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Entre deux battements

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Summary

Plongez dans l'intimité bouleversante d'Entre deux Battements, une histoire où la vie et la douleur se mêlent, où les émotions se font écho et où l'enfance et l'adolescence se brisent et se reconstruisent. ​Suivez Ruben, enfermé dans un monde d'exigences et de perfection, qui découvre l'amitié, l'amour et la liberté auprès d'Elio, un jeune garçon qui lui ouvre les portes de la vie. Aux côtés de celui-ci, et sous le regard fragile de sa sœur Maya, Ruben goûte à l'espoir, à la légèreté et aux premiers élans d'un cœur qui s'éveille... mais chaque instant de bonheur est menacé par l'ombre d'un père autoritaire, la douleur de la perte et la fatalité des secrets. ​Une histoire poignante sur la famille, la solitude, la culpabilité et le passage à l'âge adulte. Entre deux Battements nous entraîne dans un voyage émouvant où chaque sourire se mêle aux larmes, et où le courage nécessaire pour vivre pleinement s'accompagne parfois du prix le plus lourd. ​Citation inspirante : ​"— Tu crois qu'on peut étouffer quelqu'un avec la liberté ? — Oui. Surtout quand il en a jamais eu."

Genre
Lgbtq
Author
Aliny
Status
1mo ago
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Exposition - Dancing With Myself (Gention X)

Le silence de la pièce pesait comme une chape de plomb, troublé seulement par les notes hésitantes qui s'échappaient du piano. Ruben maintenait ses mains suspendues au-dessus du clavier, les doigts tendus. Ils obéissaient, certes, mais tout son corps se rebellait. Chaque accord sonnait juste mais jamais assez juste.

— Recommence.

La voix sèche, dans son dos, le fit se raidir. Il inspira profondément et ferma les yeux un instant. Les touches noires et blanches se brouillaient déjà sous ses doigts tremblants. Il avait joué ce morceau cent fois, peut-être mille. Mais il savait déjà qu'il allait échouer. Il allait échouer car son père n'écoutait pas réellement.

Il était omnibulé par la perfection. Et seulement la perfection.

— Encore.

Son ton était glacial.

Ruben serra les dents et se remit à jouer. Ses mains dociles suivaient le mouvement. Mais en lui, quelque chose se débattait.

Debout derrière lui, son père demeurait immobile, les bras croisés. Son regard pesait sur la nuque de son fils comme du plomb fondu. Chaque nuance imparfaite, chaque respiration trop marquée devenait une faute. Une trahison.

Le morceau s'acheva finalement dans un silence encore plus lourd. Ruben n'osa pas lever les yeux. Il attendit, comme un prisonnier attend sa sentence.

Soudain, un claquement sec résonna : le couvercle du métronome que son père venait de refermer.

— Ce n'est pas de la musique que tu fais Ruben... C'est juste ... du bruit.

Une pause. Puis, plus fort :

— Tu crois que ça suffit ? Tu crois qu'on atteint l'excellence avec… ça ? Dit - il en en tendant les bras vers le ciel.

Le jeune homme garda le silence. Ses doigts tremblaient encore sur les touches froides et la musique mourait en lui avant même d'avoir eu le temps de naître.

Jean Hardy était un homme d'apparences. Chaque détail de son existence était calculé et réglé comme les montres qu'il vendait.

À la tête d'une maison horlogère réputée, son nom circulait dans les salons feutrés et les bureaux lambrissés où se scellaient les fortunes. Ses montres, parées d'or et de diamants, ornaient les poignets de ministres, chefs d'entreprise et puissants héritiers. Jean n'était pas seulement un commerçant, il était un symbole de prestige, d'excellence et surtout de pouvoir.

Grand, toujours vêtu de costumes taillés sur mesure, il dégageait une autorité froide qui imposait le respect avant même qu'il n'ouvre la bouche. Son regard, d'un gris impitoyable, semblait peser et juger les hommes. Chez lui, tout devait être exact, parfait. Absolument tout. Sans. Le. Moindre. Défaut.

Ses clients voyaient en lui un homme admirable et visionnaire ; un maître en son domaine. Ruben, lui, connaissait l'autre face du masque : celle d'un père rigide, inflexible et incapable du moindre geste de tendresse.

Son amour s'exprimait seulement par l'exigence et l'autorité.

🎭

À l'autre bout de la ville, près de la lisière de la forêt, une maison se tenait en retrait. Petite, fatiguée, comme si les années l'avaient grignotée par morceaux. Derrière une fenêtre mal éclairée, une silhouette se mouvait tandis qu'une musique s'échappait d'une vieille enceinte posée au sol. Des accords vibrants, haletants Feeling Good de Nina Simone emplissaient l'espace étroit de la chambre. Un soufle court s'élevait par-dessus, entrecoupé, brisant parfois le rythme du morceau.

Dans la pièce, une toufe brune voltigeait, se tordait, se redressait au rythme de la musique. Elio dansait, le torse couvert de sueur, ses membres frêles mais tenaces défiant la gravité. Dans chaque geste, on sentait à la fois la douleur et la grâce. La fatigue alourdissait ses poumons. Mais il continuait, comme si c'était vital.

Au rez-de-chaussée, dans la cuisine étroite, une odeur légère flottait. Un petit plat attendait dans le four, soigneusement couvert. À côté, un mot grifonné d'une écriture maladroite :

« J'ai eu du temps en rentrant de l'école.

Repose-toi bien. Je t'aime. »

C'était Elio qui l'avait préparé pour sa mère. Claire, encore absente, travaillait sans relâche comme infirmière ; pilier invisible d'un service hospitalier, indispensable mais traitée et payée comme quantité négligeable.

Plus loin, dans le salon exigu, une autre scène venait terminer le spectacle de cette maison. Sur une petite télévision, un épisode de Garfield passait en boucle. Une fillette blonde aux cheveux bouclés, enroulée dans une couverture élimée, dormait profondément sur le canapé. Dans ses bras, un doudou usé en forme de poisson clown reposait contre sa poitrine. Sa respiration douce contrastait avec l'intensité de celle de son frère, à l'étage. Elio changea alors de morceau. La musique vibra dans l'air, plus grave, plus syncopée. Ses lèvres s'entrouvrirent et quelques murmures s'échappèrent :

— Tiens bon.

— Un pas encore…

— Allez, Elio.

Il se parlait à lui-même. Ses mots étaient les seules béquilles capables de soutenir son corps trop fragile. La danse l'habitait. Mais pas comme dans les clichés des films où elle a le don d'effacer tous les problèmes d'un simple geste. Non. Et même, elle ne guérissait rien du tout. Elle ne le délivrait pas vraiment non plus. Mais elle lui apportait un peu de clarté, un peu d'ordre dans le chaos qu'était sa vie. Comme si, en déplaçant ses bras et en frappant le sol de ses pieds, il pouvait réorganiser ses pensées.

À l'école, ça se passait plutôt bien. Encore une fois loin des clichés. Pas de bagarres quotidiennes, pas de professeurs blasés hurlant dans le vide. Non, son lycée était calme. Le plus ennuyant, c'était le mobilier : pas assez de tables, trop d'élèves pour trop peu de profs... Mais c'est partout pareil, non ? songea-t-il parfois.

L'horloge affichait 23h00. Sa cheville céda dans un craquement sec et Elio comprit qu'il était temps d'arrêter. Le soufle court, il coupa la musique et descendit au salon.

Maya dormait encore sur le canapé, serrant son poisson clown contre elle, un filet de cheveux bouclés couvrant son visage. Elio se pencha, l'effleura doucement.

— Bon… maman n'est pas là, alors tu peux te coucher plus tard. Mais là, il est vraiment tard.

Alors, sans un mot et encore engourdie, la petite se leva et gravit les escaliers, son doudou serré contre sa poitrine. Elle s'enfouit dans sa couette Spider-Man, (une obsession, elle était dingue de ce superhéros) et s'endormit.

Elio resta un instant dans l'ombre, à écouter le silence revenir. Puis il monta à son tour, se glissa sous l'eau chaude et se lava.

🎭

L'eau chaude tombait sur son corps, faisant briller son corps sculpté. Ses cheveux blonds s'assombrissaient sous le jet. Le gel douche, un flacon de Biotherm, glissa sur ses doigts. Ruben sentit une brûlure : une entaille fine, sur son pouce. Le pansement qu'il avait mis plus tôt s'était décollé sous la chaleur. Il revit donc le moment : la perforatrice de son bureau, le trou maladroit dans la feuille, et son pouce qu'il avait entaillé sans vraiment faire attention. Inadvertance ? Peut-être.

Peut-être qu'au fond, inconsciemment, il espérait juste un geste tendre. Une attention de la part de son père. Jean avait alors bien soigné la plaie. Il avait sorti de la trousse de secours le désinfectant, la compresse et enfin le pansement. Tout ça, en silence. Pas un seul mot.

Sous la douche, le pansement se décolla désormais entièrement et le picotement revin. Une goutte de sang roula, tomba puis se perdit dans le siphon. Il pouvait sentir son pouls battre au bout de son doigt, fort et douloureux.

🎭

23h15. La serviette râpait un peu la peau d'Elio, laissant derrière elle des traînées rouges sur son torse encore chaud de la douche. Une fois sec, il se glissa sous sa couette légère. La maison vibrait doucement sous les bruits de la forêt : un soufle de vent, un chien qui hurlait au loin ou encore quelques feuilles qui tombaient sur le sol.

Maya dormait déjà profondément tandis que le petit plat attendait toujours dans le four, intact.

Demain, comme quatre jours sur cinq, Elio devrait se lever à six heures. Certains diraient que ce n'est pas si tôt et qu'à dix-sept ans on déborde d'énergie. Mais pour Elio, se lever à six heures et ne rentrer qu'à dix-huit heures trente le soir, ne lui offrait qu'une fatigue étoufante.

Voilà pourquoi il ne faisait que rarement ses devoirs. Si je les fais, quand est-ce que je vis ? se répétait-il souvent. Quand pourrait-il rire, s'amuser, explorer le monde et se reposer ? Quand pourrait-il tout simplement respirer ?

Certains bougons de soixante ans afirmaient qu'à son âge, eux, travaillaient déjà ardemment dans les mines. Mais Elio leur répondait :

<< Au moins, vous sortiez à l'air libre. Nous, on nous enferme pendant dix heures chaque jour, on nous fait avaler des pages et des pages de manuels, on nous entasse dans des classes trop petites, et on ose appeler ça de l'"éducation".

Nous, on ne vit plus. On survit. >>

🎭

Sur un autre oreiller, sans doute plus rembourré, Ruben noircissait quelques lignes dans un petit carnet à la couverture aussi sombre que l'encre. Son écriture glissait sur le papier :

« Je ne sais pas si j'aime bien l'école. En vérité, je ne me suis jamais réellement posé la question. On m'y a mis un jour et, depuis, je dois y retourner. Tous les jours. Ce n'est pas que je déteste ça. C'est juste que c'est de plus en plus long. Et de plus en plus dificile. »

Il marqua une pause, tapota son stylo contre la page quand une phrase de sa psy lui revint en mémoire :

<< Et toi, Ruben, tu as une passion dans la vie ? >>

Il avait haussé les épaules.

« Je n'ai pas le temps d'en avoir une. »

Il soupira. La réponse sonnait comme une condamnation...

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