’aérer l’esprit et faire élargir son cercle social.
Elle avait rencontré beaucoup de personne, des gens sans intérêt ou d’autres avec beaucoup de conversation. Puis elle était tombée sur Bertrame. Un nom original qui avait eu le don de lui inspirer une histoire médiévale qui avait cartonné. Ils s’étaient parlé plusieurs fois, via discord ou encore par téléphone, mais c’était la première fois qu’elle le rencontrait en vrai et elle lui avait laissé choisir le lieu. Grosse erreur, elle le remarquait maintenant qu’elle se trouvait complètement perdue dans les bois qu’elle ne reconnaissait pas.
La nuit tombait doucement, rendant le sombre encore plus terrifiant et le moindre bruit autour d’elle pouvait être Bertrame ou un animal affamé. Toutes les idées farfelues qui lui vinrent à l’esprit l’angoissait.
— Tella ? Allô ? Allô ! Merde… putain ! Manquait plus que ça…
La ligne s’était coupée alors qu’elle s’approchait du cœur de la forêt, bien loin des lignes opératrices. Un craquement la fit sursauter. Les oiseaux nocturnes se réveillaient. Elle pouvait entendre une chouette et un hibou se parler. Le vent qui s’engouffra dans les arbres, soufflant sous les feuillages d’automne la fit frissonner.
— Enfoiré de Bertrame, pesta-t-elle.
Un autre craquement, plus proche cette fois lui fit tourner la tête vers un gros arbre où elle pointa le flash de son téléphone. Elle recula de deux pas, manquant de trébucher. Devant elle, deux yeux d’un ocre brillant la fixaient. Un museau se refléta dans sa lumière et elle devina qu’un animal assez gros se trouvait là, à la regarder. Trop loin pour bien savoir à quoi il ressemblait, mais trop proche pour qu’elle puisse avoir le temps de s’enfuir s’il décidait d’attaquer. Un grondement se fit entendre.
— Un… Un loup ? De… Depuis quand il y en a aussi proche de la ville ? Murmura-t-elle.
Alors qu’elle leva son téléphone pour mieux éclairer la bête, son regard perçu quelque chose qui ne devrait pas être là. Soudain, elle se redressa, entendant le loup marcher.
— Arrête ! Ne bougea pas ! S’écria-t-elle, agitant ses bras. N’avance pas ! Y a un piège !
L’animal se figea.
Pensait-il sans doute qu’elle voulait lui faire du mal ou cherchait une diversion pour le fuir, mais au lieu de cela, elle attrapa un caillou et le jeta proche de l’animal. Les dents en fer se refermèrent immédiatement quand la pierre tomba sur le mécanisme. Almiya sursauta, et le loup recula, courbant son corps, grondant férocement. Un autre craquement derrière elle et un rire à vous en coller des frissons glacés, se fit entendre.
— Ah, ah ! Je pensais pas que tu viendrais et encore moins que tu trouverais mon installation ! Fit un homme assez grand, fin de corpulence.
Sa voix n’était pas celle chaleureuse qui lui avait donné envie de le revoir. Non, c’était celle d’un corbeau mort de rire après avoir vu un humain se rétamer sur un sol gelé.
— Enfoiré, gronda-t-elle. C’est quoi ton problème ?! T’es un vrai taré d’aller sur des sites pour personnes infirmes et leur tendre des pièges comme ça !
L’homme se mit à rire. Un rire trop gras, trop aiguë pour que ses oreilles l’acceptent.
— Vous êtes tellement naïfs, c’est presque trop facile !
Est-ce qu’il ne venait pas de faire une confession là ? Elle crut halluciner, mais quand il s’approcha pour l’attraper, elle eut le réflexe de s’écarter, d’attraper sa canne par le pied et de l’utiliser comme un club de golf pour lui viser les parties intimes puis la tête. Le loup, sur le point d’intervenir pour la protéger, se figea instantanément, beaucoup trop surpris par ce geste inattendu.
L’homme tomba à la renverse, complètement sonné.
— Tu t’es prise pour Tiger Woods ou quoi ? Gronda-t-il. Tu vas me le payer, sale chienne !
L’énorme animal se mit à gronder et sauta pour se placer entre lui et la femme qui tenait toujours sa canne, comme une batte de baseball, prête à frapper à nouveau. L’homme à terre, terrifié par la vision de la bête s’écria :
— Depuis quand t’as un loup ?
Almiya le toisa du regard, le dominant, malgré les tremblements de son corps.
— Depuis qu’un gland s’est inscrit sur un site pour handicapés et a décidé de me transformer en victime de Jeffrey Dhamer version 2026 !
Le loup se mit à gronder de façon féroce et basse, crocs apparant.
— Dégage avant qu’il ne t’arrache la gorge ou que je te transforme en méchoui sur ma canne ! S’exclama-t-elle.
Bertrame se leva, le corps endolori par les coups qu’elle lui avait portés d’une force et précision à laquelle il ne s’était pas attendu et se mit à courir, trébuchant sur des racines, espérant vivement que le loup ne le course pas.
— C’est une putain de tarée !
Sa voix porta dans toute la forêt jusqu’à ce que ni elle ni le loup ne puisse l’entendre et que la faune se remette à discuter.
— Et que je te revois plus sur un site pour handicapés ou je te déglingue façon Bruce Lee ! S’exclama-t-elle.
Le loup toussa.
Réalisant ce qu’elle venait de faire, ses forces la lâchèrent enfin et elle chuta sur le sol. L’animal se tourna vers elle, s’assis et allongea sa tête pour la sentir.
— Merci, petit loup, dit-elle en sentant sa truffe toucher sa joue. Je m’attendais clairement pas à avoir rencard avec un taré… Tu m’as sauvé la vie.
Sans savoir pourquoi, il lui semblait que le loup la comprenait. Son regard ocre avait une façon bien étrange de la regarder, comme si quelqu’un était en face d’elle et attendait simplement qu’elle agisse normalement avec un ami.
Elle se mit à sourire.
— C’est ta maison, ici. Pas vrai ?
Le loup grogna, s’allongea enfin, signe qu’il la croyait non hostile pour lui.
— Cet enfoiré a mis des pièges à loups dans la forêt, dit-elle fronçant les sourcils. Je vais voir avec mon frère et mon oncle pour ratisser la zone et voir s’il en a pas laissé d’autres. Il manquerait plus qu’il tue un de tes petits ou que sais-je.
Elle souffla.
— Je sais qu’on est plus à l’époque du Moyen Âge où on vendait la peau des bêtes aux plus riches pour les voir se pavaner avec, mais… Je vois d’ici les gros titres. « Trump avec sa nouvelle moumoute, signant un traité de paix ».
Elle se figea et éclata de rire toute seule en l’imaginant pourtant le pelage du loup qui la dévisageait. Elle avança ses doigts vers le cou de l’animal et le lui gratta en un geste naturel qui les surpris tous les deux.
— Non, vaut mieux pas que ça arrive, dit-elle, essuyant une larme de rire qui lui coulait sur la joue. Je vais devoir rentrer…
Le loup qui s’était laissé aller à la caresse, rouvrit les yeux d’un coup. Il se leva en même temps qu’elle.
— Sauf que je sais pas où je suis et mon téléphone est…
Elle le retrouva proche du piège. Elle le ramassa, mais l’appareil refusa de se rallumer.
— Cassé. Génial, soupira-t-elle. Dis-moi, petit loup. Est-ce que tu penses que tu peux me ramener jusqu’à la ville ? Comme tu peux le voir, je suis malvoyante. J’ai ça pour me guider.
Il renifla la canne et poussa une sorte de grognement.
Il fit demi-tour et marcha quelques pas avant de se stopper. Sa tête se tourna pour la regarder. Comprenant qu’elle devait le suivre, Almiya lui emboîta le pas et ils marchèrent en silence jusqu’à ce qu’elle aperçoive les lueurs du parc. La jeune femme poussa un long soupir soulagé.
— Merci, petit loup, dit-elle, tremblante. Je… Je vais pouvoir rentrer et me doucher. Je crois que ça m’a complètement vaccinée des sites de rencontres.
Elle commença à marcher, puis se tourna vers l’entrée de la forêt où deux yeux ocre la regardèrent. Elle lui sourit, fit un petit signe et mima un merci avant de partir.
Le loup souffla, attendant qu’elle disparaisse totalement avant de s’enfoncer à son tour dans la forêt et de rentrer chez lui.
Il hurla.
Une sorte d’appel à la réunion d’urgence.
Des hommes robustes, des loups et des femmes apparurent.
— Alpha, fit un homme.
Quelqu’un a posé des pièges dans la forêt. Dit-il à travers l’esprit de chacun. Ne patrouillez pas ce soir. C’est trop dangereux. Attendez demain matin.
Hommes, femmes et loups prirent la direction d’un petit village forestier au cœur de la forêt, mais lui tourna la tête pour regarder dans une direction où il savait qu’elle n’était plus.
Son cœur se mit à battre étrangement.
Il ne la reverrait plus. Les humains passent et ne retiennent rien. Il s’en alla enfin, regagnant sa maison gardant en tête le souvenir de cette femme étrange.
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