Chapitre 1 - Eléonore
Je ne sais pas ce que je fais ici.
Je ne pige pas une miette de ce qui se passe.
Mon cahier est couvert de formules d’une langue improbable.
De la physique, pour être plus précise. De longues formules tortueuses avec des flèches sur des lettres et des énoncés qui ne veulent rien dire.
Je pourrais avoir du grec ancien devant moi, je ne comprendrais pas plus.
Le reste de la classe semble imperméable à l’incompréhension. Tout le monde ici a la tête plongée sur le bureau, à noircir les pages avec une application qui frôle l’absurde.
Des fois, j’aime imaginer que je suis sur une planète, une autre galaxie, un rêve, qu’importe, mais la réalité me rattrape. On n’est pas sur Mars ici. On est dans la classe de physique avancée.
J’y suis parce que mon père a insisté. Parce qu’il a dû payer je ne sais quoi à notre directrice. Peut-être l’équipement de la nouvelle salle de sport à l’époque, flambant neuf et hors de prix.
Ou autre chose. Je ne sais pas, j’ai pas demandé.
J’ai surtout dit que j’étais nulle en physique et à quoi cela servait-il de poursuivre, je vous le demande ?
J’ai perdu, je crois que mon père a sorti sa carte magique, celle où il disait que la physique m’aiderait à visualiser l’espace pour faire plus facilement de la sculpture, qu’elle me filerait une meilleure notion des volumes.
Un joli tas de bobards. Pour ma défense, j’étais jeune, j’étais naïve, j’avais quinze ans. J’ai fait confiance à cet homme qui m’a sournoisement trahie.
Pas merci, papa.
Du coup, ça fait trois ans que je suis le boulet officiel de ce cours et que je passe les années de façon purement mystérieuse, portée par l’argent de mes vieux.
Le prof me sourit gentiment quand il me rend ma copie à chaque rendu de contrôle. Il a passé le stade de l’agacement. À mon avis, il pense surtout à sa paye. Je lui rapporte un petit surplus qui ne doit pas être négligeable.
Le son de la cloche qui annonce la fin du cours est comme un chant de liberté à mes oreilles.
— Ne bougez pas, annonce le prof.
Personne ne moufte.
— Comme vous le savez, chaque année de terminale, les élèves doivent faire un projet en groupe. Cette année, le sujet sera la mécanique robotique.
Des cris de satisfaction pure retentissent, d’autres sont déçus. Moi, j’ai décroché à mécanique.
Va-t-on réparer des voitures ?
Le professeur continue, imperturbable.
— Je ne vous en dis pas plus pour le moment, mais commencez à réfléchir avec qui le faire et choisissez soigneusement. Votre note comptera pour un tiers de la note finale.
Je sens une perturbation dans la Force, là.
Noémie m’attend dehors. Elle serre sa pochette à dessin contre elle, avec ce joli cuir rouge fabriqué à la main et estampillé Saint Laurent. Modèle unique qu’elle ne lâche plus depuis que son père lui a offert pour son dix-huitième anniversaire.
— Tu dors avec ou quoi ?
Cela la fait rire, et elle penche la tête pour la serrer encore plus contre elle. Ses cheveux roux cascadent sur le cuir et le font disparaître.
Puis elle se redresse.
— Le cours était passionnant ?
Je préfère étouffer le mot vulgaire qui me vient à l’esprit et l’entraîne dans le couloir.
— Tu viens ce week-end chez moi ? demande Noémie. On va à la maison de plage. Ma tante et mon oncle viennent, et ça fait longtemps qu’ils demandent de tes nouvelles.
Je hoche la tête frénétiquement. Non seulement j’ai envie de voir Stéphane et Gretel, mais en plus, la maison de plage de Noémie possède un atelier absolument magique, où l’on peut peindre avec vue sur la mer.
Nous rejoignons le réfectoire et passons un moment à nous décider sur quoi manger. En vrai, le mot réfectoire est un peu une insulte à la salle. De larges tentures avec diverses armoiries filent un petit décalage avec la modernité du lieu. Les tables ont des nappes. Le gros chandelier qui pend en plein milieu de la salle a probablement dû connaître plusieurs siècles. À ce stade, mieux vaut parler de restaurant. Le lycée sait prendre soin de ses élèves. Heureusement qu’il s’agit d’un self-service, ou je pense que l’indécence atteindrait son paroxysme.
Mais je ne crache pas sur tout. La qualité des plats est un argument plus que convaincant pour faire passer le petit sentiment de culpabilité qui m’étreint parfois.
Alors qu’on est en plein repas, nos téléphones vibrent en une parfaite harmonie. Cela ne peut signifier qu’une seule chose : message général sur le groupe de l’intranet du lycée. Et puisque des murmures commencent à remplir la salle, les possibilités se réduisent comme peau de chagrin :
C’est une invitation à une fête.
— Chez Xavier, samedi, fait Noémie, qui a été plus prompte que moi à lire le message.
— Mince. Pile quand on sera à la plage, je lâche d’une voix faussement fâchée.
Elle rit. Nous ne sommes pas des habituées des fêtes de lycée. J’ai surtout l’impression qu’on va à celles qui sont officielles, souvent organisées par l’école, et celles plus ancrées dans la mondanité, où les parents font défiler leur progéniture comme des trophées.
Non pas que mes parents ou ceux de Noémie soient particulièrement à leur avantage sur ce dernier point.
Heureusement, ils peuvent encore se gonfler d’orgueil en prétendant que nous allons marcher sur les pas de Monet, Kandinsky et Matisse.
Rien que ça.
Enfin, pour ma part, c’est la seule chose qui m’intéresse. L’art. Noémie aussi, c’est d’ailleurs une pure définition de la bobo chic, version 1 %. C’est pour cela qu’on a aussi vite accroché quand on s’est rencontrées, en début de collège.
Heureusement pour Noémie, son père ne la force pas à faire de la physique avancée.
Des éclats de voix nous interrompent.
Mes yeux glissent dans la salle vers le vacarme soudain. Xavier est monté sur la table pour faire... le pitre ? Une annonce ? Une candidature officielle comme délégué de classe ? Je n’en suis pas vraiment certaine, surtout pour la dernière option. Il est élu tous les ans. Je ne pense pas qu’il ait besoin de faire une quelconque campagne.
— Il est idiot mais il est mignon, fait Noémie.
— Il est mignon mais il est idiot, tu veux dire.
— Quelle est la différence ?
— Que toi, tu baves un peu trop sur lui.
Noémie hausse les épaules en riant. Xavier, de son côté, fait monter plusieurs garçons sous les applaudissements. Parmi eux, un attire mon attention. Maxime. Ses cheveux blonds encadrent son sourire vraiment... charmant.
— Je comprends que Xavier ne trouve pas grâce à tes yeux, me fait Noémie. Maxime est pas mal dans son genre.
Je m’étrangle à moitié en riant et lui fais signe de ne pas en rajouter.
— Oui, il est pas mal, en faisant abstraction de son rang royal.
Maxime n’a pas le moindre titre royal. Il fait surtout partie, comme Xavier, du groupe des populaires du lycée.
Groupe où Noémie et moi n’avons jamais mis le moindre pied, soit dit en passant.
Oui, on peut être blindé de thunes et en bas de l’échelle sociale. Enfin, de l’échelle sociale du lycée, on s’entend.
Dans un sens, le lycée de la Roseraie est comme n’importe quel autre établissement scolaire.
— Sans compter la jolie perle qui s’accroche à son bras. Ou lui à elle, on sait pas, me fait Noémie.
Je glisse les yeux vers la perle en question. Juliette est la petite amie de Maxime depuis des lustres, probablement le début du lycée, et à mon humble avis, il n’y a jamais eu de couple plus horriblement idéal. Juliette n’est pas seulement populaire et la digne héritière de ses parents. Elle a également des boucles parfaites qui illuminent son visage. Ou alors, c’est mon imagination qui fait n’importe quoi.
Et je ne m’étendrai pas sur le fait qu’ils font partie des meilleurs élèves de la classe de physique avancée.
À vomir.
— C’est quoi ce cirque !
La responsable du réfectoire arrive à cet instant en criant pour couvrir le vacarme. Tout le monde se replie stratégiquement près de son assiette. Les cravates sont ajustées sous les rires étouffés, les mèches de cheveux rapidement lissées.
Maxime descend également.
C’est cet instant que Juliette choisit pour lever les yeux de son plat, verre en main, et nos regards se croisent.
Merde.
Jamais la tenture derrière elle ne m’a paru aussi intéressante.

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