Chapitre 1
Je relève mes cheveux en un chignon approximatif et m’évente frénétiquement avec un vieux prospectus trouvé sur la table basse du salon. Le carton mou ne déplace que de l’air chaud, mais c’est tout ce qu’on a, face à la chaleur étouffante.
— I’m gonna die, gémit Cheryl, étalée de tout son long sur le parquet du salon.
Elle n’exagère même pas. On est toutes les deux en nage. Malgré le ventilateur poussé à sa vitesse maximale et les volets hermétiquement clos, la température refuse de baisser d’un degré.
— Tu sais ce dont j’ai besoin ? je dis en fermant les yeux. Une tonne de glace.
— Moi, j’aimerais juste revoir Dan au Canada, rétorque-t-elle. Comme ça, j’aurais moins chaud.
— Tu viens à peine de revenir, je lui fais remarquer d’une voix traînante.
— C’est ça qu’on appelle l’amour,babe, lance Cheryl avec un rire faible.
Je ne réponds rien, trop occupée à agiter mon prospectus dans un mouvement désespéré. Cheryl tourne légèrement la tête sur le parquet et ouvre un œil dans ma direction, son expression devenant soudain plus sérieuse.
— Toujours pas de nouvelles de Kyle ? demande-t-elle, sa voix perdant un peu de son entrain.
Je marque un temps d’arrêt, le carton immobilisé devant mon visage.
— Chht. Il fait beaucoup trop chaud pour parler de sujets qui fâchent.
— Tu sais que vous allez vous revoir demain ? lance-t-elle. À moins que tu ne préfères annuler nos vacances entre amis.
Je soupire, laissant retomber le prospectus sur mes genoux.
— J’annule rien... je marmonne en fixant un point invisible au plafond. J’espère juste qu’il restera à Berlin. Loin. Très loin de moi.
Cheryl se redresse sur un coude, un sourcil arqué, quelques mèches collées au front par la chaleur.
— Et s’il décide de venir ? Tu comptes l’ignorer pendant deux semaines entières ?
— Minimum, oui.
— Donc t’es prête à gâcher l’ambiance de tout le monde ?
Je lève les yeux au ciel, bien que mon estomac se noue légèrement à cette idée.
— Ok. Je resteraicordiale. Bonjour, au revoir, passe-moi le sel. C’est tout.
Le silence s’étire, seulement troublé par le bruit frénétique des ongle de Cheryl sur l’écran de son téléphone. Puis, le son d’une notification résonne dans le salon.
Elle laisse passer quelques secondes, avant qu’elle ne lève les yeux vers moi.
— Dan vient de répondre. Kyle sera là.
L’air semble soudain devenir encore plus lourd, comme si la canicule venait de décider de s’attaquer directement à ma poitrine.
— Bien sûr qu’il sera là, je murmure plus pour moi-même que pour elle. C’est son groupe d’amis aussi.
— Anyway, si tu as besoin d’aide pour le noyer et cacher le corps,say the word, lance Cheryl avec un sérieux de façade qui contraste avec son sourire en coin.
— C’est noté. Je te préviendrai quand j’aurai besoin d’une pelle.
À cet instant, mon portable vibre sur la table basse. L’écran s’illumine :Maman. Je soupire et décroche en activant le haut-parleur.
— Allô ?
— Ma chérie ! Tu vas bien?
Je ferme les yeux, sentant une migraine pointer le bout de son nez.
— Maman, va droit au but. Ca fait trois fois que tu me demande si tout vas bien par message et il fait trop chaud pour jouer aux devinettes.
Un silence hésitant suit ma phrase.
— Est-ce que tu as eu des nouvelles de Léo ? demande-t-elle enfin, la voix légèrement tendue.
Je pousse un soupir, agacée. Ça fait des semaines qu’elle pose la même question, comme si la réponse pouvait magiquement changer du jour au lendemain.
— Non, j’ai pas de nouvelles...
— D’accord... souffle-t-elle, résignée. Jacob s’inquiète. Il ne lui répond plus.
— Je sais, tu me l’as déjà dit, mais je ne vois pas en quoi ça me concerne... C’est entre son fils et lui.
— Essaie quand même, s’il te plaît. Juste un message.
Je lève à nouveau les yeux au ciel, sachant pertinemment qu’elle ne lâchera pas l’affaire tant que je n’aurai pas cédé. Mais avant que je puisse répondre, elle change brusquement de sujet, comme si elle venait de se rappeler l’essentiel.
— Au fait... Kyle sera là, pour vos vacances ?
Je me fige. Clairement, la dernière chose dont j’ai envie, c’est de disséquer ma vie sentimentale avec ma mère, surtout celle qui concerne Kyle.
— Je vais raccrocher maintenant, je la préviens d’une voix plate. Je t’aime.
Et je coupe la communication avant qu’elle puisse ajouter un seul mot.
Le silence retombe dans le salon étouffant. Je reste un instant immobile, le téléphone dans ma main, puis je fais défiler ma liste de contacts. Mon pouce hésite, avant de s’arrêter sur le nom de Léo.
Je me lève du canapé d’un bond, ignorant les plaintes de Cheryl sur la chaleur, et file m’enfermer dans ma chambre. Une fois seule, assise sur le bord de mon lit, je fixe l’écran. Je n’ai eu aucune nouvelle depuis que je l’ai laissé à l’aéroport, il y a plusieurs semaines. Je ne sais même pas quoi lui dire. Je ne sais même pas si je veux qu’il réponde. Au fond de moi, j’espère que non. Ça serait plus simple.
Je ferme les yeux et appuie surAppel.
La première sonnerie résonne.Réponds pas. Réponds pas. Réponds pas...
— Anaïs ?
— Merde... je lâche sans m’en rendre compte.
Un rire nerveux grésille à l’autre bout du fil.
— Bonjour à toi aussi.
— Désolée, c’est juste que... je ne m’attendais pas à t’entendre.
J’enchaîne beaucoup trop vite, les mots se bousculant dans ma gorge. C’est moi qui l’appelle et je ne m’attends pas à ce qu’il réponde?
— Comment tu vas ? je tente, désespérée de paraître normale.
— Bien... Et toi ?
— Super. Malgré... la chaleur.
Je pince l’arête de mon nez, fermant les yeux. Parler météo ? Sérieusement ?
— Ici, le temps est beaucoup plus couvert, répond-il simplement.
— J’imagine... je réponds avec un petit rire nerveux qui sonne faux même à mes propres oreilles.
Le silence s’étire à l’autre bout du fil. Seul le crépitement de la ligne me rappelle qu’il est toujours là.
— Tu m’as appelée pour parler météo ? finit-il par demander.
Je ferme les yeux, sentant la chaleur monter à mes joues, et ce n’est pas à cause de la canicule.
— Non, je... Ma mère m’a demandé de t’appeler. Apparemment, ton père s’inquiète parce que tu ne réponds plus à ses messages.
Nouveau silence. Plus long. J’ai l’impression qu’il vient de se refermer comme une huître.
— Je sais que ça ne me regarde pas, j’ajoute précipitamment, les mots sortant en vrac. Je voulais même pas t’appeler à la base... Enfin si, je voulais bien t’appeler, mais pas pour ça, pas comme ça...
Je me passe une main sur le visage, désespérée.
— Je m’enfonce, c’est ça ? je murmure, plus pour moi-même que pour lui.
— Un peu, oui, répond-il enfin, et je peux presque voir son sourire en coin à travers le téléphone. Mais c’est... ça fait plaisir de t’entendre, même si c’est pour me faire la morale sur mes appels en absence.
— Désolé...
— C’est rien. Connaissant ta mère, je me doute qu’elle a dû t’en parler une bonne dizaine de fois avant que tu craques.
— Multiplie par dix, et on ne sera pas loin du compte, je plaisante, espérant détendre l’atmosphère.
— Je vois... Bon, j’essaierai de l’appeler. Quand j’aurai un peu de temps.
— Tu as des journées chargées ?
— En ce moment, oui. Ma mère m’a aidé à trouver un boulot dans la galerie d’art qu’elle dirige. Et dès que je peux, je file aux compétitions de natation d’Ellie. Entre les vernissages et le chlore, mon emploi du temps est assez complet.
Je souris, imaginant Léo en costume dans une galerie.
— J’avoue que j’ai du mal à te voir en vendeur d’art.
— Moi aussi, admet-il. Mais ça paie bien et puis... ça me change les idées.
J’esquisse un sourire triste.
— Et toi, alors ? reprend-il, sa voix se faisant soudain plus prudente. T’es toujours à Berlin avec Kyle ? Ou vous avez peut-être bougé ?
La mention de mon nom et de celui de Kyle dans la même phrase fait l’effet d’une petite décharge électrique.
— Je suis rentrée... Mais on a prévu des vacances en groupe, deux semaines dans la maison d’été des parents de Dan, près d’un lac. Ça va être... super.
Le mot “super” sonne creux. Je n’ai pas le courage, ni l’envie, de lui dire la vérité. Que Kyle et moi, c’est terminé.
Déjà, parce que j’ai passé ces dernières semaines à me le répéter en boucle, tellement ça me semble irréel. Mais surtout... comment lui expliquer ça ? Comment lui dire que lorsque j’ai débarqué à Berlin pour lui faire la surprise, je l’ai trouvé là, dans les bras d’une autre ?
Raconter ça à Léo, ce serait admettre que j’ai été assez naïve pour croire qu’on pouvait tout recommencer juste parce que je le voulais. Ce serait lui donner une raison de plus de me plaindre, ou pire, de penser qu’il avait raison depuis le début.
Alors je me tais et je laisse le mot « super » flotter dans le combiné.
— Ça a l’air sympa, dit-il simplement. Un lac, des amis... Tu vas pouvoir décompresser.
— Ouais, décompresser, je répète comme un perroquet. Exactement ce dont j’ai besoin.
— Je vais devoir y aller, mais... n’hésite pas à me donner des nouvelles, d’accord ?
— Ouais. Toi aussi.
La ligne se coupe et je laisse échapper un long soupir, les épaules enfin détendues. D’un geste, j’ouvre l’application de messages et fais défiler ma conversation avec Kyle jusqu’aux échanges de ce matin. Je relis ses mots en boucle.
KYLE :S’il te plaît rappel moi.
KYLE :J’aimerais vraiment qu’on se parle avant de se voir demain.
Si on doit avoir cette conversation, ce sera en face à face, pas avant. Mes doigts tapent la réponse, courte.
ANAIS : On parlera demain.
J’appuie surEnvoyeravant de pouvoir changer d’avis. Le message part, lu presque instantanément. Les trois petits points de sa réponse en cours d’écriture apparaissent quelques secondes, puis disparaissent. Il n’insistera pas ce soir.








