Chapitre 1
Il y a des nuits où la néonat ressemble à une cathédrale sous surveillance. Un lieu sacré où tout doit rester bas, lent, contenu. Comme si le moindre bruit pouvait faire vaciller ces vies minuscules alignées derrière le plexiglas, ces petits corps reliés à des machines qui respirent parfois plus fort qu’eux.
Chaque fois que je pousse les portes du service à deux heures du matin, mon café tiède entre les mains et les épaules lourdes, j’ai cette impression étrange d’entrer dans un monde suspendu. Un monde qui n’obéit plus aux mêmes lois que le reste. Ici, une minute peut être une victoire et un souffle un miracle. Une alarme, elle, peut vous arracher le cœur avant même que votre cerveau comprenne ce qui se passe.
Je traverse le couloir principal en consultant les transmissions sur ma tablette. La lumière tamisée accroche les portes vitrées, les silhouettes assoupies de quelques parents et les écrans de surveillance qui trouent l’obscurité de leurs chiffres lumineux. Tout est calme sans jamais être paisible. C’est ce calme particulier des services où le danger ne disparaît pas. Il consent seulement à se taire quelques minutes pour vous laisser croire que vous respirez normalement.
— Ella, tu as une seconde ?
Je lève les yeux vers Gwen. Elle est appuyée à la banque de soins, un stylo coincé entre les doigts. Elle a l’air concentré de ceux qui n’ont pas eu le temps de s’asseoir depuis des heures.
— La saturation du petit Dawson a encore chuté il y a dix minutes. Elle est remontée depuis, mais le Dr Harris veut qu’on reste en surveillance rapprochée et qu’on note la moindre variation. Et la mère de la chambre 4 te cherche depuis tout à l’heure. Elle commence à s’inquiéter malgré les constantes.
Je hoche la tête avant de jeter un coup d’œil vers le couloir.
— Je passe voir Dawson juste après. Je vais d’abord rassurer la maman de la chambre 4 avant qu’elle imagine le pire toute seule.
Ma voix est plus grave à cette heure-ci, râpeuse de fatigue et de silence accumulé. Je pose mon mug sur le comptoir et attrape une charlotte propre. Après avoir frictionné mes mains au gel hydroalcoolique, je pousse la porte de la chambre 4.
L’odeur me frappe. Ce mélange d’antiseptique, de plastique chauffé, de linge propre et de peau fragile propre aux services de néonat. Ensuite viennent les sons : le souffle mécanique, les bips réguliers, le glissement discret d’un moniteur qui recalcule une donnée. Puis l’image s’impose à son tour. Toujours la même et pourtant jamais banale, parce qu’on ne s’habitue pas à voir un être aussi petit lutter avec autant de force pour exister.
La mère est assise dans le fauteuil au fond de la pièce. Son bébé est lové contre elle en peau à peau, sous une couverture bleu pâle. Elle relève les yeux vers moi et je reconnais cette expression. Celle des femmes qui n’ont pas dormi depuis trop longtemps et qui vivent suspendues à chaque variation de chiffre. Elles cherchent sur le visage des soignants une réponse qu’on ne peut pas toujours leur promettre.
— Tout va bien ? J’ai vu les chiffres bouger tout à l’heure et personne ne m’a encore expliqué si je devais m’inquiéter.
Je m’approche et jette un coup d’œil au moniteur avant de lui répondre.
— Ses constantes sont stables pour l’instant. Il y a eu quelques variations, mais rien qui nous oblige à interrompre le peau à peau ou à changer sa prise en charge. On le surveille de très près et, là, tout de suite, il va bien. Si quelque chose change, vous n’aurez pas à essayer de le deviner en regardant l’écran. On viendra vous l’expliquer.
Ce n’est pas un mensonge, mais ce n’est pas non plus une vérité absolue. C’est l’équilibre étrange de ce métier. Rassurer sans trahir, soutenir sans inventer, tenir la main de gens qui voudraient qu’on leur garantisse l’impossible. Nous savons mieux que personne à quel point certaines promesses sont fragiles.
Le bébé remue à peine contre la poitrine de sa mère. Le mouvement est minuscule, presque imperceptible, mais je sens quelque chose se desserrer en moi. Je suis censée garder la bonne distance et la bonne réserve. La vérité, c’est que je m’attache malgré tout.
Pas au point de m’écrouler à chaque mauvaise nouvelle, bien sûr. Seulement assez pour que certains visages, certains prénoms et certaines mains refermées autour de mon index laissent une trace. Une trace là où ils ne devraient peut-être pas.
— Vous pouvez rester encore un peu si vous voulez. Il est bien contre vous et il supporte parfaitement le contact. Pour le moment, c’est probablement le meilleur endroit où il puisse être.
Les yeux de la mère brillent et sa bouche se crispe avant qu’elle me réponde.
— Merci. J’avais besoin qu’on me dise autre chose que de regarder les chiffres et d’attendre qu’ils arrêtent de me faire peur.
Je lui adresse un sourire avant de noter quelques observations dans le dossier électronique. Puis je quitte la chambre sans bruit. Le couloir me paraît plus froid lorsque la porte se referme derrière moi.
Je rejoins l’incubateur de Dawson et vérifie ses constantes. J’ajuste la position de sa canule, consulte la prescription et note l’heure ainsi que l’évolution depuis le dernier changement. Mes gestes sont précis, connus, apaisants dans leur répétition.
Il y a quelque chose de rassurant dans la technique quand le reste vous échappe. Ici, je sais quoi faire et chaque geste sert à quelque chose. Ici, mon anxiété possède au moins une direction.
La vie hors de l’hôpital n’a pas cette netteté. Elle vous laisse avec des absences sans mode d’emploi et des souvenirs qui reviennent quand ils veulent. Pas quand vous êtes prête. Elle vous fait croire que le temps arrange tout alors qu’il se contente parfois de déposer une fine couche de silence sur ce qui continue de saigner dessous.
Je chasse la pensée avant qu’elle n’aille plus loin. Je suis devenue douée pour ça : compartimenter, déplacer, enfermer. Faire comme si certaines parties de moi pouvaient rester dans le noir tant que mes mains demeurent occupées. Tant que personne ne me demande d’ouvrir les portes.
— Tu as mangé quelque chose depuis que tu as pris ton service ou tu comptes encore essayer de convaincre ton organisme que le café appartient au groupe des aliments complets ? demande Gwen quand je reviens au poste.
Je relève à peine les yeux de l’écran.
— Bien sûr que j’ai mangé. La vraie question, c’est de savoir si deux gorgées de café et le souvenir d’un biscuit comptent comme un repas équilibré.
— Donc tu n’as rien mangé et tu essaies de noyer l’aveu sous de l’humour. Tu mens très mal quand tu es fatiguée.
— Je ne mens pas mal. Je mens avec beaucoup de conviction et très peu de preuves. C’est une méthode défendable à trois heures du matin.
— Ce n’est pas de la conviction, c’est de l’arrogance. Et avant que tu essaies de m’expliquer la différence, sache que j’ai décidé que j’avais raison.
Un rire m’échappe malgré moi. Gwen a cette façon de me parler qui contourne les défenses sans avoir l’air d’y toucher. Son ironie est douce, jamais agressive, juste assez présente pour empêcher la nuit de devenir trop lourde.
Je l’aime bien pour ça. Pas au point de lui raconter ma vie, mais suffisamment pour apprécier sa présence. Surtout quand le service semble prêt à nous avaler toutes les deux.
— Va prendre dix minutes. Tu as terminé tes vérifications, Dawson est stable et je peux surveiller le poste pendant que tu essaies de ressembler de nouveau à un être humain. Je te couvre.
Je m’apprête à refuser par réflexe lorsque mon téléphone vibre dans la poche de ma blouse. Je le sors et découvre le nom d’Alba sur l’écran. Un sourire me monte aux lèvres.
Elle possède ce don rare de surgir lorsque le monde commence à devenir trop gris. Comme si elle avait installé quelque part un radar branché sur mes failles les plus discrètes.
[Tu es vivante ? Ou la néonat t’a officiellement adoptée et tu vis maintenant dans un incubateur ? J’ai besoin de savoir si je dois prévenir ta famille ou t’envoyer des vêtements taille prématuré.]
Je baisse les yeux vers l’écran, amusée malgré la fatigue.
[Je te hais avec une constance qui devrait commencer à te rendre fière.]
[Menteuse. Tu m’adores parce que je suis la seule à poser les vraies questions. T’as mangé quelque chose ou tu fonctionnes encore au café et au déni ?]
Je relève la tête vers Gwen, qui arque un sourcil entendu.
— C’est Alba. Elle vient de lancer sa vérification nocturne pour s’assurer que je mange, que je respire et que je n’ai pas été absorbée par l’hôpital.
— Ah. La seule personne sur cette planète qui arrive à te parler comme à un raton laveur mal nourri sans que tu menaces de la faire disparaître. J’admire beaucoup son immunité diplomatique.
— C’est une vraie amitié. Elle m’insulte, je l’insulte, puis elle vérifie que je suis encore en vie. Nous avons choisi une conception très moderne de l’affection.
Je reporte mon attention sur mon téléphone et lui réponds.
[J’ai pris un café. Avant que tu protestes, il contenait du lait, donc techniquement il y avait des protéines. Je refuse toute expertise contradictoire.]
[Donc non, tu n’as pas mangé. Mange quelque chose avant de tomber dans les pommes sur un prématuré, ça ferait désordre. Et je refuse d’expliquer aux urgences que ma meilleure amie a été vaincue par un estomac vide et un espresso.]
Je range mon téléphone en secouant la tête. Le simple fait d’avoir lu ses messages allège quelque chose en moi. Pas assez pour effacer la fatigue, mais suffisamment pour que ma poitrine se desserre pendant quelques secondes.
— Va prendre ta pause avant que je change d’avis, insiste Gwen. Dix minutes, pas quinze, et essaie de manger quelque chose qui n’a pas été préparé par une machine. Après ça, je t’enchaîne à la banque de soins.
Je cède, attrape mon mug vide et prends la direction de la salle de pause. Le local est ridicule de banalité. Trop petit, trop blanc, trop éclairé. La table ronde porte les marques des années, les chaises sont dépareillées et le frigo gronde de temps en temps comme un vieil homme mécontent. Au fond, le distributeur avale une pièce sur deux avec une régularité admirable.
Je m’arrête au milieu de la pièce sans m’asseoir tout de suite. Une sensation familière d’étrangeté me traverse, comme si mon corps venait de comprendre qu’il était fatigué. Vraiment fatigué, pas de façon abstraite.
Je le sens jusque dans les os, dans la nuque et dans les paupières. Même cet endroit profond derrière mon sternum semble lourd. Certaines nuits, la lassitude y ressemble presque à de la peine.
Je finis par m’asseoir et le plastique froid de la chaise traverse ma blouse. Je laisse ma tête retomber contre le dossier. Puis je ferme les yeux quelques secondes.
Le silence n’existe jamais complètement à l’hôpital. Même ici, il reste les pas lointains, un téléphone quelque part et le grondement sourd de la ventilation. Un chariot roule dans le couloir et les sons se mêlent à tous les bruits contenus d’un endroit où la vie ne s’interrompt jamais tout à fait.
Pourtant, au milieu de tout ça, il existe une parenthèse minuscule. Quelques minutes pendant lesquelles personne n’attend de moi une réponse, un geste précis ou un sourire rassurant. C’est souvent à ce moment-là que le reste essaie de remonter.
Pas seulement la fatigue, mais quelque chose de plus ancien et de plus diffus. Une cicatrice qui ne fait presque plus mal la plupart du temps. Certains soirs, elle se rappelle à moi avec une précision odieuse.
Elle n’a même plus besoin de me mettre à genoux. Il lui suffit de tirer sur un fil pour me rappeler qu’elle existe encore. Je rouvre les yeux avant de lui laisser davantage de place et décide que, ce soir, elle restera là où je l’ai enfermée.
Je me penche vers mon sac et récupère mon paquet de cigarettes. Je le fais tourner entre mes doigts sans l’ouvrir. J’ai arrêté, repris, arrêté encore et surtout réduit assez pour mentir honnêtement quand quelqu’un me demande si je fume toujours.
Je fume assez peu pour prétendre que non, mais assez souvent pour savoir que c’est faux. Il suffit d’une nuit un peu trop longue, d’un silence un peu trop plein ou d’une émotion mal rangée. Le vieux réflexe revient alors sans demander la permission.
Je fixe le paquet une seconde avant de le glisser dans la poche de ma veste. Ce n’est ni une bonne habitude ni une habitude utile. Seulement un vieux mécanisme de survie lorsque mon esprit devient trop bruyant pour les murs d’une salle de pause.
Mon téléphone vibre encore et le nom d’Alba réapparaît à l’écran.
[Alba : Promets-moi de survivre jusqu’au petit-déj. J’ai besoin de toi pour me dire si je romps avec mon crush, si je l’épouse ou si je fais les deux dans la même semaine pour gagner du temps.]
Je souris malgré moi avant de lui répondre.
[Tu fais toujours les choses dans cet ordre ou c’est une nouvelle stratégie sentimentale élaborée pendant que je travaille ?]
Sa réponse tombe presque aussitôt.
[Toujours dans cet ordre. La stabilité émotionnelle est surfaite et tu m’aimes précisément parce que je maintiens un niveau raisonnable de chaos dans ton existence.]
Je secoue la tête et me lève pour attraper ma veste. Dix minutes dehors devraient suffire. De l’air froid, une cigarette et le temps de remettre un peu d’ordre dans le vacarme avant de remonter.
Ensuite, je redeviendrai cette version de moi qui sait où poser ses mains et quoi dire. Celle qui sait quoi surveiller et comment tenir quand les autres commencent à vaciller. C’est plus simple quand je peux me cacher derrière ça.
J’ouvre la porte de la salle de pause et retrouve le couloir plus sombre, plus calme, presque ouaté à cette heure avancée. Les néons du service vibrent au-dessus de ma tête. Un moniteur sonne au loin avant de s’interrompre, tandis qu’une voix murmure derrière une porte qui s’ouvre puis se referme.
Je marche vers l’ascenseur, les doigts serrés autour de mon briquet dans la poche de ma veste. À cet instant, tout semble encore normal. Il y a la fatigue, l’hôpital, la nuit et le goût du café froid au fond de ma bouche.
Il y a aussi le paquet de cigarettes contre ma paume, les messages idiots d’Alba et le bip régulier des machines derrière les murs. Rien ne m’annonce encore que, dans quelques minutes, quelque chose va hurler dans l’obscurité. Rien ne me prévient que ce cri va ouvrir ma vie en deux.








